Un Dieu différent

 

L’idée que l’on pouvait avoir de Dieu au moyen-âge n’a plus rien à voir avec l’idée que l’on peut se faire de Dieu après Descartes, Galilée, et Einstein.

L’idée que l’on avait de la société au moyen âge et même encore au début du dix-septième siècle était encore très marquée par la conviction que tout dépendait de la toute-puissance de Dieu. Si les rois étaient en charge d’un royaume, c’était simplement que Dieu l’avait voulu. Le chef de famille régentait femme et enfants à l’image du roi régnant sur son royaume. La foi, les croyances étaient le liant qui faisait que la société faisait un tout. Notre vision des choses est aujourd’hui toute autre, car la société repose maintenant sur l’intérêt de l’individu et non plus le respect d’une  règle générale imposant à chacun une place et un rôle à tenir pour que soit maintenue la cohésion du tout voulu par Dieu.

Mais de toute façon l’image que nous avons de Dieu n’a absolument rien à voir avec Dieu lui-même. Le croyant s’efforce aujourd’hui simplement de rendre compte de son expérience humaine du divin. L’idée que les chrétiens s’étaient  faite de Dieu était déterminée en grande partie par la vision qu’ils avaient du monde, des forces à l’œuvre dans la nature. Notre conception du monde a changé avec les découvertes de Copernic et de Galilée. Descartes en a tiré un certain nombre de conclusions. Il croyait toujours en Dieu, mais l’idée qu’il se faisait de Dieu était celle d’un horloger qui avait mis au point les lois qui régissent la nature. Bon nombre de personnes aujourd’hui même en sont restées à cette vision de Dieu. Mais Einstein nous a dévoilé un tout autre monde avec la relativité et les lois de la physique quantique. Tout naturellement nous sommes invités à nous faire une autre image de Dieu. Cette image ne correspondra pas plus que les autres à la réalité de qui est véritablement Dieu. Mais cela nous permettra de recevoir le message de l’Évangile d’une façon toute renouvelée.

Une image irrecevable de Dieu                                                                                                                                                                                                                                                                                              

Les chrétiens sont souvent invités à réciter le Symbole des Apôtres qui commence ainsi : « Je crois en Dieu, le Père tout puissant, créateur du ciel et de la terre ». Et pourtant il est impossible de souscrire aujourd’hui à cette affirmation. Si Dieu était tout puissant, s’il avait un pouvoir absolu sur tout être et sur toutes choses, il accepterait donc le mal, les injustices. Il aurait permis la Shoah, les dizaines de milliers de victimes du stalinisme, y compris les massacres de 2 millions de Cambodgiens voulus par  Polpot par exemple. Si, en priant, je m’adressais à un Dieu tout puissant, je solliciterais de sa part qu’il m’évite le malheur.  Si je pensais que de toute manière, que je l’implore ou non, il n’en ferait qu’à sa convenance, je serais soumis, acceptant par fatalisme tout ce qui pourrait m’arriver. J’ai l’impression que ce Dieu-là est le Dieu que prient les musulmans. Ce n’est pas le mien.

Le philosophe Comte Sponville définit l'athéisme comme l'attitude de ceux qui  refusent de croire  en ce Dieu tout-puissant qui ferait verser les autobus dans les ravins, déciderait des cancers des mères de famille, organiserait les tsunamis et les tremblements de terre. Pour lui, il n’y a pas d’autre Dieu que celui-ci. Il pense que les chrétiens sont bien naïfs puisqu’à son avis, ils croient en ce Dieu. [1]Comte-Sponville a bien raison de ne pas croire en ce Dieu là. Mais son erreur est de penser que tous les chrétiens croient encore en ce Dieu tout-puissant. Il est parfaitement possible de croire en Dieu sans s’imaginer que l’idée que l’on se faisait de Dieu au moyen âge est celle à laquelle il faut croire aujourd’hui.

On ne croit plus du tout que Dieu est éternel, intemporel, en dehors du temps, qu’il existe par lui seul et demeure totalement indépendant du monde. On n’adhère plus à l’idée qu’il est extérieur au monde,  impassible, qu’aucune réalité ne l’affecte, qu’il est  omniscient,  connaît tout du passé, du présent et de l’avenir. Non ! Dieu n’est pas omnipotent, déterminant chaque détail, chaque événement. Penser que rien n’arrive sans la volonté de Dieu, qu’il garantit le bon ordre du monde, châtie et récompense, incite à la résignation et à la soumission, telle est l’idée que les incroyants se font de Dieu. Croire en un tel Dieu serait vraiment une idée étrange.

Les athées préfèrent  dire qu’un tel Dieu n’existe pas. Je  pense moi aussi  vraiment impossible de croire que Dieu est ainsi. Les athées ont des excuses. Il est vrai que l’on trouve dans la Bible pas mal de passages qui nous présentent Dieu sous cette apparence. Par exemple on peut lire dans Josué chapitre 10, versets 12 et suivants : « Alors Josué parla à l’Éternel, le jour où l’Éternel livra les Amoréens aux enfants d’Israël, et il dit en présence d’Israël : Soleil, arrête toi sur Gabaon, et toi lune, sur la vallée d’Ajalon ! Et le soleil s’arrêta, et la lune suspendit sa course, jusqu’à ce que la nation eût tiré vengeance de ses ennemis ». C’est une bonne illustration de  ce que serait un Dieu tout puissant qui aurait à cœur de défendre envers et contre tout, le peuple qu’il a choisi. Il y a de nombreux passages de ce genre. Les juifs qui ont écrit ces récits voulaient simplement faire bien comprendre que leur Dieu était beaucoup plus puissant que tous les autres dieux, notamment ceux de leurs ennemis. La preuve ? Leur Dieu pouvait même arrêter le soleil dans sa course pour que leur armée  finisse de terrasser leurs adversaires !

Il est vraisemblable que quelques évangéliques Américains du Texas soient encore convaincus que Dieu a bien stoppé l’avancée du soleil à la demande de Josué. Mais la plupart des chrétiens prennent ce passage pour une simple affirmation de la confiance totale que les juifs avaient en leur dieu. Ils ne prennent plus depuis longtemps la Bible à la lettre.

            Dans beaucoup d’autres passages bibliques, Dieu n’est pas aussi puissant que cela. La Bible nie en effet la toute-puissance de Dieu quand elle parle des hommes qui désobéissent à ses commandements. Serait-il possible de désobéir à quelqu’un qui exercerait sur vous un pouvoir absolu ? Le fait que Jésus ait été crucifié contredit cette toute-puissance. Cela donne plutôt l’image d’un Dieu faible et souffrant et non celle d’un Dieu à qui rien ni personne ne peut résister. Si Dieu était vraiment tout puissant, comment aurait-il supporté que Jésus soit crucifié ? La conclusion est qu’il ne faut pas croire que ceux qui ont écrit la Bible avaient l’intention de rédiger une théorie scientifique ou philosophique. La Bible est simplement le récit d’une histoire d’amour entre Dieu et l’humanité. Ceux qui racontent cette histoire donnent simplement leur point de vue, leur idée sur la relation établie entre les acteurs du dialogue. Et pour cela, ils arrangent la réalité pour accrocher notre attention et faire passer leur point de vue. Il ne tient qu’au lecteur de faire la part des choses.  Je l’autorise même à mettre de côté certains passages bibliques parce qu’ils sont sans valeur spirituelle.

La toute-puissance n’a absolument rien  à voir avec le pouvoir absolu

 

            La toute-puissance n’est pas à confondre avec le pouvoir absolu. Le pouvoir tout puissant de Dieu permettrait il que rien de mal ne puisse se produire si Dieu ne l’avait  pas voulu ? Catastrophes et bienfaits seraient-ils expression de sa volonté ? Absurde. L’expérience démontre tous les jours que la soi-disant puissance absolue de Dieu ne nous empêche pas de nous déterminer, de faire le bien ou le mal, d’agir en êtres autonomes et finalement, de désobéir à Dieu.  Le monde ne se réduit pas à un théâtre de marionnettes. Sinon Dieu aurait pu empêcher Adam et Ève de manger le fruit défendu. De plus, comme le dit un théologien moderne, Dieu ne peut faire surgir instantanément un Mozart ou un Einstein  dans une tribu de pithécanthropes. Il faut pour que naisse le génie qu’il bénéficie d’un environnement culturel particulier.

Il ne faut donc pas confondre pouvoir et puissance.

 

La toute-puissance de celui qui exerce le pouvoir absolu dont nous parlions implique un pouvoir qui agit par contrainte, qui s’impose du dehors. La puissance au contraire agit de l’intérieur.  L’enfant qui joue avec ses soldats de plomb exerce  sur ses soldats un pouvoir bien plus grand que celui qu’exerce un officier sur ses hommes au combat. Cet officier obtiendra  ce qu’il souhaite de ses hommes seulement s’il a su gagner leur confiance et s’ils reconnaissent ses compétences. La puissance  de l’officier est celle que lui donnent les hommes placés sous son commandement. Quand un gouvernement décrète qu’il a les pleins pouvoirs, c’est alors qu’il est faible. Il n’a plus d’autorité. Il manque de puissance, car il n’a plus la confiance du peuple. Sa seule issue est alors de tenter d’imposer sa volonté par la force. La puissance de Dieu se réduit à sa capacité à mobiliser pour agir dans un sens positif. Elle est contenue dans son dynamisme.

Dieu exerce sa puissance pour donner du sens, pour indiquer une direction. Sa puissance de conviction permet parfois que l’on se décentre de l’orientation que l’on avait prise. Sa puissance rend libre, fait prendre des décisions, rend responsable, mobilise et met à l’œuvre. Elle rend sensible et permet de donner comme de recevoir. Dieu est à l’image du chef d’orchestre. Le chef d’orchestre n’obtient pas ce qu’il veut de ses musiciens  par l’exercice d’un pouvoir autoritaire, mais parce qu’il  sait leur communiquer sa passion et leur faire partager sa vision de l’œuvre musicale  qu’il souhaite les voir jouer. Il les fait adhérer à la signification que peut avoir  leur travail artistique. Il obtient de tous les membres de l’orchestre qu’ils mettent toute leur sensibilité, tout leur savoir-faire au service de l’œuvre qu’ils vont jouer devant le public. Sa puissance de conviction est bien plus importante que son pouvoir institutionnel. Dieu agit de cette façon et nous invite à devenir les musiciens de la symphonie du Royaume. ( C’est au professeur Gounelle que j’emprunte cette image du chef d’orchestre).[2]

La vision supranaturaliste

Cette vision est celle de grands théologiens comme Barth, Culmann et bien d’autres. Ils pensent que seule la révélation biblique permet de penser quelque chose de Dieu. À leur avis c’est Dieu qui se révèle en particulier au travers de la Bible. Rien ne nous permet disent ils, de déceler sa présence s’il ne le décide lui-même. Pour ces théologiens tout ce que nous pourrions dire de Dieu est sans fondement, car nous ne ferions que faire Dieu à notre image, à notre idée. Et surtout ils affirment que la seule personne qui nous révèle clairement qui est Dieu est Jésus Christ. (Il faut noter au passage que cela signifierait que toutes les autres religions disent des bêtises puisqu’elles ne se réfèrent pas à Jésus Christ. C’est une attitude finalement  assez arrogante.)

Le  panthéisme

 

Le panthéisme établit une identité toute différente de Dieu. Le panthéisme dit qu’en regardant le monde, on voit Dieu. C’est la vision que soutient le Vicaire savoyard dans l’Émile de Jean  Jacques  Rousseau. C’est en Dieu que se trouverait  l’âme du monde. Dieu n’est pas un être suprême, transcendant et personnel. Il serait en fait impersonnel et immanent au monde, c’est-à-dire qu’il fait partie du monde ; mieux, qu’il est le monde. Je ne sais si je fais erreur, mais je vois deux directions possibles au panthéisme. Tout d’abord celle des animistes que l’on rencontre dans les sociétés dites primitives. Tel arbre, tel animal est habité par un esprit maléfique ou non et qu’il faut ménager faute de quoi, il peut arriver malheur. Et celle que l’on découvre souvent chez des athées comme conte Sponville qui raconte comment, à la faveur d’une promenade dans les bois, il entre presque en transe et vit une sorte d’extase et de communion avec la nature, pour vivre une expérience mystique, bien qu’il soit parfaitement athée.[3]

Le panenthéisme

  Le panenthéisme est encore une autre manière de penser Dieu. Le monde s’enracinerait en Dieu sans s’identifier à lui. Dieu alors est le fondement des êtres. Les théologiens du process [4] qui avancent cette vision de Dieu pensent que Dieu agit, anime, suggère sans cesse. Il est en quelque sorte une puissance dynamique qui  intervient pour lutter contre le mal, contre le non-être. Un ami, Gilbert Castelnau, qui reprend cette compréhension de Dieu à son compte, dit que « Dieu se trouve… au coeur du monde comme « le levain qu'une femme a enfoui dans la pâte pour la faire lever » -( Il reprend ce qui se trouve dans l’évangile de Matthieu ch. 13.verset 33)-
Dieu ouvre sans cesse l'avenir, introduisant des possibilités nouvelles dans nos pensées et dans le monde : mais il ne détermine pas de manière autoritaire celles qui seront acceptées ou refusées par les hommes. Il propose, appelle influence, enthousiasme ; il tient compte des résultats qui en adviennent pour modifier son action : c'est la joie qu'il veut pour ce monde « qu'il aime tant » ( Évangile de Jean, ch. 3.verset 16.)
Il est créateur, non seulement au-dedans de nous les hommes, mais aussi des animaux, des plantes et peut-être aussi des minéraux ; Il est indispensable à la vie du monde ; il participe à tout ce qui se passe, à toutes les réalités auxquelles nous avons affaire et d'abord à nous-mêmes. Il agit en tout ce qui bouge ; rien n'échappe à son action de même que rien n'échappe aux rayons du soleil et à l'air qui nous baigne.

Nous dirons alors que « Dieu est le fond et le centre de ce qui est et non un être supérieur à tous les autres. Il est le fondement de l’être. « L’appel de ce Dieu intérieur est d’abord un appel à être » comme l’écrit R. Picon. Les théologiens du process, à la suite du mathématicien et philosophe  Whitehead, constatent que le réel n’est pas composé d’entités statiques et indépendantes les unes des autres, mais qu’il se caractérise par un flux constant de transformations et d’interdépendances. La réalité est dynamique et changeante, en process, évolutive et non achevée. L’être est en constant devenir au gré des rencontres et des informations reçues. Dieu n’est pas une force statique, mais une force créatrice et évolutive. Il rend possible le déroulement dynamique de l’histoire. Un autre théologien, Cobb,  pense Dieu « comme celui qui nous attire vers l’avenir, comme une présence divine qui vient vers nous depuis un avenir ouvert et non depuis un passé établi ».Je suis assez séduit par cette conception de Dieu.

Jésus nous introduit dans ce dynamisme créateur. Il annonce que le Royaume de Dieu se trouve parmi nous et en nous. Le terme « Christ » désigne cette dynamique aimante de Dieu. Jésus révèle à la fois l’être de l’homme et l’être de Dieu. Il est habité par Dieu. Pour ces théologiens du process il n’y a pas de contradiction entre Dieu qui est annoncé dans l’Évangile et le même Dieu qui agit en nous. Une plante entre bien dans la terre qui la nourrit. Mais la plante n’est pas la terre. Elle en est distincte. Il n’y a pas confusion.
Il n’est alors plus difficile de présenter le christianisme comme un chemin plutôt que comme un ensemble de dogmes, de croyances. C’est donc plutôt  un chemin sur lequel on marche avec amour et non avec crainte.  Ce chemin est celui de l’épanouissement plutôt que celui du salut. 
Le Dieu auquel on croit- appelons-le comme vous voulez : divin Esprit, Unité sainte ou autrement - est une énergie qui anime toute la création, agit en tous et en chacun d’entre nous.
Je sais bien que lorsque j’oriente mon esprit d’une certaine façon et que je pratique ma spiritualité, ma vie se fait plus épanouie, moins anxieuse, plus apaisée, moins angoissée et à la fin de chaque journée, plus heureuse.

Notre idée de Dieu doit tenir compte de la réalité scientifique

 

L’idée que les théologiens du Process se font de Dieu est tributaire du milieu culturel dans lequel nous vivons. Le nôtre au XXIesiècle n’est plus celui de Descartes. La théologie du process pense qu’elle doit tenir compte  de la vision scientifique du monde. Il faut donc élaborer une doctrine en relation avec ce que nous savons scientifiquement, rationnellement de la réalité. La croyance en Dieu rend finalement ainsi mieux compte des faits et du monde  que l’athéisme.

 



[1] Castelnau dixit

[2] André Gounelle, Parler de Dieu, 1997

[3] A. Comte Sponville, une expérience mystique dans « L’esprit de l’athéisme », p. 167 éd.Albin Michel 2007

[4]La théologie du Process est l’œuvre Alfred North Whitehead. Cobb en est un des principaux représentants.