Au XXI e siècle notre univers culturel n’est plus celui de Descartes. La théologie du process pense qu’elle doit tenir compte  de l’actuelle vision scientifique du monde. Il faut donc élaborer une doctrine en relation avec ce que nous savons scientifiquement, rationnellement de la réalité. La croyance en Dieu rend finalement ainsi mieux compte des faits et du monde  que l’athéisme.

Mais quelle est la nature du réel ?

 

 La réalité  consiste en un courant continu d’actions et non en  un assemblage de choses ou de substances.  Le monde est un flot d’événements qui se succèdent, s’interpénètrent et interfèrent les uns avec les autres. Il s’agit d’événement qui naissent de la rencontre d’un certain nombre d’expériences qui se combinent, s’entrelacent, qui se composent de moments successifs qui aboutissent à  une unité  et forment un ensemble. Un objet nait d’une série d’événements qui s’enchaînent, dont la succession constitue une réalité, une « entité actuelle », un événement, une occasion. Toute  réalité a un caractère passager, momentané. Elle ne demeure pas. Elle connaît une période de croissance, de « concrescence »  et aboutit à un point culminant. Puis dépérit. Elle entre dans le passé sans pour cela s’anéantir. Une nouvelle « entité actuelle » l’intègre et elle survit comme un objet que s’approprie et   intègre l’expérience qui lui succède. Elle dépérit en participant à quelque chose qui se crée et connaît ainsi une sorte d’immortalité. La réalité est donc un flux incessant d’entités qui se succèdent, chacune d’elle constitue une création originale  qui n’existe qu’avec les autres et par les autres.

Une compréhension différente du monde

 

Cette description de la réalité n’est pas celle du sens commun. Le sens commun a une fausse vision de la réalité. Il considère que les êtres réels, concrets, sont des êtres stables, qui ont leur identité en eux-mêmes. On subordonne l’événement à la substance. Si l’on assiste à une pièce de théâtre, l’on peut  se précipiter sur le livret vendu à l’entrée du théâtre pour savoir quels sont les personnages, quelles sont leurs caractéristiques afin de se faire une idée de ce qui va leur arriver. Cette façon de voir la réalité est une erreur. En fait la personnalité des acteurs de la pièce de théâtre émerge de l’action, des événements qu’ils sont appelés à vivre. Les relations sont plus importantes que les personnes en elles mêmes. C’est bien ce qui se produit dans la vie. Telle personne dotée d’un statut social élevé, respectable à priori, peut soudain se trouver dans une situation telle qu’elle se comporte d’une façon totalement différente de ce à quoi l’on s’attendait. Tel qui aurait dû naturellement s’avérer courageux, efficace, déterminé, se révèle veule, incompétent. Et c’est un autre personnage de petite condition, qui manifeste courage et volonté dans l’action. Une faible femme à laquelle on ne ferait absolument pas confiance va se révéler courageuse, efficace tout simplement parce que dans une situation donnée, elle va réagir avec ses tripes et non en fonction de son statut social ou de son apparence. De sa « substance » de femme.

La caractérologie est typiquement une science qui reposait  sur une conception substantialiste actuellement  dépassée de la science. Elle considère que le caractère d’un individu est composé d’émotivité, de potentialité d’activité, et pourvu d’une réactivité qui varie d’un individu à l’autre. Un individu peut être émotif, actif, et primaire, c'est-à-dire très réactif. Un autre peut être non émotif, non actif et secondaire, c'est-à-dire sans grande sensibilité et réagissant avec peu d’énergie, et avec retard à toute sollicitation extérieure, en prenant donc un certain temps. Etc. Le caractérologue lit sur le visage des gens leurs données caractérologiques et prétend dire qui ils sont, comment ils vont réagir, quelles sont leurs qualités et leurs faiblesses. Il classe alors les gens en colériques, sentimentaux, lymphatiques, passionnés, etc. Il y a ainsi huit grandes  catégories de caractères avec bien entendu des nuances à l’intérieur de chacune d’elle. S’il détecte une personne émotive, non active, c'est-à-dire contrainte de puiser dans cesse dans ses réserves, et réagissant rapidement  à tout stimuli extérieur, il la classera dans la catégorie dite des « nerveux » affectés de toutes sortes de qualités et de défauts dont il affublera ce sujet concerné avant même que ce dernier ait fait quoi que ce soit. Or cette science ignore tout de l’histoire du sujet, de ce qui l’a traumatisé ou au contraire galvanisé quand il était un enfant. Or toute  personne est la résultante de toute une histoire, la synthèse d’une quantité d’expériences, de rencontres. Deux personnes qui auraient exactement les mêmes données caractérologiques seront parfaitement différentes vu leur passé et le sens qu’elles donnent à la vie. Leur personnalité ne se réduit pas à des données essentialistes qui détermineraient leur comportement, leur caractère. Comme le dit Cyrulnik, aucun des enfants d’une même famille n’a les mêmes parents. Aucun n’a la même histoire, la même compréhension des événements vécus pourtant ensemble.

La « structure d’existence »

 

Quand dans notre façon de penser, la substance précède l’existence, nous interrogeant sur l’identité de quelqu’un, nous nous demandons quelles sont ses qualités, sa subjectivité, sa réalité en lui-même, sans penser à ce qui l’entoure, aux situations qu’il traverse. Quel est donc le « je » qui parle et agit en lui ? Les philosophes du  process voient les choses de façon toute différente. L’être humain est à l’image d’un nœud, d’un carrefour de  relations, d’un ensemble continu d’événements qui se succèdent. Ce qu’il vit, les rencontres qu’il fait constituent sa personnalité. L’existence précède la substance. L’être humain se définit non pas tant par ses propriétés que par la manière dont il orchestre ce qu’il reçoit de l’extérieur. Il n’a pas une nature, mais une structure d’existence. Dans une structure d’existence on retrouve les données qui diffèrent d’un individu à un autre, son héritage, sa nationalité, sa famille, son éducation, etc. L’organisation de ces données est essentielle. De ce tout naît un  ensemble dynamique en évolution, dont les composantes sont en interconnexions constantes.

La personnalité de Dieu selon Hartshorne  et Cobb :

 

Dieu est une personne vivante. Il y a, de la même façon,  une interaction  entre Dieu et le monde. Dieu agit sur le monde et le monde réagit sur Dieu. Toute entité actuelle, c'est-à-dire toute réalité concrète résultant de ce type de rencontre, atteint un point culminant de bien  être avant de disparaître.  Dieu propose aux entités actuelles, aux réalités abouties, un but, un idéal à atteindre. On dépend toujours en bien ou en mal de ce qui précède. Chaque entité privilégie certaines  données, en marginalise d’autres, les ordonne à sa façon. Intervient alors une orientation du futur qui permet à une réalité de prendre corps. Le présent utilise le passé en vue de l’avenir.  Les données du passé s’imposent à Dieu comme aux autres êtres ; Dieu ouvre des possibilités nouvelles, propose un but à atteindre. Dieu appelle à une nouveauté de vie, et  oriente chacun d’entre nous vers un royaume qui vient.

Sans Dieu cet univers est incompréhensible.

 

Dieu n’est pas un deus ex machina. Dieu serait peut être une entité primordiale en qui les objets se trouvent présents sous forme d’idées, de potentialités. Dieu serait cette entité, le lieu d’existences des possibles et  rendrait  effectivement possibles les possibles. Dieu ne décide pas des choses et des événements, mais il fait des offres et les entités choisissent. Dieu ouvre l’avenir en injectant des possibilités nouvelles. Chaque entité concourt à la création. Il n’impose rien, ni n’oblige personne. Il essaie de convaincre, d’obtenir un consentement. Il oriente. Il travaille à la poursuite du bonheur des êtres du monde. Il veut promouvoir un univers harmonieux.

Le Dieu de whitehead, le mathématicien philosophe et théologien qui a imaginé cette façon de voir Dieu, est une  hypothèse qui ne  démontre pas l’existence de Dieu, mais permet d’interpréter la réalité.

La création :

La création n’est pas due à un être tout puissant et solitaire qui en serait le seul agent. Dieu transforme une réalité préexistante. Le monde naît du concours de plusieurs forces. La création se fait à partir du chaos. Le chaos dépend de Dieu. Son activité créatrice fait évoluer le chaos pour en augmenter la valeur et le sens. Mais Houziaux, un autre de mes amis,  avance alors un autre raisonnement. Dieu en fait aurait créé notre monde à partir d’un pré univers. Le tohu-bohu était déjà là. Et Dieu sauverait notre monde de ce tohu-bohu. La preuve biblique ? Elle est contenue dans la première moitié du premier  verset de la Bible : « La terre était informe et vide        ( était tohu-bohu ), l’esprit de Dieu planait au-dessus des eaux ». D’après la Bible, il y avait donc déjà quelque chose de créé. Par qui ? On ne sait. Mais c’était déjà là. Alors Dieu a fait ce qu’il a pu de ce chaos  pour le sauver. Dieu serait à l’image du potier qui crée une amphore en « la sauvant », en l’extirpant de la glaise qu’il travaille. Maintenant il peut y avoir des loupés, des ratés dans la terre que le potier façonne. Il n’y est pour rien si à la cuisson, un grumeau de l’amphore sortie des mains du potier vole en éclat et provoque un défaut. ( Rom 4, 17 : « Il est notre père celui en qui il (Abraham) a cru, le Dieu qui fait vivre les morts et appelle à l’existence ce qui n’existe pas »).  Dieu peut être « l’auteur » de l’existence de ce monde sans pour autant en être le « créateur » à proprement parler. »                                                                                  On a pu dire que la  mer avait fait exister les continents « en se retirant ». Exactement comme la mer fait apparaître la plage en se retirant à marée basse.  Au début, la planète Terre était entièrement recouverte par l’océan. Puis l’océan s’est rétréci. Il a diminué de volume. Et les continents sont apparus. Mais on ne peut pas dire que la mer a créé les continents. Elle ne fait pas  exister les continents en les créant. Elle les fait exister en se retirant. De même on peut dire que la neige fait apparaître le sol lorsqu’elle fond ». ( Houziaux < http://caselg.club.fr/M21.htm>). Dieu a peut-être tout simplement adopté le monde sans l’avoir créé. En se retirant ? Il veille alors simplement sur le monde en lui manifestant de l’amour.

Un Dieu qui incite à la responsabilité

 

Cette vision de Dieu est celle d’un Dieu qui travaille et lutte pour faire venir au jour l’utopie du royaume, de ce qui n’est pas encore. Il appelle à la nouveauté. Il fait bouger les choses, bouscule les règles établies. Il nous mobilise, nous met au travail.  « Il nous interdit la résignation, il nous appelle à une espérance active. »

Cette vision ne résout pas tous les problèmes. En effet la plante enracinée dans le sol peut puiser aussi des éléments négatifs et la communication peut être défectueuse. Cela signifie que si la communication entre l’homme et Dieu est détériorée, la révélation des Écritures est la bienvenue, notamment ce que Jésus Christ nous a révélé.

H.L.