Dire à Dieu « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés », c’est l’autoriser à ne jamais nous pardonner. À moins que nous ayons fait un énorme travail sur nous même.

 La question du pardon mentionné dans le Notre Père pose un problème. Comment pardonner l’impardonnable ? Dans le livre écrit par Lytta Basset, « Le pouvoir de pardonner », nous trouvons un début de réponse. ( Albin Michel 1999 )

Au livre d’Ésaïe, chapitre 52, à partir du verset 13 jusqu’au verset 13 du chapitre suivant nous trouvons ce petit texte : « Il a établi son sépulcre avec les méchants et avec les riches dans leurs morts parce qu’il a fait non-violence et qu’il n’y a pas de fraude dans sa bouche. Le serviteur a subi. Il a été non violent. Il est resté solidaire des responsables du mal avec eux jusque dans leur mort pour porter le mépris dont ils sont l’objet. Il assume le mal sans le reproduire, sans le nier, sans le minimiser (ce que signifie « sans fraude »). C’est du messie, l’envoyé de Dieu qu’il s’agit ici. Lui semble capable de pardonner en commençant par prendre sur lui ce dont il a été victime de la part des méchants. Comme s’il avait lui-même été asservi au mal subi.

Pourquoi avons-nous tant de mal à pardonner ?

Nous avons tant de mal à pardonner parce que nous-mêmes sommes asservis au mal subi. Si quelqu’un nous a blessé, le mal est en nous. Nous l’avons subi. Le réflexe naturel est alors de reporter ce mal subi sur l’autre, sur ce qui extérieur à nous-mêmes. C’est ce qui arrive fréquemment quand des parents disent de leur enfant qu’il a des problèmes. Sous-entendu : « moi je vais bien. C’est l’enfant, c’est l’autre qui va mal. » Or ce mal est en moi, et je tente de m’en débarrasser en le portant sur « l’enfant à problème ». Il faut donc prendre conscience que ce mal est d’abord bien en nous. Bien entendu il est aussi dans l’autre. Mais nous pensons à tort qu’il est seulement dans l’autre.

La vengeance est elle une solution ?

Afin de nous en débarrasser, nous avons le désir de nous venger, de frapper ce mal que nous voyons dans l’autre, dans notre offenseur. Autrui est cette partie de nous qui nous fait si mal, parce que méprisée, maudite, rejetée. Ce faisant, nous nous trompons de solution. Nous nions nos blessures en pensant que ce mal est seulement dans l’autre qui nous a offensé, blessé, méprisé, nié.

Comment s’en sortir ?

Il faut « porter » notre histoire, la lever, la dénoncer. Le pardon passe par la révolte, la colère. Or trop souvent la victime de l’offense se culpabilise comme si elle était responsable de ce qui lui est arrivé. La femme violée, l’enfant martyrisé, l’impotent agressé, tous, se sentent coupables et n’osent pas porter plainte. Ils se disent : « Si cela m’est arrivé, c’est sans doute de ma faute ». Porter notre histoire, c’est en parler. C’est oser affronter le policier à qui on va la raconter. Dans la Bible, au livre du Lévitique, chapitre 19, le sage recommande d’aller dire à l’offenseur ce dont il est responsable. L’évangile dit exactement la même chose. « Si ton frère a une faute contre toi, va le trouver, fais lui reproche » ( Matthieu. 18, v. 7 ). L’évangile va même encore plus loin. En effet, il recommande d’amener un témoin pour que cette réaction, cette dénonciation, soit publiée, dite. Pour se débarrasser du mal subi, il faut en avoir pris conscience et le porter, le dénoncer. Donc il ne faut pas le nier. Il ne faut pas le garder caché en soi-même.

Espérer le pardon de l’offenseur ? C’est une folie.

Espérer le pardon de l’offenseur pour guérir est vain. En effet l’offenseur est la plupart du temps parfaitement inconscient du mal qu’il a fait. Certes ! Il sait qu’il a mal fait. Mais il va le nier. Il ne sait pas en vérité ce qui l’a conduit à agir de cette façon. Sur ce point, il est stupide. C’est pourquoi Jésus crucifié, dit à Dieu en parlant de ses bourreaux : « pardonne leur, ils ne savent ce qu’ils font ! ». Il a laissé à ses bourreaux le mystère de leur être. Et cette incapacité de l’offenseur à comprendre et à assumer le mal qu’il a fait est une véritable torture pour l’offensé. La victime peut voir le coupable dans son box enfin condamné par la justice, mais il n’est pas en paix. Quand bien même le condamné dirait : « je vous demande pardon », l’offensé aurait l’impression qu’il ment ou qu’il a dit cela pour amenuiser le verdict en apitoyant les jurés. Espérer une réparation de la part de l’offenseur ne guérit pas du mal subi. Car le mal reste là, en soi, enfoui. Et il continue à faire mal. Et si l’offensé est rempli de haine, cette haine est une torture.

Laisser-aller est la solution.

Il faut, à l’offensé, assumer ce mal sans le reproduire, sinon, il continuera de le subir. Si nous restons enfermés dans le ressentiment, nous gardons ce mal subi en nous même. Il faut simplement « laisser aller » celui qui a fait tomber, qui a fait tant souffrir. Celui qui a blessé, meurtri, est un faible inconscient. C’est « un petit » en proie au mal. Si l’on reste incapable de pardonner, on restera en proie à la torture de ce mal subi. Pour totalement s’en débarrasser, il faut le laisser, l’abandonner. Non pas l’oublier. Mais pardonner. Ne plus se sentir offensé, coupable peut-être, mais se sentir libéré de ce mal, et devenir parfaitement soi-même. Sortir de l’abîme du mal, accepter d’avoir cette expérience en dépôt sans en majorer le souvenir, tel est le but. C’est humaniser cette offense, l’apprivoiser. C’est finalement se pardonner à soi-même du mal subi.

Pardonner, est-ce obliger Dieu ?

Dieu me pardonnerait mes propres fautes si je pardonnais ? Nous aurions donc barre sur Dieu ? Matthieu 6, 14-16 semble bien aller dans ce sens : «  Si vous pardonnez aux hommes leurs offenses, votre père céleste vous pardonnera aussi. Mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père ne vous pardonnera pas non plus vos offenses ». Est-ce bien Jésus qui aurait dicté ces mots ou est-ce Matthieu qui n’aurait pas compris ? Paul a une compréhension différente : « De même que le Christ vous a pardonné, pardonnez vous aussi ». ( Col. 3,13). C’est dans le livre de Louis Pernot « Le Notre Père » que se trouve peut-être la bonne réponse. Il ajoute : « pardonner c’est bien vouloir entrer dans une autre logique, dans la logique de la construction, de la libération. Ce n’est que par la foi que l’on peut entrer dans ce processus de vie ». Le pardon de Dieu est premier. Celui qui ne vit pas de cette grâce, celui qui n’en fait pas un principe de vie s’exclut de la logique de la grâce. Avoir foi dans le pardon, c’est le chemin, la vérité et la vie. Pardonner c’est se libérer pour vivre.

Hugues Lehnebach, le 16 mai 2011.