Réflexion inspirée par la lecture et prises de notes de « Recommencer l’Église » (ed. Olivétan 2011) de Mottu. Ce théologien apporte une réponse positive à tous les chrétiens qui se désespèrent du silence des Églises vis-à-vis du monde tel qu’il va.

 Les Églises n’osent plus interpeller le monde tel qu’il va. Elles ne disent mot du secret bancaire, des raisons de la crise financière, des disparités entre Nord et Sud, des inégalités au sein de chaque pays, de l’environnement mis en danger. Pourtant l’autorité de l’Église dépasse ses frontières et l’autorise à interpeller le monde politique, social, et économique. C’est l’enseignement même de Jésus qui exhorte à nous engager et à agir. L’on peut trouver dans le Nouveau Testament bien des passages qui mettent en évidence la façon dont la liberté, l’audace, voire la provocation peuvent se déployer avec autorité et s’exposer dans l’espace public. Arendt disait qu’il faut « quitter son abri privé et s’exposer dans l’espace public » ; C’est ce qu’a fait Jésus.

 En Marc 8, 32 « Il tenait ouvertement ce langage ; Pierre, le tirant à part, se mit à le réprimander ». Jésus en effet était habité par une liberté intérieure qui le faisait parler ouvertement, publiquement, de ce qui était en jeu. Il y a un lien évident entre cette liberté et la Passion, le parler vrai, et la souffrance, puis la mort.

 En Jean 18, 20 l’on tombe sur ce verset « J’ai parlé ouvertement au monde, j’ai toujours enseigné dans les synagogues et dans le Temple où tous les Juifs se rassemblent et je n’ai rien dit en secret ». Qu’il s’agisse des réfugiés mis de façon humiliante dans des centres de rétention, des demandeurs d’asile refoulés sans ménagement, des migrants pourchassés, Il y a aujourd’hui bien des raisons sociales qui nous invitent à mettre le doigt sur les contradictions de notre société et à nous interroger sur les meilleures façons de les accueillir. Enfin, faire mémoire des luttes contre l’esclavage, contre l’apartheid, contre le nazisme sont des raisons historiques suffisantes pour nous convaincre de la nécessité d’agir.

Infection rampante du totalitarisme

 Les germes du totalitarisme sont aujourd’hui même bien vivants. Le totalitarisme en effet est un système dans lequel les hommes sont superflus. Le meurtre s’inaugure par le meurtre juridique avec la fabrication des apatrides, avec l’abolition des droits civiques. Le meurtre se poursuit par celui de la personne morale en organisant son oubli par le renvoi discret hors frontières pour un je ne sais où, pleins de dangers souvent pour celui ou celle que l’on rejette dans la fournaise qu’il ou qu’elle avait fui. La solution finale mise en œuvre par le nazisme consistait à obéir à l’ordre « tu tueras », opposé au sixième commandement « tu ne tueras point ». La solution stalinienne consistait à obéir à l’ordre de porter de faux témoignages en désobéissant au neuvième commandement « tu ne porteras pas de faux témoignages ». Enfin nous sommes constamment invités à obéir au commandement suivant « Tu convoiteras, oui ! Tu convoiteras tout ce qui pourrait susciter ton désir ». C’est la désobéissance au dixième commandement du décalogue « tu ne convoiteras pas ».

 L’Église est bien convoquée pour mener en premier lieu une bataille juridique pour que les droits des immigrés soient bien reconnus, comme ceux des parias que sont par exemple les Palestiniens. En second lieu l’Église serait bienvenue de mener bataille au sujet des mots qui garantissent la dignité et réaffirment les valeurs qui mettent au jour le totalitarisme soft qui nous guette. Or l’Église rechigne à prendre ce chemin. Elle se replie dans la sphère du privé. Elle se laisse marginaliser par la loi de séparation de l’Église et de l’État, alors que ce n’est pas l’esprit de la loi 1905 garantissant la liberté de conscience, mais une loi imposée par les tenants d’une laïcité interdisant de fait toute vie spirituelle. Enfin une raison de son silence est la crainte de diviser et d’affaiblir l’Église, au risque de ne plus rien dire aux générations futures en quête d’un sens.

 Les raisons d’intervenir sont théologiques. Il faut différencier Dieu des idoles, du Dieu tout puissant qui punit et culpabilise auquel nous ne croyons plus. On peut, on doit  invoquer Dieu comme le firent les prophètes pour légitimer des combats politiques.

 Les raisons d’intervenir sont aussi civiques. Vivre sa religion comme une donnée sociale et politique est un devoir civique pour interpeller l’État par exemple sur la migration, la place de l’Islam, la culture religieuse dans les écoles, et pour ne pas privatiser l’Église. Concrètement cela exige une réflexion communautaire pour qu’une fois muri, argumenté, l’élan puisse être donné par quelqu’un hors Église. L’idéal serait alors que l’Église s’implique directement d’une façon pratique.

H. Lehnebach