Rubrique : spiritualité

En quoi consiste le péché ? Est-il à confondre avec la culpabilité ? La véritable quête spirituelle n’est pas de chercher un salut dans l’au-delà mais ici bas.

- La conviction, jadis largement répandue, que nous sommes tous nés pécheurs et que nous ne pouvons faire par nous-mêmes aucun bien, si ce n’est par la grâce de Dieu, a été développée depuis toujours dans le christianisme. Nous sommes assurés que notre révolte coupable contre Dieu nous condamne au feu éternel de l’enfer à moins que nous ne nous confiions en la grâce salutaire de Dieu qui nous est offerte par Jésus-Christ son Fils. C’est bien ce que nous avons appris au catéchisme. C’est alors que Jésus entre en scène, car nous avons besoin de lui comme Sauveur. Jésus est mort sur la croix pour nous délivrer du châtiment divin mérité par notre péché. En effet, Dieu ne pouvait tolérer que nous lui fassions défaut. Il fallait réparer la faute, l’offense commise. Dieu dans son amour pour nous a envoyé son Fils unique mourir dans d’affreuses souffrances à notre place(!)

L’idée que le salut ne peut se trouver par delà la mort n’a plus guère de succès. La culture de cette attitude négative des chrétiens portés au désespoir de ceux qui pensent que l’homme n’est qu’ordure méprisable a été enrichie par une culture du péché «en contradiction avec les propos de Jésus. Souvenons de l’exhortation de l’apôtre Paul à nous offrir à Dieu, « en un culte conforme à la Parole » ( Ro. 12, 1) ; ce qui signifie : « Vous êtes le temple de Dieu ». Être un temple, ce n’est pas rien ! L’apôtre n’incite pas le pécheur à se morfondre dans le remords et la honte, mais à vivre de la grâce, comme Jésus avait exhorté la femme adultère à le faire. « Va et ne pèche plus », ce qui revenait à lui dire « sois toi-même, respecte-toi et deviens celle que tu es en vérité ».

Caractère hétéronome de cette conception du péché

 Dans les cultures du passé, la conviction que le monde dépend totalement d’un autre monde allait de soi. C’est une conception hétéronome du monde. Dans cette perspective, cela signifie que cet autre monde est dirigé par un souverain divin, tout-puissant, à l’image des rois de l’époque. La notion de péché est imprégnée de cette vision hétéronome qui suggère que l’être humain a failli aux prescriptions de la puissance omnisciente qui se tient là-haut, dans le ciel, et surveille la moindre de nos actions. On ne peut se permettre d’offenser ceux qui détiennent le pouvoir. Tant que Dieu n’a pas pardonné sa faute, le pécheur vit sous la menace. Il va s’efforcer de se libérer de cette crainte du châtiment imminent. Comme il le ferait avec les puissants de ce monde, il va donc s’humilier devant Dieu, implorer son pardon après avoir confessé sa faute. Ce qui marche entre hommes ne doit-il pas fonctionner avec Dieu ? Comme le dit le père Laeners, « Cette analyse révèle le caractère hétéronome, non seulement de la notion de péché, mais aussi des autres notions du même domaine sémantique, comme celui de faute, châtiment, expiation, repentir, contrition, pardon, etc. L’ensemble de cet arsenal ne tient debout qu’en s’appuyant sur l’image pré moderne de Dieu en tant que seigneur céleste, mais manifestant la plupart des caractéristiques d’un seigneur terrestre ».

Absurdité de la mort expiatoire du Christ

                 En y regardant de plus près, ce schéma absurde selon lequel Dieu aurait exigé que Jésus paye de sa vie notre péché a parfaitement marché pendant 2000 ans. Il fonctionne tant que l’on continue à habiter un monde hétéronome, pré moderne, moyenâgeux. Pourtant il est absurde, car cette idée d’un juge divin est en totale contradiction avec le Dieu d’amour révélé par Jésus. Cette argumentation est non seulement absurde, mais elle repose sur une confusion savamment entretenue entre le concept de péché et le sentiment de culpabilité. Nous plaçons spontanément le péché dans le domaine de la faute morale, dans le manquement à autrui. Culpabilisés, nous avons tendance à prendre ce sentiment pour une prise de conscience du péché. Or le péché n’a pas grand-chose de commun avec la culpabilité.

Origine de la culpabilité pour Freud

 Freud repère la culpabilité dans les premiers rapports du nourrisson avec sa mère. Le petit enfant a peur de perdre l’amour de sa mère. Il manifeste de l’agressivité que l’on interprète comme danger de perdre cet amour. Il retourne l’agressivité contre lui-même. C’est la source de sa culpabilité. Plus tard, l’enfant devant son père ressent sa finitude. Plus ce père lui semble tout-puissant, plus il constate qu’il ne peut lui donner cette toute-puissance. Il doit accepter cette limite, cette finitude. Plus je me sens en déficit, plus je me sens coupable. Je suis coupable d’une projection de mon désir de toute puissance, de mon désir d’être comme des dieux. Mais le Père n’est pas tout-puissant ; il ne peut me donner cette qualité ; et je dois vivre avec le non-savoir absolu ; avec le non-pouvoir absolu ; avec la mort comme terme. Je refuse ce deuil pour moi. Je pose un père tout-puissant pour me donner cette toute-puissance par récompense. Mais plus le père est tout-puissant, plus son exigence est illimitée ; plus je suis en déficit moral vis-à-vis de lui. Freud a établi un rapport entre religion et culpabilité. Pour supporter cette culpabilité, je vais la déplacer, et dire peut être que c’est de la faute aux autres, aux immigrés, aux capitalistes, aux voisins.

La culpabilité, origine de la religion pour Freud

 Freud a construit le mythe de « Totem et Tabou ». Le père archaïque gardait toutes les femmes pour lui et les refusait à ses fils. Ceux-ci se liguent et le tuent. Mort, le père pèse plus lourd que vivant. Pris de remords, les fils s’interdisent de prendre femme dans leur clan, et projettent la figure du père en figure divine, lui vouent un culte, en font un dieu. Le drame « Fils-Père-imaginaire –Tout-Puissant » devient « Fils-Dieu tout-puissant ». La confusion entre culpabilité et péché est pour lui évidente.

Le péché et la culpabilité

 Des théologiens de renom comme Eugen Drewermann du côté catholique, et Lytta Basset du côté protestant rapportent la catégorie théologique du péché à la notion psychologique de culpabilité. Le christianisme a été accusé de culpabiliser, de construire un univers morbide de la faute, notamment en ce qui concerne la sexualité. Or le Christianisme disent-ils, est libérateur et non accusateur. La pastorale pour ces théologiens, se doit donc d’aider les hommes et les femmes à dépasser la culpabilité pour vivre paisiblement leur relation à Dieu et aux autres. Le professeur Ansaldi (Faculté de théologie de Montpellier) avait insisté pour différencier la culpabilité du sentiment de péché. Il en donne la démonstration à l’aide de deux exemples.

Le premier concerne Jacques (24 ans) qui participe à un voyage touristico- biblique. Au cours du trajet, on constate des vols multiples sur des objets insignifiants. Le voleur a fait le nécessaire pour se faire démasquer. Il avoue et demande son expulsion du groupe. Pourquoi cette envie d’être puni ? Un entretien met à jour une faute : il avait abandonné une jeune femme enceinte de lui pour ne pas avouer sa véritable faute à ses parents. La faute réelle a été déplacée en faute imaginaire- celle des vols- plus facile à avouer et à expier. La faute réelle n’était pas là où l’on pouvait le penser.

Le deuxième exemple est celui de Jérémie, étudiant africain qui fait un mémoire sur l’esclavage. En fait, son mémoire est un pamphlet qui dénonce les méchants blancs responsables de la traite des noirs ; l’entretien approfondi révèle que son propre père avait de nombreux esclaves, en vendait et en achetait ; Jérémie, héritier d’une tradition dont il se sentait coupable, ne pouvait assumer cette faute imaginaire qu’en dérivant cette faute sur tous les blancs esclavagistes. En fait, sa véritable faute est d’agresser les blancs en bloc pour n’avoir pas à se repentir de ses ancêtres.

La culpabilité peut partir d’une faute réelle et se cacher derrière une faute imaginaire. À l’inverse, elle peut partir d’une faute imaginaire et produire une faute réelle. Que signifie dans ces cas de prononcer le pardon de Dieu sur une faute imaginaire ? C’est en fait la confirmer, dire qu’elle est vraie. Mais si la cause est ailleurs, celle-ci produira un autre effet imprévu.

Ansaldi conclut : se sentir coupable d’une faute imaginaire c’est se tenir devant quelqu’un posé comme puissance punissante. La souffrance est proportionnelle à la lourdeur du juge institué en face de soi, et non proportionnelle au tort commis envers des tiers. Celui qui veut se sauver par ses œuvres en séduisant un Dieu tout-puissant désire être récompensé à la hauteur de cette toute-puissance convoitée. Plus il essaye, plus il est en déficit, en dette. Il s’épuise dans l’effort de séduction. Pire, une parole de pardon augmente le poids de la dette. En effet, le Dieu est non seulement saint, tout-puissant, mais il est bon. Cela ne peut qu’augmenter le déficit envers le coupable. La parole de pardon ne fait qu’aggraver le processus.

Limites de l’aveu

 L’aveu obtenu par la confession n’est la plupart du temps qu’un subterfuge qui masque une faute réelle inconsciente. La libération ne sera effective qu’à la condition d’aboutir à la prise de conscience de la véritable faute. C’est davantage œuvre du thérapeute que celle du prêtre ou du pasteur qui, même en pardonnant une faute imaginaire, ne font qu’accroître la culpabilité. L’exploitation du péché sous l’angle de la culpabilité est diabolique. Elle a été mise en œuvre par la religion chrétienne, tant par les catholiques que par le protestantisme post calviniste des puritains et par le « Réveil » de la fin du XIXe siècle. Or le péché est d’une autre nature. Obtenir le pardon du péché relève de la foi et non de la psychologie.

L’héritage judaïque du péché

 Il est indéniable que le judaïsme est profondément enraciné dans la conviction que « le peuple élu » est responsable du salut de l’humanité entière. Il a été élu par Dieu pour remplir cette mission. Il lui faut pour cela accomplir dans le moindre détail les centaines des commandements de la loi donnée par Dieu lui-même. Il ne peut y parvenir, fût-ce un seul jour ! ; c’est là son péché. Il implore le pardon de Dieu qui dans sa mansuétude, le lui accorde. Mais il faute à nouveau. L’histoire se répète sans fin dans l’attente de la venue du Messie qui résoudra le problème. Cette compréhension du péché est sous-jacente à tout l’Ancien Testament. Elle a fortement influencé l’apôtre Paul, laissé des traces dans les évangiles, inspiré les pères de l’Église primitive.

La nature véritable du péché

 La nature du péché est contenue dans l’expression d’une rupture angoissante de la relation de l’être humain avec lui-même. Le péché consiste à vouloir se donner à soi-même sa propre valeur. C’est exactement ce que le serpent propose à Adam dans le récit de la création au livre de la Genèse. Placé devant un interdit, une limite symbolisée par l’interdiction de manger du fruit de l’arbre de la connaissance, l’homme veut être son propre dieu, s’affirmer autonome, ne devant rien à personne. Or il ne peut tout. Il n’est pas tout-puissant. Il y a un hiatus entre la plénitude de sa nature à l’image de Dieu et sa réalité humaine. Il est alors habité par une misère existentielle, car, en quête d’une harmonie intérieure, il n’éprouve que le sentiment de sa finitude. Pour cesser d’être coupable, il lui faut se reconnaître pécheur devant Dieu.

L’erreur de Marthe, et « la bonne part » de Marie

 Marthe, nous raconte l’évangile de Luc ( 10, 38 et ...) avait une sœur Marie. « Marthe s’affairait à un service compliqué. Elle survint et dit : » Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m’ait laissée seule à faire le service ? Dis-lui donc de m’aider. » Le Seigneur lui répondit : « Marthe, tu t’inquiètes et t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. C’est bien Marie qui à choisi la bonne part. Elle ne lui sera pas enlevée ». Marie veut trouver la réponse à la question fondamentale qu’elle se pose du genre : « Comment atteindre la plénitude ? ». On dirait aujourd’hui : « quel est le sens de ma vie ? » Tillich dirait qu’elle se pose la question « ultime », car elle guette passionnément la réponse à la question qui lui semble fondamentale en tant qu’être humain. Elle a choisi la bonne part. Le péché c’est donc l’insatisfaction, la séparation en soi. C’est le fait d’être aliéné par rapport à son être essentiel. C’est ce que vit Marthe sans qu’elle en ait conscience. Et cela la rend désagréable. Il y a rupture entre les soucis ultimes et les soucis qui l’incitent à s’agiter pour bien des choses alors qu’une seule est nécessaire.

Ce que disent les évangiles

 Le péché est défini comme refus de se savoir soi-même aveugle. Jésus dit aux pharisiens « Je suis venu en ce monde pour une remise en question, afin que ceux qui ne voyaient pas voient, et que ceux qui voyaient, deviennent aveugles. Dans Jean ch .9, 41, « quelques pharisiens lui dirent alors « Nous aussi nous sommes aveugles ? ». Et Jésus répond « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché. Mais maintenant vous dites : nous voyons ; aussi votre péché demeure ». Le péché est en fait le fait de ne pas vouloir dépendre de la grâce divine.

Dans Marc 2, 5, Jésus dit au paralytique qui avait simplement demandé la guérison et non le pardon de ses péchés : « « tes péchés sont pardonnés ». Est-ce que Jésus faisait référence à l’idée selon laquelle, s’il était devenu paralytique, c’est parce qu’il avait péché ? L’idée était courante à l’époque. Avant donc de le guérir, Jésus lui annonce qu’il est réhabilité aux yeux de Dieu. Davantage en accord avec notre conception moderne, je suis tenté de penser que Jésus prend en considération le fait que cet homme a remué ciel et terre pour trouver une réponse ultime à ce qui le taraude : recouvrer la santé. Pour cela il sait qu’il ne peut compter sur lui-même. Il remue ciel et terre pour rencontrer Jésus. Jésus lui donne alors l’assurance de trouver enfin la paix, d’être parfaitement réconcilié avec lui-même, également avec les autres qui n’auront plus à le porter, et avec Dieu. C’est en cela que consiste le pardon des péchés. Puis Jésus confirme en le mettant debout. L’homme se relève, et quitte la salle, enfin libre.

Conclusion

Le péché c’est l’autodéification de soi-même. C’est vouloir se déterminer par soi-même, en être parfaitement autonome. C’est penser ne rien devoir  à quiconque. « Reconnaître, face à Dieu et aux hommes, notre finitude, la faiblesse dérisoire de nos moyens, de nos outils, c’est simultanément reconnaître la grandeur démesurée et la beauté exaltante de la tâche qui nous est confiée, qui nous élève au-dessus de nous-mêmes, nous force au dépassement et nous fait en Christ, découvrir et trouver l’Éternel au cœur de l’instant éphémère ou de notre humanité déchirée et précaire…Répondre à l’appel de Dieu, c’est recevoir et réaliser notre vocation terrestre, sans ne rien refuser du présent, pour tout consacrer et non sacrifier au futur » dit Gagnebin.

Le 12/06/12 H.Lehnebach