« Rencontrer le peuple Juif, aujourd’hui. » J’ai proposé ce titre pour ne pas risquer de déformer, par ma propre vision des choses et des personnes, une réalité qui n’appartient qu’au peuple juif lui-même. Il sera donc question de ce que nous avons découvert nous-mêmes et de la façon dont nous l’avons compris. La meilleure manière de connaître le judaïsme est en effet d’aller à sa rencontre, de le découvrir et de creuser les questions qu’il pose à notre foi et à notre lecture de l’Ecriture. Ce qui prend du temps ! Nous y sommes engagés, Annie et moi, depuis une quarantaine d’années pour des raisons que j’évoquerai en terminant cet exposé.

Le Père Georges Maurice, fondateur à Grenoble, en 1971, du premier groupe de rencontre entre juifs et chrétiens, dit volontiers que trois termes permettent d’aborder une définition du judaïsme : un peuple, une torah et une terre . Ces trois termes me serviront de plan avant d’aborder, pour terminer, les questions que cette approche pose aux chrétiens aujourd’hui.

1 – Un peuple :

 Un slogan est parfois entendu dans les fêtes ou les manifestations qui réunissent des juifs : « ’Am Israël ‘haï », « le peuple d’Israël est vivant ! » C’est la première découverte que nous avons faite, au début, alors que protestants pratiquants, nous avions toujours entendu parler du peuple d’Israël comme le peuple de l’ancien testament, dont le nom était devenu la métaphore d’un nouveau peuple de Dieu, l’église. N’étions nous pas habitués à entendre parler de ce peuple à l’imparfait ? Et voilà qu’à Grenoble des juifs fidèles priaient en hébreu, lisaient la Bible dans des rouleaux, fêtaient la Pâque comme nous l’avions entendu décrire à l’école du dimanche ! Le peuple juif était donc, encore de nos jours un peuple vivant, Qu’en est-il du point de vue démographique ? On compte dans le monde 13,5 millions de juifs dont 5,75 millions vivent en Israël, et 7,75 en diaspora. Ces derniers sont 5,3 M. aux USA et 520 000 en France. Rappelons que la population juive mondiale était de 16, 5M. avant la 2ème guerre mondiale et que 6 millions de juifs sont morts victimes de la Shoah.

Parler de peuple juif appelle quelques précisions :

- 1) Le terme est d’abord biblique : « Car tu es un peuple consacré au SEIGNEUR ton Dieu ; c’est toi que le SEIGNEUR a choisi pour devenir le peuple qui est sa part personnelle entre tous les peuples qui sont sur la surface de la terre. » (Deut. 14 : 2) Dans l’Ancien testament, le peuple d’Israel est clairement mis à part pour une mission, celle d’être lumière des nations et de porter le salut de Dieu aux extrémités de la terre (Esaïe 49 / 6 : « Il m’a dit : "C’est trop peu que tu sois pour moi un serviteur en relevant les tribus de Jacob, et en ramenant les préservés d’Israël ; je t’ai destiné à être la lumière des nations, afin que mon salut soit présent jusqu’à l’extrémité de la terre.") La Bible présente le peuple hébreu comme un peuple racheté de l’esclavage, et comme la descendance de Jacob/Israël répartie en douze tribus. Après l’exil à Babylone, on perd la trace de dix des douze tribus, celles du Nord, et le peuple juif, - qui commence à porter ce nom dans le livre d’Esther, - se constitue autour des rescapés de la tribu de Juda dont il portera le nom. Même si tous les juifs du monde ne sont pas religieux la plupart d’entre eux se réfèrent aux récits de la Bible comme à leurs origines, qu’ils les considèrent comme historiques ou légendaires.

2 ) Le peuple juif actuel est d’une étonnante unité dans une extraordinaire diversité.

- • Diversité religieuse : cela va des religieux les plus « observants » à ces nombreux juifs qui se disent athées et se réclament néanmoins fortement de leur judéité. - • Diversité culturelle : il y a deux grandes familles culturelles juives, les ashkénazes dont la culture a ses origines en Allemagne et en Europe Centrale, et les Sépharades, dont la culture a ses origines en Espagne et le pourtour méditerranéen. Ce sont des cultures extrêmement riches avec leurs langues propres,- le Yiddish, le judéo-espagnol et le judéo-arabe -, leur littérature, leur théâtre, leur musique, leerus traditions culinaires …etc. - • Diversité d’origines géographiques voire même ethnique sur lesquelles il est inutile d’insister sinon pour rappeler que des groupes ethniques aussi différents que les juifs chinois ou éthiopiens se réclament de la même judéité. - • Diversité d’opinions : les juifs eux-mêmes disent pour plaisanter que lorsqu’il y a deux juifs, il y a déjà trois partis politiques. Ce dernier fait explique que, quelles que soient nos opinions, nous avons toujours des amis juifs pour les justifier. Cette diversité tient sans doute à la grande liberté que donne l’éducation juive, même dans les milieux religieux, aux enfants qui lui sont confiés et au profond respect qu’ont les juifs entre eux des opinions de chacun, même lorsque les discussions sont vives ! Cette diversité se rencontre à Grenoble où existent six lieux de culte où s’expriment des sensibilités religieuses différentes et plusieurs associations juives qui expriment des sensibilités politiques différentes. Mais une profonde unité recouvre toutefois ces divisions apparentes : on en prend conscience lors de manifestations sociales comme le dîner du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) ou les soirées du Centre Culturel Juif (6, rue Jay, à Grenoble) ou encore quand sont organisées des cérémonies commémoratives ou des manifestations contre l’antisémitisme.

3) Cette diversité soulève la question de savoir « Qui est juif ? »

- Depuis l’exil ( - 587 av. J.C.), la tradition juive admet qu’est juif quiconque est né d’une mère juive et n’a pas adopté une autre religion. Cependant, on peut parfaitement devenir juif par conversion ; même si les conditions d’une conversion au judaïsme sont actuellement difficiles en milieu orthodoxe, on sait que tel n’a pas toujours été le cas et que les conversions ont été nombreuses au cours de l’histoire. On voit donc que le peuple juif, malgré son unité, n’est pas une race et que toute tentative, même élogieuse, de décrire les juifs comme héritant de caractères génétiques particuliers est une erreur et une pente dangereuse qu’il faut éviter à tout prix. En effet, l’antisémitisme, contrairement au racisme, ne prend pas sa source dans la constatation d’une différence de couleur de peau ou de comportement, mais dans une rumeur hostile et mensongère qui désigne les juifs comme des êtres génétiquement différents et malfaisants. Nous verrons tout à l’heure le rôle que les persécutions antisémites ont joué dans l’émergence du sionisme et comment elles restent aujourd’hui une sorte de ciment entre des juifs que tout pourrait séparer.

4) La communauté juive de Grenoble :

- La conscience d’appartenir à un peuple crée pour les juifs d’un pays ou une ville comme les nôtres un sentiment d’appartenance communautaire. Nous avons la chance, à Grenoble, de pouvoir rencontrer une communauté juive vivante et qui présente plusieurs des différents aspects du judaïsme de notre temps. Majoritairement ashkénaze avant 1962, elle est devenue majoritairement sépharade depuis l’arrivée des juifs d’Afrique du Nord. On estime à 1000 foyers soit 3500 personnes le nombre actuel de juifs dans l’agglomération grenobloise . La communauté est diverse par ses origines et par ses aspects sociaux, culturels et religieux. La communauté a six lieux de culte régulier : La synagogue du 11, rue A. Maginot ; le CIG-Bar Yo’haï au 4, rue des bains ; la synagogue Zekhout Abot au 21, chemin Jésus ; l’oratoire du Beth Halimoud au 24, rue Sidi Brahim et l’oratoire du Beth ‘Habad au 10, rue Lazare Carnot. Les juifs qui se reconnaissent dans le Mouvement Juif Libéral ont depuis peu un local, au 15 Rue René Thomas. Les juifs de Grenoble ont accès à deux « Mikvé » ou bains rituels et à quelques commerces juifs où ils peuvent se procurer de la nourriture cachère. La communauté possède un Centre Culturel Juif, le CCJ, situé au 6 rue Jay ; elle possède a sa radio, Radio Kol Hashalom, qui émet sur 100,00 FM. 

La communauté juive de Grenoble est très vivante, même si le nombre des pratiquants réguliers semble diminuer. Elle a le souci de la transmission comme en témoignent ses deux écoles juives, l’Ecole Maïmonide (5, rue Joseph Lyonnaz) et l’Ecole Ohr Menahem (10, rue Lazare Carnot). On peut la rencontrer de plusieurs manières et on y est toujours bien accueilli. On peut très bien assister aux offices de shabbat, le vendredi soir ou le samedi. C’est une expérience très forte qui fait prendre conscience que le peuple juif dont nous parlent les deux testaments est toujours vivant aujourd’hui. La communauté juive est très sensible à la présence de chrétiens aux cérémonies commémoratives qui ont lieu au monument des déportés, à la synagogue ou encore dans d’autres lieux de commémoration.

2 – Une Torah :

 Le mot « Torah » désigne d’abord les cinq livres du Pentateuque. Quand on lit la Torah à la synagogue, on sort de « l’Arche Sainte » un gros rouleau manuscrit que l’on déroule et dans lequel on lit, en hébreu, la section du Pentateuque qui est prévue pour la semaine . Mais, étymologiquement, le mot « torah » signifie « enseignement ». Il s’applique de façon plus générale à tout l’enseignement que Dieu a donné à Moïse au Sinaï et que le judaïsme considère comme constitué de deux parties, la Torah écrite et la Torah orale. Cette dernière est constituée d’un enseignement traditionnel qui n’a été mis par écrit qu’après la destruction du second temple en 70 de notre ère. Cet enseignement, qu’on appelle aussi « la tradition rabbinique » est contenu dans un certain nombre d’ouvrages, dont le Talmud et le Midrash ainsi que de nombreux commentaires dont le plus célèbre est celui de Rashi. Le Talmud n’est pas un commentaire biblique, mais un ensemble d’enseignements concrets sur les problèmes que posent en pratique l’application des commandements de la Torah. Le Midrash est un ensemble de commentaires sur texte bibliques. Talmud et Midrash se présentent comme des discussions entre maîtres. Leurs questions et leurs affirmations se basent de préférence sur les trois parties de la Bible que sont le Pentateuque, les prophètes et les autres écrits. Ces commentaires en forme de discussion entre maîtres répondent à des règles d’interprétation très strictes, mais très différentes de celles qui nous sont familières.

De ces commentaires résulte un ensemble de règles de vie pratique que l’on appelle « Halakha ». Le judaïsme, en effet, n’est pas d’abord une théologie, mais une règle de vie concrète. Le père Georges Maurice a l’habitude de dire que le judaïsme n’est pas une « orthodoxie », mais une « orthopraxie ». La tradition juive fixe en effet le comportement individuel et collectif dans les moindres détails de la vie quotidienne. Or nous, chrétiens, avons été habitués à considérer ces prescriptions et leur mise en pratique comme un « légalisme » que nous fustigeons en nous référant aux discussions entre Jésus et les Pharisiens. Nous ignorons que Jésus appartenait lui-même probablement au courant pharisien et respectait leurs règles de vie qu’il critiquait ainsi de l’intérieur. Il convient d’essayer de comprendre que quand la tradition juive nous semble entrer dans des détails futiles, elle cherche en réalité à écarter de la vie ordinaire tout ce qui pourrait conduire à transgresser les commandements majeurs ; elle fait ce que le Talmud appelle une « haie autour de la Torah » On a un exemple de cette vigilance destinée à « faire un haie autour de la Torah » dans l’évangile de Matthieu quand Jésus dit « Quiconque regarde une femme avec convoitise, a déjà, dans son cœur, commis l’adultère avec elle ». (Matt. 5 : 27) La rencontre avec le judaïsme vivant permet de voir ces règles de vie concrète sous un jour différent : la vie juive peut être comprise en effet comme une occasion de sanctifier le Nom de Dieu dans tous les actes de la vie quotidienne et en tout temps. Prenons quelques exemples :

Par exemple, avant toute autre chose, un juif commence sa journée en se lavant les mains de façon rituelle ; cette ablution se fait en récitant : « Béni sois-tu, Seigneur notre Dieu, Roi de l’Univers, qui nous as sanctifiés par tes commandements et nous as ordonné de laver nos deux mains. » De même avant et après un repas, ou encore lorsque l’on mange un fruit au début de la saison, on récite une bénédiction. L’alimentation est l’objet de plusieurs exigences comme celle de ne jamais mélanger la viande et le lait, de ne consommer que les animaux terrestres ou marins autorisés par la Torah (Lévitique 11), ces derniers devant être abattus et apprêtés de façon rituelle. Toute l’alimentation est réglée par un ensemble de règles appelé la « cacheroute ». La plupart de ces prescriptions sont irrationnelles et ne doivent pas être expliquées. Elles ont pour but, non pas l’hygiène, mais la sanctification du Nom de Dieu. Le vêtement est l’objet de règles dont la rigueur varie selon les courants religieux. Deux éléments sont essentiels pour l’homme : le port des tsitsits, c’est-à-dire de franges ou de tresses qui pendent du vêtement , ou d’un petit châle, et qui dépassent de la veste. Ils comportent un fil azur et sont là pour rappeler les commandements de Dieu. Le second élément du vêtement est le port d’une coiffure, - chapeau ou « kippa » pour les hommes, chapeau ou foulard pour les femmes, - qui n’est pas un commandement biblique, mais une prescription rabbinique. Le port du chapeau est obligatoire pendant la prière. La prière quotidienne tient une grande place dans la vie juive. Elle se compose de trois offices, Cha’harit ( de cha’har : l’aurore), le matin ; min’ha ( d’un mot qui signifie « offrande ») en fin d’après midi et Arvit (de Erev , soir) le soir. On peut réciter ces prières chez soi ou, de préférence, à la synagogue. La prière du matin est l’occasion pour les hommes de mettre les tefilines (en français « phylactères ») : ce sont de petits coffrets de cuir qui contiennent des versets manuscrits de la Torah et que l’on ajuste sur le front et sur l’avant bras gauche au moyen de lanières de cuir. Pendant la prière, on revêt également un châle de prière, le talit, lequel est souvent brodé de fils bleus et porteur des franges nommées également tsitsits dont nous avons déjà parlé. Chacun des trois temps de prière quotidienne comporte des bénédictions, souvent sous la forme de psaumes, mais les moments essentiels sont la Amidah (d’un verbe qui signifie se tenir debout ) et le Shema (« Ecoute Israël, le Seigneur notre Dieu, le Seigneur est Un »). Les grandes étapes de la vie sont marquées par des mitsvot (commandements, prescriptions, du verbe tsava = ordonner ; prescrire) d’une grande importance. Citons bien entendu la circoncision de tout garçon nouveau né à l’âge de huit jours. Citons la bar mitsvah, cérémonie au cours de laquelle tout garçon qui atteint l’âge de treize ans atteint sa majorité religieuse et peut participer à la lecture publique de la Torah . La sanctification du nom de Dieu se réalise aussi dans une sanctification du temps. Tel est le rôle du sabbat qui n’est pas d’abord un jour de repos, mais un jour de cessation des travaux de la semaine et de célébration du 7ème jour de la création où Dieu, le premier, cessa son œuvre et se reposa. Les autres jours qui marquent le calendrier juif sont les fêtes et les jours de jeûne. Citons les trois grandes fêtes religieuses de l’année : Pessa’h (la Pâque juive, où l’on célèbre la sortie d’Égypte par un repas liturgique domestique. Pessa’h tombe cette année le même jour que notre dimanche de Pâques,) Shavouot , -ou Fête des semaines, - qui célèbre le don de la Torah au Sinaï ; Shavouot a lieu sept semaines après Pessa’h (et tombera donc aussi cette année 2012 le dimanche de Pentecôte) et enfin le cycle de des Fêtes d’automne, Rosh Hashanah, ou Nouvel An, Kippour, ou jour des expiations, 10 jours plus tard et Soukkot ou Fêtes des tentes huit jours plus tard encore.

La lecture de la Bible dans le judaïsme :

Le temps ne me permettra pas aujourd’hui d’évoquer le culte synagogal ; je voudrais seulement parler brièvement de la lecture de la Bible dans la vie religieuse juive parce qu’elle diffère beaucoup de la nôtre. Ceci pour plusieurs raisons : d’abord parce que la Bible est en hébreu et que tout le monde ne comprend pas l’hébreu biblique ; ensuite parce que la lecture de la Bible est indissociable de ce qu’on appelle l’étude et qui passe obligatoirement par la lecture du Talmud. Quand un juif raconte l’histoire d’un évènement de la Bible ou d’un personnage, il associe souvent des éléments qui se trouvent dans le texte biblique et des éléments qui sont tirés de la tradition : les uns comme les autres font pour lui partie de la Parole de Dieu donnée au Sinaï. Ceci étant, la lecture de la Bible est avant tout une lecture liturgique qui s’effectue à la synagogue. Le culte synagogal du Shabat comporte trois offices : l’accueil du shabbat, le vendredi soir (env. 1 heure), la cérémonie du samedi matin au cours de laquelle on lit la Torah (env. 3heures) et la cérémonie de clôture su shabbat, en fin d’après midi (environ 1 heure). On lit donc la Torah, publiquement, en hébreu, chaque semaine . La lecture porte sur l’une des 52 sections de la Torah et un passage correspondant des prophètes. Elle est effectuée par un lecteur capable de lire et de « cantiler » le texte à partir d’un rouleau sur lequel l’écriture ne porte que des consonnes. On lit également un passage des autres livres de la bible hébraïque, lui aussi fixé de manière liturgique. Ces deux lectures sont les mêmes dans toutes les synagogues du monde ! En outre, le livre de prière, - ou Sidour – est un continuum de citations bibliques, en particulier des Psaumes. Enfin, certaines fêtes sont l’occasion de lire des livres particuliers de la Bible, par exemple le livre d’Esther à la fête de Pourim, le livre de Ruth à la Fête de Shavouot (Pentecôte) ou les lamentations de Jérémie le jour du jeûne du 19 Av où l’on commémore la destruction du temple. Les connaissances bibliques de nos frères juifs sont donc différentes des nôtres : ils/elles connaissent par cœur des passages entiers de la Bible sans savoir toujours dans quels livres ils se trouvent et peut-être même sans pouvoir toujours les traduire, mais ces passages sont dans leurs mémoires et accompagnent leur vie de tous les jours.

3 – Une terre :

 Je vais aborder ici la partie la plus difficile de mon exposé ! Peut-être faut-il commencer par dire que, depuis la dispersion qui suivit la destruction du temple de Jérusalem, les juifs n’ont pas cessé de prier pour leur rassemblement, pour que le temple soit rebâti et pour que Dieu fasse revenir sa présence à Jérusalem. Ces demandes sont répétées deux fois par jour, matin et soir, au cours de la prière des 18 bénédictions, dans toutes les synagogues du monde. On connaît aussi le vœu que les juifs échangent chaque année à le fin du « séder » pascal : « L’an prochain à Jérusalem ». L’espérance du retour à Sion est donc une espérance qui fait partie intrinsèquement de la vie spirituelle de tout juif depuis deux mille ans. L’explication que l’on doit donner de cet attachement n’a rien à voir avec une espèce de nostalgie du passé biblique. Cet attachement a deux types de raisons : des raisons idéologiques et politiques que nous appellerons « laïques » et des raisons que nous appellerions théologiques, mais que j’appellerai religieuses :

 Des raisons religieuses : nous venons de les évoquer. Elles se fondent sur la promesse faite à Abraham puis à Isaac et renouvelée à Jacob, dans sa vision à Bethel ; alliance renouvelée également au Sinaï et dans le message des prophètes et que ces derniers qualifient de « perpétuelle » (Jér 32 / 40, 1Chr 15 / 15-18 …etc.). Cette promesse biblique n’est pas que géographique : elle est politique puisque Dieu avait promis à David que sa descendance assurerait une royauté perpétuelle sur le trône de Jérusalem (1 Rois 2 / 4). Nous, chrétiens, ne lisons pas ces versets au premier degré, mais le peuple juif, en tous cas dans sa composante religieuse traditionnelle, continue à les lire dans leur sens premier et à espérer la réalisation de la promesse d’un messie qui exerce un pouvoir temporel dans la terre qui lui a été promise. Il faut aussi tenir compte du fait que, pour le judaïsme religieux, la terre d’Israël (en hébreu « Eretz Israël ») est le seul lieu de la terre où peuvent être mises en pratique la totalité des prescriptions de la Torah comme l’année sabbatique ou le Jubilé, ou le don de la dime des produits agricoles. Le sionisme, dont nous parlerons dans un moment, n’est pas d’essence religieuse et les religieux n’ont pas été parmi ses pionniers. Toutefois, à partir des années 20, autour d’un rabbin orthodoxe nommé le Rav Cook, s’est élaborée une pensée religieuse du sionisme. Cette pensée ne se limite pas aux idées sionistes traditionnelles, celles de la sécurité du peuple juif, celle de la liberté du peuple juif de posséder un foyer national, …etc. Elle affirme notamment que la création d’un état juif souverain en « eretz israel » est inhérente au dessein de Dieu et à l’avènement du messie. On le voit, il y a un lien profond entre l’espérance messianique du judaïsme et la Terre d’Israël : que les juifs que nous rencontrons se représentent le Messie comme une personne, comme un groupe de personnes ou même, - ce qui est fréquent, - comme une époque de paix et de justice, tous font un lien entre les « temps messianiques » et la terre d’Israël.

 Des raisons laïques : ces raisons sont historiquement les dernières, mais elles expliquent le sionisme et sa création officielle à la fin du XIXème siècle. La pensée sioniste s’est forgée dans un contexte mondial où l’aspiration à la liberté et à l’autonomie des nations était vive. Il a également été motivé par la multiplication des pogroms en Russie et en Europe de l’Est. Le sionisme a eu plusieurs courants et plusieurs chefs de file. Le plus connu, mais non le premier d’entre eux est Théodore Herzl (1860-1904), un journaliste autrichien qui fut profondément marqué par l’affaire Dreyfus et semble en avoir déduit l’impossibilité pour les juifs de vivre libres ailleurs que dans un foyer national. Il importe de dire que si les premiers habitants du foyer juif de Palestine étaient souvent des socialistes non religieux, il y eut par la suite d’autres arrivants dont les motivations pouvaient être différentes : il y eut ceux qui fuyaient le nazisme avant la guerre et les rescapés de la Shoah après la guerre. Il y eut les juifs du bassin méditerranéen réfugiés de pays dans lesquels ils ne trouvaient plus leur place ou dont ils étaient chassés. Il y eut enfin la grosse immigration des juifs russes qui venaient chercher là une vie à l’occidentale.

Les juifs de Grenoble, en majorité originaires des pays du Maghreb, ont développé au fil du temps, depuis leur arrivée en France dans les années 60, un attachement de plus en plus fort avec l’État d’Israël au point parfois de se montrer plus patriotes à son égard qu’à l’égard de la France. Comment comprendre cet attachement ? D’abord, à tort ou à raison et comme beaucoup d’européens rapatriés d’Afrique du Nord, ils vivent avec le sentiment d’avoir été spoliés de leurs biens et chassés d’un pays où vivaient leurs ancêtres parfois depuis des siècles. Ensuite, ils ont souvent une partie de leur famille, et en particulier des enfants qui ont été s’installer en Israël et avec qui ils partagent les nouvelles et les inquiétudes. Ils sont inquiets en effet de toutes les menaces militaires qui pèsent sur Israël et les informations qui circulent entre eux par les réseaux sociaux sont beaucoup plus alarmantes, il faut le dire, que celles que retiennent nos médias. Peut-être du fait de l’expérience qu’ils ont vécue dans des pays arabo-musulmans, ils me paraissent sans illusion sur la possibilité d’une entente ou d’un état laïque et multiconfessionnel. Enfin, ils font le compte des actes antisémites dont ils sont personnellement l’objet ou dont sont l’objet leurs coreligionnaires et ils se demandent avec angoisse où ils pourront aller vivre en sécurité s’ils ne la trouvent ni ici, ni en Israël. Enfin, comme je l’ai dit, le retour des juifs en « eretz Israël » est l’objet d’une espérance religieuse que beaucoup de nos concitoyens juifs partagent, qu’ils sentent contestée et de ce fait menacée.

4 – Pourquoi rencontrer le peuple juif aujourd’hui ?

Je vois trois raisons ou groupes de raisons de rencontrer le peuple juif aujourd’hui :

 4 – 1 : une ouverture au dialogue inter religieux :

La société française est devenue non seulement laïque, mais aussi multiconfessionnelle et multiculturelle. Cette diversité donne de l’intérêt à l’échange interreligieux ; mais cet échange est également un devoir si nous ne voulons pas que le communautarisme et les exclusions réciproques élèvent entre nous et nos enfants des barrières et des sentiments hostiles. Or, c’est ce qui est entrain de se passer avec l’Islam et les juifs, de leur côté souffrent de l’isolement dont ils sont l’objet. Dans les églises chrétiennes, malgré des progrès que les juifs eux-mêmes reconnaissent, beaucoup reste encore à faire pour une présentation exacte du judaïsme et des juifs dans l’instruction religieuse et la prédication. Rencontrer des juifs c’est aussi découvrir leur lien avec l’État d’Israël, en comprendre les raisons, et découvrir la manière dont ils lisent l’actualité au travers de leurs sources d’information et des articles qu’ils peuvent lire dans leurs propres médias.

 4 – 2 : Aller à la recherche de nos racines et de nos sources :

Le texte « Eglise et Israël » de la CEPE déclare : « L’Eglise s’enracine dans Israël ».L’image de la racine, à laquelle se réfère également Nostra Aetate , est empruntée à Saint Paul dans l’épitre aux Romains quand il déclare : « Ce n’est pas toi qui porte la racine, c’est la racine qui te porte ». La rencontre du peuple juif vivant aujourd’hui permet une expérience très émouvante, celle d’un face à face avec le peuple des patriarches et des prophètes, de Jésus et de ses disciples. En outre, comme on l’a déjà dit, la découverte de la tradition juive apporte un éclairage très neuf qui renouvelle souvent notre lecture aussi bien de l’Ancien que du Nouveau Testament.

 4 – 3 : S’interroger sur le dessein de Dieu :

la permanence du peuple juif et la vitalité de sa vie religieuse, ainsi que les évènements incroyables qu’il a vécus en moins d’un siècle avec la Shoah et la création de l’État d’Israël, ne peuvent pas ne pas nous interroger. La question se pose - n’est-il pas vrai ? - même si nous la balayons d’un revers de main en ne voyant dans ces évènements qu’un avatar de l’histoire de l’Occident. La question posée n’est pas d’abord historique et politique : elle est spirituelle. Elle nous amène à relire les chapitres 9 à 11 de l’épitre aux Romains et d’y découvrir notamment comme Saint Paul y parle du peuple juif au présent, affirmant notamment : « 9:2 j’ai au coeur une grande tristesse et une douleur incessante. 9:3 Oui, je souhaiterais être anathème, être moi-même séparé du Christ pour mes frères, ceux de ma race selon la chair, 9:4 eux qui sont les Israélites, à qui appartiennent l’adoption, la gloire, les alliances, la loi, le culte, les promesses 9:5 et les pères, eux enfin de qui, selon la chair, est issu le Christ qui est au-dessus de tout, Dieu béni éternellement. Amen. » et plus loin au chapitre 11 : « 1 Je demande donc : Dieu aurait-il rejeté son peuple ? Certes non ! Car je suis moi-même Israélite, de la descendance d’Abraham, de la tribu de Benjamin. 2 Dieu n’a pas rejeté son peuple, que d’avance il a connu. » et un peu plus loin encore : « Si, en effet, leur mise à l’écart a été la réconciliation du monde, que sera leur réintégration, sinon le passage de la mort à la vie ? ». Pour Saint Paul, il y a un avenir pour l’église, pour le monde et toute la création qui dépend de l’accomplissement du dessein de Dieu pour le peuple juif. Car, écrit encore Saint Paul dans le même chapitre : « .. les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables. » Notre lecture de ces chapitres peut dépendre de la manière dont nous lisons la Bible en général : nous ne serons peut-être pas tous d’accord pour dire que Dieu a un dessein qui s’inscrit dans l’histoire de l’humanité pour la mener à son terme et à la résurrection des morts. La rencontre du peuple juif, aujourd’hui, permet d’ailleurs de découvrir, dans le judaïsme aussi, des façons diverses, - les une littérales, les autres plus philosophiques, - de comprendre la Bible et ses prophéties et la promesse messianique. Mais même si le judaïsme et le christianisme n’interprètent pas l’espérance messianique de la même manière, ils ont cette espérance en commun.

René schaerer  le 14 décembre 2011