La question se pose : d’où vient donc cette notion du péché? Les notions de péché et de salut s’articulent les unes aux autres. Les voies du salut sont contenues dans le dialogue entre Dieu et son peuple. Ce dialogue s’est perpétué au fil du temps pendant des siècles avant d’être assumé et métamorphosé  par le christianisme. Le prix à payer pour la remise des dettes était si élevé que seul le fils lui-même de Dieu pouvait le payer.

Le péché a toute une histoire, car cette idée selon laquelle l’humanité est pécheresse par nature n’est pas descendue du ciel toute seule. Elle prend sa source dans le judaïsme. On peut en situer le point de départ au livre de la Genèse, avec le récit du mythe de la création et de la tentation d’Adam et Ève. La notion du péché s’est approfondie au fil des siècles avec l’épopée du peuple juif. Elle a été reprise en particulier par l’apôtre Paul et les Évangélistes, avant d’être développée par l’Église.

Cette histoire du péché et du salut a donc une histoire. Spong, évêque anglican,  l’a racontée. Je vais résumer.

Première étape :

L’histoire, je devrais dire le mythe qui s’incruste dans les esprits, commence donc avec le récit de la création au livre de la Genèse. Dieu avait créé le monde. C’était parfait. Puis il avait créé Adam et Ève, le couple dont nous sommes censés descendre. Ils étaient très heureux dans le jardin d’Éden. Une seule chose leur était interdite : manger du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Ils étaient placés en face d’une limite. Ils n’ont hélas, pas résisté à la tentation de transgresser l’interdit, et cela a été la catastrophe. Le Paradis était perdu. L’homme allait devoir gagner sa vie à la sueur de son front, la femme souffrir en enfantant, et la mort allait s’installer. L’être humain avait voulu accéder à la toute-puissance des dieux. La conséquence allait être fatale, car toute la descendance humaine d’Adam et Ève en paierait les conséquences. Pour en sortir, pour notre salut, il fallait un sauveur.

La deuxième étape :

Elle passe par l’histoire du peuple élu pour remplir ce rôle de sauveur. Dieu avait entamé un processus de rédemption par l’élection d’un peuple avec lequel il entamerait l’opération divine du salut. Commence alors l’histoire de l’amour fou de Dieu pour son peuple infidèle. Cette épopée  racontée au fil des siècles dans le Premier Testament a finalement été un échec. Elle avait commencé avec Abraham, s’était poursuivie avec Moïse, Salomon, David. Dieu avait donné une loi à ce peuple. Cette loi devait permettre à Israël, le peuple élu, de sortir de la malédiction, d’accéder à la rédemption non seulement pour eux-mêmes, mais pour l’humanité entière,  à une condition : respecter cette loi au moins un jour. Ils n’y sont jamais parvenus !
Les Hébreux ont alors mis au point un rite censé combler le gouffre entre eux et Dieu. C’est « le jour du pardon », Yom Kippour. Cette célébration est un rituel toujours en place chez les juifs pratiquants. Après s’être publiquement repenti, le peuple mettait tous ses péchés sur le dos d’un bouc qu’il envoyait mourir au désert. Puis, pour expier ses péchés, le peuple choisissait un agneau en parfaite condition, et l’offrait à Dieu en sacrifice. Cette idée avait germé dans leur esprit quand, membres du peuple élu, ils étaient sous l’esclavage des Égyptiens. Pour prix de leur libération, Dieu avait envoyé l’ange de la mort frapper tous les premiers né dans le pays d’Égypte. Si les Hébreux étaient pour une fois fidèles et obéissants, il leur suffisait d’égorger un agneau et d’en badigeonner le sang sur les linteaux de la porte de leur maison. L’ange de l’Éternel ne frappait pas à la porte ainsi marquée ; les premiers-nés des familles juives étaient épargnés. Par contre les familles de Égyptiens qui n’avaient pas été prévenues, et n’avaient pu prendre cette précaution, étaient frappées. Le premier-né de leur enfant mourait. On le voit ! L’idée d’un sacrifice indispensable pour obtenir le pardon, le salut, et la vie s’était inscrite dans l’histoire.

Troisième étape :

Cette idée du rachat par la mort d’un agneau innocent est passée dans l’Église primitive. Les premiers chrétiens l’ont reprise à leur compte en remplaçant l’agneau sacrifié, par Jésus crucifié et mis à mort. Marc qui a été le premier à écrire un évangile, a été aussi le premier avec l’apôtre Paul, à dire que la vie de Jésus était une rançon payée pour la multitude ( Marc 10, v. 45 ). L’idée selon laquelle Jésus par sa mort avait été l’offrande parfaite, si longtemps recherchée dans le rite d’expiation de Yom Kipour, s’est installée. « Jésus possédait tous ses os. Aucun n’était brisé ». Il était le sacrifice parfait ! Il était en plus sans péché, car il avait, lui, observé tous les commandements. A l’image de l’agneau sans défaut, il était donc le sacrifice idéal pour « payer le prix de nos péchés ». L’apôtre Paul a abondamment développé cette théorie ( Ro. 5, v. 8 ) qui apparaît une quinzaine de fois dans le Nouveau Testament.

Quatrième étape :

Plus tard, Saint Augustin a mis au point la doctrine du péché originel[1]. Si l’humanité souffrait d’être encline au mal, au péché, c’était qu’elle était frappée d’une sorte de maladie héréditaire dont l’origine remontait à Adam et Ève. Pour payer le prix de l’offense faite à Dieu, il fallait lui offrir un sacrifice conséquent, comme celui d’une personne absolument sans aucune trace de péché. Seul le Fils de Dieu lui-même remplissait les conditions. Il fallait que Jésus soit né sans être marqué par le péché originel dont tous les descendants d’Adam et Ève avaient tout naturellement hérité. A l’époque d’Augustin, la science n’avait pas encore mis à jour le rôle de la mère pour mettre un enfant au monde. L’on était alors était convaincu que la mère ne faisait que porter et nourrir l’enfant dans son sein. La femme, pensait-on à l’époque, ne participait ni physiologiquement, ni génétiquement à sa conception. Seul le rôle de l’homme était déterminant, car c’était lui qui apportait la semence. Augustin inventa alors la naissance virginale de Marie, car si elle avait conçu Jésus en restant vierge, Jésus n’était pas marqué par le péché originel. Dieu en quelque sorte pouvait accepter le sacrifice d’un innocent parfaitement pur ![2]

Cinquième étape :

A la fin du moyen-âge, cette idée de la mort expiatoire exigée par Dieu pour notre salut passait mal. Anselme qui devint archevêque de Cantorbéry, a donné l’explication suivante. Il compare l’être humain à un vassal servant son seigneur qui doit à Dieu son suzerain, soumission et respect. Quand il désobéit et offense son seigneur et maître, le vassal  l’offense et porte atteinte à son honneur. Il lui cause un grave préjudice. Il doit alors réparation. De même, pour échapper au châtiment mérité, il faudrait que les hommes pécheurs soient gravement châtiés puisqu’ils ont attenté à l’honneur de Dieu. Si Dieu ne respectait pas la justice, il se renierait lui-même. Doit-il mettre à mort l’humanité entière ? Non bien sûr. N’est-il pas plein de miséricorde ? Il envoie alors une des personnes de la trinité mourir à notre place. Jésus vient ainsi payer lui-même le prix de notre péché ! Nous sommes sauvés et Dieu a racheté par la même occasion son honneur, sa justice, et sa miséricorde. 

Pour conclure sur ce point:

La conviction, jadis largement répandue, que nous sommes tous nés pécheurs et que nous ne pouvons faire par nous-mêmes aucun bien, si ce n’est par la grâce de Dieu, a été développée depuis toujours dans le christianisme. Nous étions assurés que notre révolte coupable contre Dieu nous condamnait au feu éternel de l’enfer à moins que nous ne nous confiions en la grâce salutaire de Dieu offerte par Jésus-Christ son Fils. Nous avions donc besoin de Jésus comme Sauveur. « Jésus est mort sur la croix pour payer le prix de mes péchés ». Voilà ce que l’on ne cessait de répéter dans les églises depuis des siècles. Ainsi Dieu aurait décidé de laisser Jésus se faire condamner au cours d’un procès truqué parce qu’il fallait qu’un innocent paye à Dieu lui-même de sa vie le prix de nos fautes. Cela signifierait en clair que Dieu exige la mort d’un innocent pour payer à la place du coupable. Cette histoire révolte. Qui donc aujourd’hui accepterait de voir un innocent trainé devant un tribunal pour y être condamné à la torture puis à la peine de mort pour annuler la dette d’un délinquant dangereux ?  Cette théorie recevable au XIIe siècle n’est plus acceptable aujourd’hui. Pourtant elle figure toujours dans les catéchismes de nos Églises !

 Jésus sauveur par l’expiation sur la croix de nos péchés est comme le dit Spong, une image à balayer. « La croix ne solde pas une dette. Quand Dieu pardonne et sauve, il le fait gratuitement. Il n’exige rien, ni rançon, ni réparation, ni sacrifice expiatoire, ni offrande propitiatoire, ni punition substitutive ». Le professeur Gounelle ajoute : « Il cherche à gagner les cœurs, les esprits, les volontés, à convaincre à persuader ; dans ce but, il suscite des témoins, des prophètes, des sages qui parlent en son nom de sa part. Lentement, patiemment, progressivement Dieu agit dans l’humanité pour qu’elle avance, se rapproche de lui afin que le monde devienne meilleur. Le salut se produit, arrive, quand nous et autour de nous, l’emportent la vérité, la justice, la paix, l’amour. IL ne consiste pas en une procédure juridique qui aboutirait à un acquittement devant un tribunal, mais il s’agit d’une transformation du monde et de l’être humain ».

 



[1] La doctrine du péché originel s'appuie sur plusieurs passages de l'Écriture : les épîtres de Paul aux Romains (5:12-21) et aux Corinthiens (1 Co 15:22), ainsi qu'un passage du Psaume 51. Le premier exposé systématique qui en a été proposé, et à partir de l'interprétation duquel les controverses se sont déployées, est celui d'Augustin d'Hippone au IVe siècle ».

Tillich a une conception révolutionnaire du péché originel. Il considère que le péché originel n’est pas une faute, une transgression. La chute est existentielle. L’on passe de l’essence à l’existence. On passe du fondement de notre être à notre vécu. Nous nous ressentons séparé de notre être véritable, séparé de Dieu. C’est là le péché. Nous nous ressentons aliéné, incapables de parvenir à notre être véritable. La guérison, la libération de cette aliénation, consiste à atteindre la racine de notre être. Le salut est à comprendre comme situé au niveau de l’être, et non pas simplement au niveau du savoir ou de l’action. Tillich conclut en affirmant que la rupture entre l’homme et Dieu est vaincue dans l’être du Christ.