Laurent Gagnebin a publié « l’athéisme nous interroge », ouvrage qui regroupe les études qu’’il a menées sur Simone de Beauvoir, Sartre, Camus, et Gide. Dans une conférence, il a pu mettre en évidence combien l’athéisme rend service au christianisme en dénonçant la vision négative qu’un certain christianisme a pu avoir de l’être humain

Introduction :

Henri de Lubac qui fut réhabilité par Jean XXIII, publia « le drame de  l’athéisme athée ». Il soutient l’idée selon laquelle sans Dieu, l’humanisme, s’organise contre Dieu. Il affirme en quelque sorte que sans Dieu, c’est le chaos.

E. Mounier va insister sur le désespoir des athées.

Comte- Sponville  développera l’idée d’une spiritualité sans Dieu.

L. Gagnebin conteste le classement de ces auteurs athées dans le camp des désespérés. Leur approche est en fait de plus en plus positive contrairement aux propos des nombre d’ auteurs chrétiens.

I- L’aliénation religieuse :

Les penseurs athées vont dénoncer la tendance développée par le christianisme  consistant à dénigrer la réalité terrestre et humaine au profit d’une compensation garantie par une vie dans l’au-delà. Gide, Camus, Sartre, à la suite du livre de Nietzsche « Ainsi parlait Zarathoustra », considèrent que ceux qui parlent d’un espoir supra terrestre sont dans l’erreur car ils rejettent le présent pour la vie éternelle. Ils reprochent au christianisme d’être une religion évanescente en ce qui concerne l’humanité.  Il faut relever au passage que le pasteur W. Monod va dans leur sens quand il publie « Sur la terre ». Gide publiera « les nourritures terrestres ». Sartre cite Pindare : « Épuises le champ du possible ». Pour Camus, les chrétiens renoncent à la plénitude présente. Le premier livre de Simone de Beauvoir, « la primauté du spirituel », sera une charge contre cet investissement dans le domaine du spirituel au détriment de la nature, de la réalité terrestre.

L. G. constate qu’en fait les Évangiles sont très attachés à la terre. Nombre de passages comme ceux des Noces de Cana, des références au vin, à l’eau, aux réalités concrètes de l’existence, démontrent que le christianisme est à la fois matérialiste et spiritualiste, qu’il manifeste un attachement au monde, à l’amour du prochain, en même temps qu’un certain détachement du monde par la lutte  pour l’avancement du Royaume de Dieu. Dietrich Bonhoeffer dans les lettres de prison va développer le fait que la foi est à la fois résistance au monde en même temps que soumission au monde. ( in « Résistance et soumission »).

L. Gagnebin constate qu’effectivement tout un courant théologique a cultivé un immense désespoir en insistant sur une vision négative de l’être humain, incapable par lui-même d’aucun bien, pécheur invétéré, absolument nul et sans aucune valeur. Les athées ont donc eu bien souvent raison de dire que les chrétiens ne se sont pas mis du côté de l’espérance. Bien au contraire.

II- L’aliénation religieuse, humanisme et résignation :

 Anselme de Cantorbery, écrivain mystique et archevêque au 11 eme siècle, affirmait que celui qui se déplait plait à Dieu. Cette idée influença Calvin. Feuerbach publie en 1841 « l’essence du christianisme ». Il y dénonce l’aliénation religieuse qui dépossède l’homme de sa réalité humaine. L’être humain applique, attribue  à Dieu toutes les qualités que l’homme devrait avoir. « Dieu est le miroir de l’humanité » dit-il,  ou encore  « l’homme affirme en Dieu ce qu’il nie en lui-même ». Or Dieu n’a nul besoin de notre propre écrasement. C’est Gide qui citera dans « l’immoraliste » (p. 144), le psaume 114 :  « Je te loue ô Dieu, de ce que tu as fait l’homme admirable ». L’aliénation religieuse est affaire de résignation. Souvenons nous de Pie IX, déclarant en 1849, un an après le manifeste du Parti Communiste, que les miséreux, les personnes éprouvées par le malheur ici bas devaient se réjouir de leurs épreuves car elles s’amassaient un trésor pour l’au-delà. Simone de Beauvoir assistant à un culte à Harlem ne cache pas son émotion face à cette cérémonie bouleversante par sa sincérité. Elle écrit « comme ce serait beau si le but de ces assemblées était de les intégrer à une vie terrestre au lieu de les détourner au profit d’un  Dieu de soumission ». 

Roland de Pury disait que Dieu préfère les révolté »s athées aux chrétiens. Le Dieu des chrétiens est bien en fait un Dieu des révoltés.

III-L’aliénation religieuse- le Dieu du besoin ou l’affirmation d’une liberté-

Une tendance à croire en Dieu quand tout va mal est une façon d’instrumentaliser Dieu parce que l’on a besoin de lui. A l’opposé Job croit en Dieu quand il a tout  perdu. Mais en homme révolté qui croit en Dieu, que cela aille bien ou mal, il continue à croire. Suivant son exemple, il nous faut dénoncer ce Dieu figure de la satisfaction du besoin. Jean Paul Sartre disait que le propre de l’homme c’est de croire en Dieu. L’homme est toujours au elà de lui-même. Cela explique que l’humanité postule Dieu, i.e. une transcendance qui nous dépasse. Le clocher des églises l’illustrent : Le clocher est image du dépassement vers un au-delà de soi. Sartre, malgré les titres sombres de ses ouvrages, est un homme de l’espoir. Ne disait-il pas « La vie humaine commence de l’autre côté du désespoir » ?

Conclusion :

1)      Il faut croire au dialogue avec l’athéisme. Luc Ferry trouve dommage le déficit du dialogue Chrétiens / athées.

2)      Il nous faut éviter les faux procès accusant les athées d’immoralisme. De même, il ne faut pas faire un procès inverse accusant les chrétiens d’être des naïfs déterminés (par manipulation religieuse à privilégier l’au-delà ).

3)      On bien l’on choisit l’athéisme, ou bien on choisit le christianisme. Choisir le christianisme fuir la réalité de la mort serait une solution de facilité. Athéisme et christianisme ont une même exigence en commun. L’un comme l’autre ne sont pas solution de facilité/

4)      L’agnosticisme est  également commun à l’athéisme comme au christianisme car l’athée peut dire « je crois que Dieu n’existe pas mais je ne le sais pas », comme le chrétien peut dire je crois en Dieu mais ne peux le prouver.

5)      La notion du Dieu tout puissant pose le problème du mal. Pourquoi le mal si Dieu est tout puissant ? Le docteur Rieux dans la peste  de Camus est un saint incroyant qui pratique le bien.

La teneur de l’échange qui a suivi la conférence peut être résumée par cette citation de la fin du chapitre consacré à Simone de Beauvoir dans le livre  de L. G. L’athéisme nous interroge :

« En refusant toutes les consolations, aussi bien celles de l’au-delà que celles de la résignation, cette philosophie de l’action créatrice ( de l’athée qu’était S . de B.) fait confiance à l’homme. ..Il faut constater hélas que parmi les chrétiens qui vont répétant sans cesse que le cœur de l’homme est plein d’ordures, il en est beaucoup qui ne semblent pas se soucier du secours de l’Esprit…. Reconnaître, face çà Dieu et aux hommes, notre finitude, la faiblesse dérisoire de nos moyens, de nos outils, c’est simultanément reconnaître la grandeur démesurée et la beauté exaltante de la tâche qui nous est confiée, qui nous élève au-dessus de nous-mêmes, nous force au dépassement et nous fait en Christ, découvrir et trouver l’Éternel au cœur de l’instant éphémère ou de notre humanité déchirée et précaire…Répondre à l’appel de Dieu, c’est recevoir et réaliser notre vocation terrestre, sans rien refuser du présent, pour tout consacrer et non sacrifier au futur…L’existence du chrétien ici-bas, tout tournée vers l’Éternel, ne saurait se passer d’un étrange amour accordé aux êtres et aux choses dans ce qu’ils ont de plus fragile et de plus passager…Seul un christianisme purifié, approfondi, prenant conscience de ses responsabilités d’ordre culturel et social pourra vaincre ou convaincre l’esprit antichrétien.  »

Notes prises au cours de la conférence de Laurent Gagnebin, le 10 mai 2012 à Saint Marc