La famille élargie

Ma voisine vient de perdre son mari. Il a eu une attaque dans le garage. Il venait de laver sa voiture. Je venais de rentrer moi-même ma voiture quand je l’ai vu couché par terre. Vite j’ai appelé les pompiers et le Samu. Un autre voisin a commencé un massage cardiaque. Mais rien n’y a fait. Il m’a fallu aller prévenir sa femme. Cela faisait 42 ans qu’ils vivaient ensemble. Et ils se sont visiblement toujours très bien entendus. J’ai vu par la suite combien elle avait été entourée par ses enfants venus de loin parfois, pour la consoler.  Il y a donc  des familles dans lesquelles le mariage a un sens malgré toutes les tracasseries de la vie.

Néanmoins la famille vit une mutation dont je voudrais parler. Un moteur de ce bouleversement est l’égalité de sexe. La famille conjugale était fondée sur le mariage. Le mari était le chef pourvoyeur. L’épouse était la mère soumise, assignée au foyer. Voilà ce qui pour certains encore est la « vraie » famille. Or cette famille est morte car elle est déhiérarchisée, devenue égalitaire. Ce qui donnait naissance à la famille était le mariage. Aujourd’hui c’est l’enfant.

Il n’est plus indispensable d’être marié pour vivre en couple et avoir des enfants puisque l’on compte en France 2,4 millions de couples qui vivent en union libre. Les concubins ont droit aux allocations familiales tout comme les couples mariés. L’autorité conjointe s’applique aux parents, qu’ils soient mariés ou non, divorcés ou séparés  depuis 1993. Comme un couple sur deux divorce après 5 à 10 ans de mariage, et que les jeunes divorcés se remarient rapidement, Il y a 710 000 familles recomposées et deux millions d’enfants y vivent. Mais n’oublions pas une autre conséquence des séparations : il y a également un million et demi de familles monoparentales  où vivent  un million et demi d’enfants. Enfin puisque 10 % d’homosexuels ont des enfants, ces derniers sont au nombre de 300 000 en France. Pour clore cet inventaire, il n’ya plus qu’à relever les 30 à 40 000 enfants nés grâce à la PMA. Ainsi démonstration est faite que non seulement l’enfant peut être fait aujourd’hui à plusieurs, mais qu’il est au centre de relations parentales diversifiées, et non plus réduites aux deux seules personnes responsables de sa naissance.

La métamorphose de la famille tient au changement des valeurs. Comme le dit Irène Théry [1]  «  l’idéologie individualiste du « i, me, ego, myself » a fait du mal. Sous prétexte de valoriser l’individu, elle livre chacun à l’insoutenable légèreté d’un présent, sans passé ni futur, comme si être soi, c’était forcément faire triompher l’immédiateté narcissique ». La famille idéalisée par les conservateurs vivait au rythme d’un temps immuable, garanti par la pérennité de l’union conjugale. La famille contemporaine vit au rythme d’un temps accéléré sans passé ni avenir, rivé à l’instant. Si les amarres avec le passé, si l’héritage parental sont rompus tout comme les engagements pris pour un futur encore à déchiffrer pour satisfaire les exigences du désir, ce sont alors les pulsions de l’individu qui dictent les choix et donnent sens à la relation. L’individu vit dans l’immédiateté sans passé ni lendemain. La personne vit sur des principes consuméristes pour pallier l’angoisse d’être.

Fidèle aux théories du XVII eme siècle édictées par Hobbes , l’individu existe comme un atome régis par des forces mécaniques obéissant aux lois définies par Descartes pour la matière. L’être humain est un « individu » qui existe avant toute relation à autrui, parfaitement autodéterminé, indépendant des autres, seul maître de ses actes, seul responsable. Strictement égoïste, il ne recherche que son propre bien. Tel est le dogme de la religion séculière du néolibéralisme adopté comme règle d’or par notre société.  

Au lien privilégiant la relation durable du couple se substitue la relation à l’enfant. Il y a même modification des identités. Quand il y a rupture entre les parents, on peut observer la crise d’identité de chacun d’eux à cause du maintien ou non de la relation avec l’enfant. Il arrive par exemple que le père privé de sa relation privilégiée à son enfant en soit détruit parce qu’il est délégitimé, alors que son ex femme vit l’événement comme une libération. Les rôles parentaux sont inversés car c’est l’enfant qui est déterminant.

Centrer la famille contemporaine sur l’enfant, c’est ouvrir la « vraie famille » d’autrefois à beaucoup plus de personnes que les deux seuls acteurs parentaux du passé. Les frontières doivent s’ouvrir pour faire entrer dans l’histoire de l’enfant tous les intervenants qui le concernent, que ce soit son géniteur biologique s’il est nés d’un don de sperme, ou sa  mère donneuse d’ovocyte, ou sa mère porteuse, ou encore son beau père, sa belle mère, le nouveau compagnon de sa maman, voire les divers grands parents sollicités pour assurer le baby sitting en cas de grève scolaire. Bref ! Il doit être au centre d’une étoile dont chacun des acteurs devrait passer outre ses  rancœurs, ses échecs, ses ruptures affectives, puisque c’est le lien maintenu dans la durée avec l’enfant qui doit primer quel que soit le prix affectif à payer par les adultes responsables. A l’image de certaines familles africaines dans lesquelles l’enfant est celui de tous les habitants de la même case, nous devons inventer la nouvelle famille occidentale organisée pour ne plus voir l’enfant déchiré au grès des ruptures et des passades des géniteurs biologiques et « adoptifs ». Telle sera la famille élargie.

 



[1] Télérama N° 3232-3233.