Sur les pas de Robinson , évêque anglican, cet article engage une reformulation du christianisme en phase avec notre époque contemporaine.

 Robinson était évêque anglican. Il n’était pas du tout incroyant, mais il était soucieux de tenir compte de l’évolution des mentalités dans un monde de plus en plus sécularisé. John A. T. Robinson a fait paraître un livre en 1964 intitulé Dieu sans Dieu. Une notion qui lui semblait essentielle était l’image que l’on se fait de Dieu dans l’Église. Il parlait de remodeler, de reformuler ce qui constitue le fondement de la foi chrétienne : « Je crois, disait-il, que nous sommes dans les années à venir, à beaucoup plus qu’une simple réaffirmation, en termes modernes, de l’orthodoxie chrétienne. …un remodelage beaucoup plus radical est à mon avis nécessaire et, dans ce processus, les catégories les plus fondamentales de notre théologie, de Dieu ; du surnaturel, et de la religion elle-même, doivent être de nouveau jetées au creuset ». Convaincu comme Robinson qu’il faut réaménager les bases de notre catéchisme, je me suis permis de puiser dans ce livre quelques données de réflexion

 Bonhoeffer auquel Robinson se réfère, disait que le christianisme est un système de religion qui a 2 000 ans. Or voici que depuis 500 ans environ nous entrons peu à peu dans un monde totalement dépourvu de croyances religieuses. Toutes les croyances sur lesquelles reposait ce système religieux s’effondrent. Il est très intéressant d’en connaitre les raisons. L’une de ces raisons est la vision moyenâgeuse du Dieu auquel l’église continue à se référer à mon désespoir, car c’est une des raisons de la perte de la crédibilité du christianisme au détriment de l’Évangile. Il n’est pas étonnant que les églises se vident.

« La Bible nous parle du Dieu « d’en haut  » ( d’un Dieu qui se situerait « tout là-haut »). Sans aucun doute, l’image qu’elle donne d’un univers à trois étages,- « en haut le ciel, au dessous la terre et, sous la terre, les eaux », a été prise dans l’antiquité dans son sens le plus littéral. Nul doute que les auteurs de l’Ancien Testament, si on les avait interrogés, auraient été les premiers à proclamer que pour eux ce langage n’était qu’une façon symbolique de représenter et de transcrire des réalités spirituelles.

 « L’idée d’un Dieu « la haut » ne gênait nullement les écrivains du Nouveau Testament. Le plus souvent la conception d’un univers à trois étages ne nous gêne pas. Nous avons cessé de faire attention aux images naïves de la Bible. Le langage biblique ne nous choque plus, car nous faisons machinalement la transposition nécessaire. « Au lieu d’un Dieu qui serait littéralement ou physiquement « là-haut », nous avons accepté, dans nos catégories intellectuelles, un Dieu qui est « par delà », « au dehors », dans un sens spirituel ou métaphysique. Il existe des gens pour qui Dieu est « par delà », presque dans le sens le plus littéral du mot. Ceux-là ont pu accepter la révolution scientifique de Copernic, mais, en tous cas, jusqu’à une époque très récente, ils ont conçu Dieu comme, en somme, « au-delà » de l’espace cosmique. L’idée d’un Dieu qui serait d’une façon spirituelle ou métaphysique « au dehors », au-delà », est plus lente à mourir ».

 « À vrai dire, la nécessité d’abolir une telle conception troublerait gravement la plupart des gens, car cette conception est leur Dieu et ils n’ont rien d’autre à mettre à sa place. C’est le Dieu de notre enfance et de nos conversations, le Dieu de nos pères et de notre religion, à qui l’on s’attaque. Chacun de nous porte en soi quelque image mentale d’un Dieu « par delà », un Dieu qui « existe » au-dessus et au-delà du monde qu’il a créé, un Dieu à qui nous adressons nos prières et vers qui nous allons lors de notre mort ». En même temps nous prenons conscience que l’image mentale d’un tel Dieu, non seulement ne nous aide pas à croire à l’Évangile, mais nous le rend plus difficile ». Robinson cherche alors une solution pour résoudre ce problème. Il fait partie de ces chrétiens qui remettent en question la théologie traditionnelle. Il a une sorte d’illumination quand il tombe sur un écrit de Tillich.

- Dieu disait Tillich, n’est pas une projection « à l’extérieur » de nous et de notre monde créé, un Autre au-delà des cieux, de l’existence duquel nous devrions nous convaincre, mais il est plutôt le Fond de notre être même. « Le nom de la profondeur et du fond inépuisable, de tout être, est Dieu. Cette profondeur est le sens même du mot Dieu. Et si ce mot n’a pas beaucoup de signification pour vous, traduisez-le en termes de profondeur ; parlez des profondeurs de votre vie, de la source de votre être, de ce qui est ultimement le plus important pour vous, de ce que vous prenez au sérieux sans aucune réserve. Pour y arriver, il vous faudra peut-être oublier tout ce que vous avez appris de traditionnel au sujet de Dieu, peut-être son nom lui-même. Si vous savez que Dieu veut dire profondeur, vous savez beaucoup sur lui. Vous ne pouvez pas désormais vous dire athée ou incroyant.

 Un deuxième écrit lui fait également une grande impression. Il s’agit des écrits de Bonhoeffer, « le christianisme sans religion » dans « Lettres et notes de prison ». Jusqu’ici dit Bonhoeffer, l’Église avait fondé sa prédication de l’Évangile sur le sentiment religieux universel, sur le besoin d’un Dieu capable de donner l’explication du monde. Or voici que les hommes ont le sentiment qu’ils peuvent très bien se passer d’une « religion ». Bonhoeffer avait raison. Les hommes n’ont plus du tout le désir d’un salut personnel. Ils n’ont plus le sentiment du péché. Ils n’ont plus besoin de l’explication Dieu pour trouver une réponse à la naissance du monde. N’ont ils pas sur Google, toutes les explications scientifiques souhaitées ? Je poursuis une citation de Robinson.

« La réponse de Bonhoeffer fut qu’en ce vingtième siècle, Dieu nous appelle délibérément à une forme de christianisme qui ne dépend pas des prémisses de la religion, de même que Saint Paul au premier siècle appelait les hommes à une forme de christianisme qui ne dépendait pas de la circoncision ».

L’on se souvent qu’en effet l’apôtre Paul s’était opposé à l’église de Jérusalem, notamment en la personne de Jacques qui dirigeait alors la communauté, sur la question de la circoncision. Paul la considérait comme parfaitement inutile. « Le vrai Juif, ce n’est pas celui qui en a les apparences ; et la vraie circoncision, ce n’est pas celle qui est apparente, dans la chair. Est vraiment juif celui qui l’est dans le secret ; sa circoncision, c’est celle du cœur, qui relève non pas de la lettre, mais de l’esprit » ( Rom. 2 28). Il nous faut aujourd’hui provoquer la même révolution. La religion chrétienne n’est pas plus utile aujourd’hui que ne l’était la circoncision autrefois vu ce qu’elle affirme en dénaturant l’Évangile.

 Une troisième lecture, celle de Bultmann, a permis à Robinson de se convaincre de la stupidité d’une lecture fondamentaliste de la Bible. Selon Bultmann les écrivains du Nouveau Testament ont employé un langage mythologique rempli d’expressions comme préexistence, incarnation, montée et descente, intervention miraculeuse, catastrophe cosmique, etc. qui n’ont de sens que dans le contexte d’une conception aujourd’hui périmée du cosmos. « Si Bultmann a raison, toute la conception d’un ordre surnaturel qui envahit et « transperce »le monde naturel doit être rejeté. Mais dans ce cas, qu’entendons-nous par « Dieu », par révélation, et que devient le christianisme » ?

 Nul doute pour moi que si Robinson avait eu entre les mains les écrits de John Cobb par exemple, il aurait adhéré sans doute sans réserve à la compréhension de Dieu selon la théologie du process. Cette théologie a une compréhension de Dieu qui est parfaitement en accord avec les dernières données de la science. Je donnerais plus loin une introduction à cette théologie. Pour l’instant il nous suffit de dire : Dieu n’est pas tout puissant. Il n’est pas « en haut » ou « là-bas ». Il y a interaction de Dieu et du monde. Dieu agit sur le monde et inversement Dieu intègre en lui tout ce qui existe. Le monde n’est pas extérieur à Dieu, ni Dieu au monde puisque Dieu joue un rôle déterminant dans la formation et l’évolution de chacun de ses éléments. Dieu ne se confond cependant pas avec le monde. Il est ce, ou celui, qui le sauve et le transfigure. Dieu est force de propositions, de suggestions. À l’homme de répondre positivement à ces invites. Le monde agit sur Dieu. Dieu anime le monde, et le monde contribue à l’expérience divine.

 Comme le dit bien G. Castelnau : Dieu se trouve… au coeur du monde comme « le levain qu’une femme a enfoui dans la pâte pour la faire lever » Matthieu 13.33. Il ouvre sans cesse l’avenir, introduisant des possibilités nouvelles dans nos pensées et dans le monde : mais il ne détermine pas de manière autoritaire celles qui seront acceptées ou refusées par les hommes. Il propose, appelle influence, enthousiasme ; il tient compte des résultats qui en adviennent pour modifier son action : c’est la joie qu’il veut pour ce monde « qu’il aime tant » Jean 3.16. Il est créateur, non seulement au-dedans de nous les hommes, mais aussi des animaux, des plantes et peut-être aussi des minéraux ; Il est indispensable à la vie du monde ; il participe à tout ce qui se passe, à toutes les réalités auxquelles nous avons affaire et d’abord à nous-mêmes. Il agit en tout ce qui bouge ; rien n’échappe à son action de même que rien n’échappe aux rayons du soleil et à l’air qui nous baigne ».

 

H. Lehnebach