Introduction

 

La réflexion des théologiens permet de repérer une évolution des concepts en fonction de la période historique et des différences entre le courant issu du catholicisme et celui né avec la Réforme. Soit l’homme peut jouer un rôle positif ou négatif dans son accès au salut, soit, justifié par la foi, il est appelé à assumer ses responsabilités. 

 

Un rapide survol de quelques aperçus théologiques permet de voir qu’il y a eu une évolution des concepts. Il m’a semblé que la question à laquelle les uns et les autres s’efforcent de répondre est la suivante : l’homme peut-il accéder à son salut par ses propres efforts ? Dispose-t-il d’une petite marge d’autonomie ? En ce cas, s’il fait défaut c’est bien de sa faute. Le petit enfant que nous sommes devant Dieu peut-il obtenir son pardon, sa grâce, l’assurance de son amour grâce à sa bonne volonté ? Mais peut être que simplement conscients de l’amour et de l’attention que Dieu a pour chacun de nous, pouvons-nous simplement lui en être reconnaissants et agir alors en être responsable.                                                           Cette évolution a récemment fait un saut : la notion du salut articulée pendant longtemps à celle du péché se laïcise. La quête du salut se transforme en quête de l’épanouissement personnel. Mais commençons par réfléchir à la question : d’où vient le mal ?

D’où vient le mal ?

Le mal est présent depuis toujours. Quand l’être humain rencontre le mal, le mal est déjà là. Dans le récit biblique au livre de la genèse, Dieu dit à l’homme et à la femme qu’ils peuvent consommer de tous les arbres du jardin à l’exception de l’arbre de la connaissance. Dieu inscrit donc une limite au cœur du monde de l’humain. Il dit en quelque sorte : « Tu ne pourras pas tout. Tu ne seras pas tout puissant. Tu ne sauras pas tout ». Cette limite est insupportable. Le tentateur qui est déjà là, vient leur dire : « Allez manger de ce fruit, et vous serez comme des dieux ». Cela revient à leur dire : «  vous serez des êtres à qui rien ne manque ».

On constate que dans ce récit du livre de la genèse le mal n’est pas associé à un Dieu ou à des dieux. Il n’est pas non plus produit par un être humain. Le fait que ce soit le serpent qui suggère de manger du fruit défendu démontre que le mal ne vient pas de l’homme. Ce mal qui attire Adam et Ève était donc déjà bien là. L’homme s’en saisit et le prolonge, mais ce n’est pas lui qui l’invente, le commence. L’être humain est précédé d’une malédiction. Le passage du mal au péché est un acte de l’homme dont il est à la fois le sujet et l’objet. La définition que la bible dans ce récit donne du péché est le désir d’être comme des dieux, c'est-à-dire de refuser sa condition humaine en se posant soi-même à la place de Dieu ou à la place d’un dieu forgé par son imagination. Le péché est la volonté d’exister par soi même et de refuser sa finitude.

Ce que dit Jésus

Jésus ne fait pas un cours de théologie pour définir le péché. Il agit. Il est par exemple interpellé par des pharisiens qui s’apprêtent à lapider une femme adultère (chapitre 8 de l’évangile de Jean). Ils lui demandent ce qu’il en pense. Il leur répond : « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre ». Les accusateurs sont amenés à comparaitre. Il a inversé les rôles. Jésus s’est désintéressé de l’action commise, de la faute reprochée. Ce qui lui importe ? La relation avec Dieu et, par voie de conséquence, avec soi-même.                                                                                                                               Le pécheur est celui qui se prétend juste et n’a pas besoin d’être pardonné. Jésus confirme la sentence. Toujours dans Jean, au chapitre suivant ( 9, 41 ), le péché est défini comme refus de se savoir soi-même aveugle. Quelques pharisiens lui dirent « Nous aussi nous sommes aveugles ? ». Et Jésus répond « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché. Mais maintenant vous dites : nous voyons ; aussi votre péché demeure ». Le péché est en fait le fait de ne pas vouloir dépendre de la grâce divine.                                                                                                               Dans l’évangile de Marc ( 2,17 ) le péché est  de ne pas se savoir malade, de s’autojustifier. Jésus en effet déclare « Ce ne sont pas les biens-portants qui ont besoin de médecins, mais les malades. Je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs ».

Chez l’apôtre Paul, le péché est à l’action

Au chapitre 7, verset 15 de l’épitre aux Romains, Paul écrit « Je ne sais pas ce que je fais ; je ne fais pas ce que je veux ; et je fais ce que je hais ». Son faire échappe à son savoir comme à son vouloir. Le péché agit en lui comme une puissance autonome privant l’humain de lui-même. « Car le péché saisissant l’occasion, me séduisit par le commandement et par lui me fit mourir » ( Ro 7, 11) . Et plus loin : « Et maintenant ce n’est plus moi qui le fais, mais c’est le péché qui habite en moi ». (Ro.7,17).

Paul  situe la source du mal en Adam (ch.5). Le mal est en quelque sorte ce qui pose les bases du péché originel qui seront développées plus tard. Mais il affirme que c’est par la grâce du Christ que les humains sont rendus à eux-mêmes et non par leurs œuvres. Pécher pour Paul, c’est rater la cible, c’est se tromper de chemin, c’est se perdre et rompre la relation avec Dieu. Il différencie le péché (asebeia) de la faute morale ( adikia). Le péché est refus de la grâce divine, désir de se faire un nom, de se donner à soi-même sa propre valeur. La faute morale signifie l’incrédulité païenne, la volonté de se faire un nom. La loi n’a pas à dire le bien ou le mal. Elle appelle non à l’obéissance de son contenu, mais à la conversion, au changement d’attitude.

Augustin

 « la doctrine augustinienne du péché laissera une empreinte profonde dans la pensée chrétienne, mais elle sera aussi accusée d’avoir introduit, ou au moins conforté, un univers morbide de la faute » dit Jean Daniel Causse.

Augustin élabore la théorie du péché originel alors qu’il est en conflit avec les manichéens et les pélagiens. Les manichéens considéraient que le mal est pure extériorité dans laquelle l’humain est plongé. Les pélagiens pensaient que le péché est un acte que l’être humain peut choisir. Augustin sort de l’alternative en mettant en lumière une malédiction de l’ascendance. Il avait perçu que le vouloir humain se trouve aliéné par un autre vouloir qui se trouve en soi. Il trouve la trace de cette malédiction dans la parenté qui la transmet de génération en génération. Cette malédiction affecte alors chaque naissance et entrave la liberté.

Thomas d’Aquin

Thomas d’Aquin considère le péché originel comme une réalité unique qui s’actualise dans des « péchés » qui sont dits « actifs». « Tous les péchés actuels, dit Thomas d’Aquin, préexistent virtuellement dans le péché originel comme dans un principe, ce qui confère à ce péché, une multiplicité virtuelle ». Il se déploie dans une variété de péchés. Comme si le péché originel, unique, était le symptôme, l’indice, le présage des péchés. A partir de là, la théologie scolastique distinguera toutes sortes de péchés (véniels, mortels, etc.) selon leur gravité vis-à-vis de soi-même, du prochain, du monde, de Dieu. Il nous faut relever ici le fait que cette pensée s’appuie sur l’idée selon laquelle l’image de Dieu a été abîmée par le péché originel sans pour autant avoir été détruite. Thomas d’Aquin influencé davantage par Aristote que par Platon (comme le furent les pères post apostoliques des premiers siècles)  avait une démarche plus rationaliste, permettant d’articuler la raison et la foi. L’être humain peut avancer sur la voie d’une restauration de soi en accord avec sa raison et son libre arbitre éclairé par la révélation divine. 

Les suites de Thomas d'Aquin

A la suite de Thomas d'Aquin, les scolastiques axent la vision du péché sur les manques. Le sujet est responsable de ses actes. Dans l’Église catholique, le péché est ce qui détruit ou empêche l’union avec Dieu. Mais Jésus a racheté l’humanité. L’Église dispose des mérites du Christ et a le pouvoir de remettre les péchés. C’est maintenant elle qui a les pleins pouvoirs. L’Église distingue les péchés mortels des péchés véniels. Ils peuvent être commis en pensée, en parole, en action, ou omission. La pénitence du fidèle est indispensable à la réparation des péchés. Elle est obligatoire. La plus courante consiste à réciter des prières. Si les péchés ne sont pas expiés dans cette vie, ils le seront dans l’autre. Les indulgences accordées par l’Église sont là pour effacer les péchés sur cette terre.

Calvin

Chez Calvin l’homme ne peut sortir de la déchéance par lui-même. L’homme est pêcheur malgré lui. Il ne lui reste que la reconnaissance de son néant et de sa totale dépendance à l’égard de Dieu. Son salut dépend de la seule grâce de Dieu.

Luther

Pour Luther le péché n’est pas identifiable à un acte moralement condamnable. Il ne concerne pas quelque chose en l’être humain, mais l’humain dans tout ce qui le constitue. Le péché caractérise une relation où l’être humain cherche à se faire exister lui-même par lui-même. Les œuvres les plus vertueuses servent à justifier sa propre existence, à construire une image idéale de soi-même. Le péché est alors réalisation de soi. Les œuvres sont même l’expression du péché puisqu’elles servent à construire une image idéale de soi. La compréhension luthérienne du péché débouche sur une éthique de la liberté et de la responsabilité du sujet. L’Église n’est pas concernée.

Les théologies de la libération

Ces théologies se sont développées à partir des années 70. Le péché, pour les théologiens de la libération,  ne se limite pas aux relations entre Dieu et l’individu. Le péché  a une dimension sociale, collective. Le péché se reconnaît à sa destruction du lien social. Si le péché touche la structure sociale qui lie les hommes entre eux, la libération est collective et elle prend racine dans  l’histoire du peuple hébreu. Elle est victoire sur le « péché structurel », pouvoir lié à la domination et à la contrainte, à l’exercice de la violence qui aliène le monde. Prendre part au combat contre cette violence aliénante, c’est lutter contre le mal, contre le péché.

Théologie du process

Cette théologie considère que Dieu se trouve… au coeur du monde comme « le levain qu'une femme a enfoui dans la pâte pour la faire lever » (Matthieu 13.33).Il ouvre sans cesse l'avenir, introduisant des possibilités nouvelles dans nos pensées et dans le monde : mais il ne détermine pas de manière autoritaire celles qui seront acceptées ou refusées par les hommes. Il propose, appelle influence, enthousiasme ; il tient compte des résultats qui en adviennent pour modifier son action : c'est la joie qu'il veut pour ce monde « qu'il aime tant » (Jean 3.16).
Il est créateur, non seulement au-dedans de nous les hommes, mais aussi des animaux, des plantes et peut-être aussi des minéraux ; Il est indispensable à la vie du monde ; il participe à tout ce qui se passe, à toutes les réalités auxquelles nous avons affaire et d'abord à nous-mêmes. Il agit en tout ce qui bouge ; rien n'échappe à son action de même que rien n'échappe aux rayons du soleil et à l'air qui nous baigne.

Cette action transformatrice de Dieu, c’est le Christ. En Christ Dieu agit de façon décisive parmi les hommes. Il les oriente vers ce Royaume. La foi n’est pas adhésion à une doctrine, mais une  marche en avant dans un monde travaillé par Dieu, où rien n’est joué d’avance.

Pour les tenants de la théologie du process, le péché est le fait de ne pas vouloir participer à la volonté créatrice de Dieu. Pécher c’est en quelque sorte adopter  l’attitude du musicien qui, faisant partie de l’orchestre dirigé par Dieu, sabote sa partition au lieu de tout faire pour entrer en communion avec le meneur de jeu pour contribuer à ce que le concert soit parfaitement réussi.

H.L.