Exposé de Raphaël Picon le 23 Aout à La Paillette.

 

La fonction essentielle d’Evangile et Liberté est de travailler à l’honnêteté théologique. L’objectif est donc de transmettre ses doutes et ses questions, d’être en accord avec soi, avec ce qui est toujours en projet, en recherche. Aborder la question de la prière est donc tout naturel.

L’insatisfaction profonde que pose la question de la prière

1-      Il y a un décalage entre notre théologie, entre la compréhension que nous avons de Dieu et le contenu de nos prières.

2-      On prie souvent parce qu’il faut prier. Prier est une norme chrétienne, sinon nous n’aurions plus de relations avec Dieu, comme si toute notre activité chrétienne était la prière.

3-      Il y a un contraste entre le silence, la discrétion des théologiens sur cette question. Y aurait-il embarras ? gêne ? c’est pourtant ce qui intéresse nos contemporains.

4-      A noter la complexité du sujet : La prière soulève la question de l’intimité, comporte un charge affective, une mise en question de nous même.

La prière en procès :

Telle sera la démarche adoptée pour l’exposé qui comportera dans une première partie une phase de déconstruction comportant quatre objections, quatre réserves fondamentales, et dans une deuxième partie, une phase de reconstruction à l’aide de citations de John Cobb en vue d’établir un nouveau rapport possible.

-I-

La mise en question

a)     L’aliénation religieuse

Souvent lors de prière d’intercession, nous demandons à Dieu ce que nous fuyons ou ce que nous pensons ne pas pouvoir faire nous même. C’est une forme d’aliénation car par cette prière où nous demandons à Dieu d’agir à notre place, nous baissons d’intensité. Nous cherchons une sorte de béquille pour l’éclopé, pour l’incapable tel que nous nous présentons, tels que nous sommes. Par la prière nous nous rendons dépendants d’un Dieu qui peut tout, car nous n’aurions pas su lui demander avec suffisamment d’intensité ce que nous voulions. La conséquence est qu’en cas d’échec, de réponse contrariée  de la prière, du silence de Dieu, cela serait du au fait que nous n’avons pas su prier. En fait la prière assouvirait nos fantasmes infantiles d’un monde parfait. Infantile aussi parce que l’on ne prend pas la mesure des contrariétés auxquelles Dieu lui-même est en proie. Ainsi la prière d’intercession est souvent demande à Dieu de ce que nous même n’osons pas faire.

 

b)     La réduction de Dieu à une chose.

La prière de demande convoque Dieu en fonction de nos attentes, de nos manques. Il devient le bouche-trou de nos misères. Ce faisant, nous transférons en un « autre » imaginaire notre désir de toute puissance. Or le Dieu de la foi se cherche plus qu’il ne se trouve. Plus il se révèle, plus il sa cache. C’est un Dieu de la liberté et non du savoir, de l’endoctrinement. Il y a bien une façon de demander à Dieu qui correspond à une négation de Dieu.

         c)La notion de la théologie de la grâce

La grande leçon de la théologie de la grâce est celle du désintéressement, de la gratuité. Le protestantisme est la forme ultime de cette gratuité. Cette notion bouleverse nos notions de Dieu.  La grâce n’est plus une faveur à obtenir. Elle est don à recevoir. Il ne s’agit plus du Dieu de la rétribution qui tiendrait les comptes de l’univers. Par cette gratuité on peut s’attendre à ce qu’elle devienne marque distinctive. Or comme Dieu nous aime, tels que nous sommes, de même nous pourrions nous même aimer Dieu gratuitement, partageant ainsi avec lui cette gratuité. La prière d’intercession doit valoriser cette gratuité. Ralph Emerson, figure de la pensée américaine, auteur de « la confiance en soi », dénonce la bassesse qui consiste à placer Dieu dans un ailleurs qui diminue l’humain qui, de ce fait, n’est plus en Dieu. La prière doit être la réponse à un exaucement, exprimer la gratitude de l’humain, un avec Dieu, plutôt que la formulation d’une demande.

c)      L’épreuve de l’absence

John Cobb consacre un long article à la prière. Il y décrit comment dans son enfance la prière qu’il faisait chaque soir lui a laissé un lumineux souvenir. Il ressentait une totale acceptation de soi, une remise de soi-même à Dieu, exprimant  le meilleur de sa relation avec Dieu.  Il décrit la dépression qu’il vécu quand survint l’absence de cette lumière du soir. Il éprouva une grande souffrance accompagnée du sentiment d’abandon d’autant plus qu’il n’y avait pas d’événement marquant pour expliquer l’apparition de ce vide. Ce sentiment de présence, d’acceptation de soi nous permet de nous libérer de nous même, d’être en harmonie avec soi, ce qui va jusqu’à nous conduire à une dimension de ce qui nous dépasse. Cette réalité perceptible est-elle à désigner   par le nom de Jésus Christ ? Cette perte, quand elle survient, perçue souvent comme perte de la foi, est-elle celle de Jésus Christ ou simplement le fait d’un effort sur soi. Survient alors le doute.

A noter que Cobb dit n’avoir jamais retrouvé ce vécu. Cela provoqua chez lui une crise qui détermina sa recherche théologique.

Pour conclure cette première partie, la déconstruction était un moyen d’atteindre l’honnêteté de notre quête.

-II-

La reconstruction.

John Cobb, né en 1924, toujours vivant, a développé la théologie du Process. Pour cette théologie la réalité est en constante évolution surgissant au gré des interdépendances des entités. Cette théologie permet de penser Dieu de façon originale, loin des idées habituelles de toute puissance. Dieu se trouve… au coeur du monde comme « le levain qu'une femme a enfoui dans la pâte pour la faire lever »( Matthieu 13.33). Il ouvre sans cesse l'avenir, introduisant des possibilités nouvelles dans nos pensées et dans le monde : mais il ne détermine pas de manière autoritaire celles qui seront acceptées ou refusées par les hommes. Il propose, appelle influence, enthousiasme ; il tient compte des résultats qui en adviennent pour modifier son action : c'est la joie qu'il veut pour ce monde « qu'il aime tant » (Jean 3.16).
Il est créateur, non seulement au-dedans de nous les hommes, mais aussi des animaux, des plantes et peut-être aussi des minéraux ; Il est indispensable à la vie du monde ; il participe à tout ce qui se passe, à toutes les réalités auxquelles nous avons affaire et d'abord à nous-mêmes. Il agit en tout ce qui bouge ; rien n'échappe à son action de même que rien n'échappe aux rayons du soleil et à l'air qui nous baigne. Cobb précise cependant qu’il ne s’agit pas d’identifier Dieu à nos tendances car l’existence de Dieu ne dépend pas de nous-mêmes.

La prière pour Cobb ne consiste pas à se vider de nous même pour donner la place à une réalité extérieure à nous même. Au contraire, la prière stimule nos capacités. Il n’est pas question de demander à Dieu de s’ingérer dans  ce monde, mais au contraire d’accroître nos capacités d’action pour nous aligner sur la direction que Dieu nous invite à suivre. Par la prière nous nous retrouvons nous-mêmes pour être encore plus vivants, pour nous épanouir totalement.

a)   La prière, une dynamique créatrice 

Au lieu de la prière de demande qui exprime la quête d’une solution, le désir d’un autrement, la prière doit viser à surmonter les tensions, ce qui paralyse. Elle exprime une dynamique, traduit le désir de surmonter la laideur.

La prière est dynamique créatrice pour une autre raison. A partir de nos prières, Dieu est déjà agissant, permet que la puissance de vie devienne plus forte. En explicitant cette dynamique nous intensifions la conscience que nous avons de sa présence. Nous nous alignons sur l’esprit de vie. La prière permet de nous sentir portés par un souffle qui nous dépasse. Elle relève d’une puissance de vie. Il y a dans le christianisme puissance de vie et de résurrection. Dieu est déjà en action et par la prière nous nous laissons porter par cette action, ce qui permet à cette puissance de vie de rayonner. Plus nous prions, plus   cette énergie paraît en nous. Cette énergie qui participe de l’action créatrice permet d’entrer dans ce monde paisible, participant ainsi à l’action créatrice de Dieu. Il y a bien dynamique créatrice.

b)     Exaucement réciproque

Qui exauce qui ? En fait nos prières exaucent Dieu. Nous intensifions simplement en nous le dynamisme créateur qui l’anime. Nous sommes exaucés à nous-mêmes. La prière exauce Dieu et est donc théologique. La prière est confession de foi. La foi contribue à dire le Dieu vrai. Le fait de croire fait Dieu, à l’image de la relation que je peux avoir avec un ami, relation qui fait de cette personne, mon ami.

Par rapport à l’exaucement, si une prière d’intercession peut exprimer une demande de résultats, nous pouvons dire que si le contenu n’est pas exaucé, rien n’empêche d’espérer que les situations existentielles que nous remettons à Dieu, entrent dans son action créatrice pour en surmonter la finitude. La situation jusqu’alors intolérable, peut devenir tolérable. La situation destructrice devient situation acceptée. Le contenu de la demande s’avère différent du résultat. Dieu recrée le monde vers plus de créativité. Au lieu d’une ingérence venue de l’extérieur, c’est  une présence aimante qui permet d’être porté vers plus d’harmonie, vers un monde redevenu possible. Dieu et l’homme se trouvent unis même s’ils sont différents. 

c)      Prière intime et relationnelle

La prière est bien une occasion de se raconter, de s’identifier. A travers la prière nous portons au langage ce que nous sommes. Il y a une impudeur dans la prière. Le secret est une condition de la prière. Le secret permet d’être à nu. C’est dans la chambre reculée que les soupirs inexprimables permettent d’accéder à la vie consciente. L’être lui-même apparaît au-delà de ses conceptions langagières.

La prière est régulée par la relation à Dieu. L’esprit lui-même prie en nous. Quelque chose en nous, qui n’est pas nous même, prie. Christ est le lieu de la régulation de la prière. La référence au Christ, source d’épanouissement et de créativité, renforce en soi le courage d’être, d’être à nouveau capable. Dieu n’est pas tout autre. Au contraire il est en nous et nous laisse en éveil. La prière est tout ce qui est rappel, réintégration de soi en Dieu.

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