D’après le livre d’André Gounelle

La Cène, Sainte Cène, Repas du Seigneur, Eucharistie est aussi appelée Communion, ce terme impliquant l’idée d’union, union des chrétiens avec le Christ et par lui union avec Dieu, ainsi qu’union des chrétiens entre eux. Dès la première page de son livre, qu’il a sous-titré « Sacrement de la division». A. Gounelle fait remarquer que d’emblée, dès le XVIe siècle celui-ci a été l’une des causes essentielles de division et même de conflit entre les différentes Églises, même si toutes se réfèrent aux mêmes textes néotestamentaires. Le nier ne sert à rien. Il parait plus important d’analyser ces différences pour mieux les comprendre et faute de penser ou croire la même chose et plus important de se respecter et de s’écouter mutuellement.

Deux parties dans ce livre :

La première  partie est une étude approfondie, plus qu’un simple rappel, des différentes positions des trois grands courants du XVIe siècle : luthérien, calviniste (ou plutôt réformé) et catholique. Ce rappel historique n’est pas inutile, car des positions ont été dès le début clairement définies et nous verrons que malgré toutes les tentatives de rapprochements elles restent encore très présentes. Toutes se réfèrent aux textes néotestamentaires, mais en les interprétant différemment.

Ces positions ont été définies à partir des documents émanant des Églises s’exprimant en tant que corps constitués, sans prendre en compte les écrits, émanant de théologiens aussi éminents soient-il, qui n’engagent que leurs auteurs.

Ces positions se sont établies en un demi-siècle entre 1529 et 158O.

Contrairement à André Gounelle et contrairement à la chronologie et pour plus de clarté,  nous commencerons par parler des thèses catholiques définies au Concile de Trente entre 1545 et 1563, bien que le travail théologique de ce Concile entre dans le cadre de la Contre Réforme, donc plusieurs années après la publication des principaux textes luthériens et réformés. Le Concile de Trente n’a pas véritablement innové, mais a repris, précisé et affirmé avec autorité, par décrets et canons, les grands principes du catholicisme et en particulier ceux qui concernent l’Eucharistie. Ces grands principes du « catholicisme classique » n’ont plus été discutés pendant quatre siècles jusqu’à Vatican II. (Il faut noter que les travaux du Concile ont été faits dans un esprit de type « parlementaire »avec de nombreux allers et retours débats concertations, examens de tous les arguments, en particulier réformés,  pendant plusieurs années par les commissions de théologiens, les Légats du pape et les Pères conciliaires (évêques), ce qui n’était pas toujours le cas dans le Protestantisme où les écrits symboliques des grands Réformateurs étaient adoptés pratiquement sans discussion). Le Concile de Trente va ainsi formuler ce qu’un catholique doit « obligatoirement » croire et ce envers quoi il ne peut se permettre aucune liberté.

À partir des paroles du Christ : « Ceci est mon corps » le Concile affirme :

D’une part la présence réelle du Christ dans le Sacrement eucharistique : lors de la célébration une « conversion » a véritablement lieu qui transforme le pain et le vin, même s’ils gardent le même aspect,  en corps et sang du Christ, cette consécration se faisant sous l’action de la Parole de Dieu répétée et actualisée par le prêtre, dûment mandaté, acteur indispensable à cette transformation. C’est ce qui est exprimé par le mot « transsubstantiation ». C’est sans discussion, clair et net[1].

Enfin cette présence du Christ (corps et âme, nature humaine et divine) dans le pain et le vin est définitive d’où la nécessité d’une « réserve eucharistique » puisque le pain et le vin restent transformés, une fois la célébration terminée. Tous ces éléments restent valables même lorsque le pain est remplacé par l’hostie et lorsque le vin est bu par le seul célébrant  pour éviter toute perte accidentelle et sacrilège.

D’autre part,  tout en affirmant sans ambiguïté le caractère unique et parfait du  sacrifice du Christ sur la Croix, le Concile affirme également que ce sacrifice ne s’arrête pas dans le temps avec la mort de Jésus et que le prêtre célébrant renouvelle ce sacrifice lors de l’Eucharistie au cours de la Messe, sacrifice que l’Église offre à Dieu pour apaiser sa juste colère. Dans l’Eucharistie, il y a donc nettement un mouvement de l’homme vers Dieu.

Donc pour le catholicisme après le Concile de Trente tout s’organise autour de l’Eucharistie, sacrement supérieur à tous les autres : le Salut, la Sanctification, la croissance spirituelle, l’eschatologie et l’ecclésiologie.

Le luthérianisme peut se référer à 7 écrits avec en particulier les deux catéchismes de Luther (1529), la Confession d’Ausbourg de Mélanchthon (1530) et la Formule de Concorde  (1580).

Les points forts concernant la Cène sont les suivants : elle n’est pas une simple cérémonie instituée pour nous aider à percevoir une vérité ou une présence spirituelle, mais elle est, après la prédication, l’évènement par lequel Dieu vient à nous, nous accordant son pardon et sa grâce que nous recevons sans y coopérer (thème cher à Luther). Sans la Parole de Dieu, pain et vin n’ont aucune valeur ni aucun pouvoir propre. En revanche, et en cela les luthériens sont relativement proches des catholiques, dans le pain et le vin s’établissent  une équivalence, voire une identité entre eux et le corps du Christ, mais seulement sous l’effet de la Parole et  seulement pendant la durée du sacrement (ce qui supprime la « réserve eucharistique »). C’est la « consubstantiation ». Donc quelle que soit la main qui distribue la Cène et quelle que soit la Foi de ceux qui la reçoivent, ce sacrement consiste en un mouvement de Dieu qui vient à nous, c’est le point central, et s’il y a « sacrifice eucharistique », c'est-à-dire action de louange et de reconnaissance de l’homme envers Dieu, celui-ci ne peut être qu’accessoire. Enfin la Cène a un caractère individuel, contrairement à la prédication qui s’adresse à tout un auditoire et c’est à chaque croyant qu’elle apporte le pardon de Dieu et le salut et c’est  chaque fidèle qui doit avoir accès aux deux espèces, pain et vin (et pas seulement le célébrant).

Pour les Réformés , il convient de distinguer deux périodes avec de petites nuances : la première, dite première génération dominée par Swingli à Zurich, la deuxième dominée par Calvin à Genève.

La première génération de réformés peut être représentée par les écrits de Guillaume Farel (1525) de Zwingli (1530 et 1531) et les Confessions de Foi de 1534 et 1536. (Zwingli est ancien curé, plus proche de « l’homme de la rue » que Luther et qui, plus que l’ancien moine, a connu le « vécu » populaire  et a vu toutes les superstitions et tous les fétichismes qui pouvaient se rattacher à la Cène. C’est bien contre Luther, plus que contre  Rome que Zwingli s’opposera jusqu’à la rupture). Pour cette « mouvance » zwinglienne, c’est l’Esprit Saint qui est le centre du sacrement, et qui assure la présence du Christ en agissant directement sur les cœurs, ce qui est simplement signifié par le pain et le vin. Cette conception de la Cène résulte pour Zwingli d’une lecture plus symbolique des textes bibliques, de l’accent mis sur la nature véritablement humaine du Christ à côté de sa nature divine. Si le corps du Christ a été véritablement humain, il n’est pas doué de propriétés spéciales comme celle de prendre l’aspect d’un morceau de pain.  Le Christ monté au Ciel lors de l’Ascension n’est  donc présent que par son Esprit.   La Cène redevient donc (et cela  en opposition avec les luthériens) cette fois un geste d’Action de grâce envers Dieu des croyants réunis en Église, qui elle représente le corps du Christ  (et c’est au niveau de l’Église-corps du Christ que s’opère la « transsubstantation »). C’est l’acte qui est important, plus que les éléments (pain et vin) eux-mêmes. La Cène n’a donc de valeur que prise en commun et elle est un témoignage tourné vers l’extérieur tout en restant un soutien pour les croyants. Elle affirme la souveraineté de Dieu, mais s’oppose à tout caractère « magique ». Rappel et commémoration d’un évènement passé elle doit pour Zwingli (opposé en cela  à Calvin) garder un caractère exceptionnel (quatre fois par an).

En conclusion la Cène se réfère à un  passé (l’antériorité de la Grâce), à un futur (ce à quoi le croyant s’engage) et à un  présent (la réalité actuelle de l’Église comme corps du Christ).

La deuxième génération des réformés (dits classiques) commence avec la première édition de l’Institution de la religion chrétienne  en 1536 et elle est dominée par la personnalité de Calvin. Les écrits les plus connus sont le Catéchisme de Heidelberg (1563) pour le Palatinat et la Confession de La Rochelle (1571) pour la France.

Sans négliger le rôle du Saint-Esprit, l’accent est mis sur l’action du Christ sur le cœur des croyants (plus que sur  les spéculations  concernant  sa présence), donc de Dieu lui-même, Dieu se servant de la Cène comme d’un langage pour se faire connaitre et percevoir.         Pour les Réformés dits « classiques », Dieu redevient donc l’acteur dans le sacrement, position plus proche des luthériens  que celle de Zwingli.   Comme précédemment le pain et le vin ne changent pas, mais ont une autre fonction. La Cène reste un complément de la prédication qui doit toujours la précéder et à laquelle elle reste subordonnée. Elle  est un signe visible de l’unité de l’Église et elle a une valeur pédagogique (le pain et le vin nourrissent notre corps comme le don du Christ nourrit notre Foi) de signe  pour les croyants, sans spiritualisme ou superstition. La présidence de la Cène enfin, assurée de préférence par un « ministre du culte», peut l’être de manière tout à fait valable par un « laïc ». 

Si comme nous l’avons vu le sens de l’Eucharistie catholique est resté pratiquement  inchangé pendant quatre siècles au niveau protestant, des courants se sont fait jour au XVIe siècle au niveau de la conception de la Cène, que ce soit chez les anabaptistes, les Illuministes, les unitariens (ou sociniens) et plus tard au XVIIe siècle les quakers, qui tous demandent un retour radical aux Écritures et se méfient de toute surestimation du sacrement. Sans entrer dans le détail A. Gounelle consacre un chapitre à ce qu’il groupe sous le nom de « Réforme radicale ».

En conclusion de cette première partie et à partir du schéma classique : Christ – Église – Fidèle (catholique) ou Christ – Fidèle – Église (réformé), une question se pose : « où se situe la Cène ? », question qui pourra alimenter notre discussion.

Est-elle essentiellement communautaire entre le Fidèle et l’Église pour les réformateurs, ou foncièrement individuelle pour les luthériens ? (Cène prise en commun pour les réformés, ou individuellement en s’avançant vers la Table de Communion pour les luthériens).

Le Christ présent lors de la Cène ?  Est-ce présence « réelle » (catholiques et d’une certaine façon luthériens) ou « spirituelle » (réformés). ?

Si dans les trois Églises la Parole de Dieu a la première place, pour les catholiques c’est elle qui transforme pain et vin, transformation  qui est au centre la messe et en constitue l’essentiel, la prédication lui étant subordonnée ; pour les luthériens : prédication et Cène sont à égalité, alors que pour les réformés la prédication prend le pas sur la Cène.

La deuxième partie s’intéresse à la période entre 1965 et 1985 où, pendant 2O ans, de nombreux textes ont été publiés après négociations, discussions entre les différentes Églises.

Il faut déjà, pendant cette période, noter une différence de climat, une certaine hostilité ayant laissé la place à une recherche de fraternité, en insistant non plus sur ce qui sépare, mais au contraire sur ce qui peut rapprocher.

Si les confrontations entre Églises issues de la Réforme aboutissent en général à un assez large consensus, il n’en est pas de même entre l’Église catholique romaine et les confessions protestantes, avec en arrière fond  «l’hospitalité eucharistique » qui du côté réformé ne pose pas de problème majeur, alors que l’Église catholique ne l’accorde qu’avec beaucoup de réticences et de précautions. Les Commissions « Foi et Constitution du Conseil Oecuménique des Églises » (auxquelles les catholiques ont participé) ont proposé de nombreux textes, mais sans avoir de pouvoir de décision. Il faut reconnaitre que ce qui est proposé lors de ces rencontres n’est ensuite pas toujours retenu et accepté par les différentes Églises mandataires.

Il faut aussi  reconnaitre que souvent des divergences subsistent et si elles paraissent s’effacer, c’est au prix d’une certaine confusion et d’un manque de rigueur et de précision dans le vocabulaire et le sens à donner aux mots. Il faut voir surtout dans ces textes (ce dont tout le monde est bien conscient), une avancée vers l’unité sans que le but soit encore atteint.

Entre luthériens et réformés il s’agissait plus, surtout actuellement, de différences d’accentuation que de véritables oppositions, minimisées encore par les courants modernistes et libéraux, les apports du piétisme et du Réveil qui mettent l’accent sur la spiritualité plutôt que sur les rites et les doctrines, et l’influence des grands théologiens du XXe siècle  qui traverse les frontières ecclésiastiques. En France les « Thèses de Lyon » en 1968, luthéro-réformées, complétées par plusieurs textes,  insistent sur la présence spirituelle du Christ (abandonnant la « con-substantation » luthérienne traditionnelle, l’acte étant en lui même plus important que la substance utilisée), présence conjuguée à  la participation communautaire de l’Église rendue visible dans le Sacrement, sur  l’équivalence entre prédication et Cène, en écartant tout aspect mystérieux, alchimie surnaturelle. Ces textes ne font finalement qu’officialiser l’accord réalisé sur le terrain, avec intercommunions fréquemment pratiquées, entre les deux Confessions. Comme cela était prévisible luthériens et réformés s’accordent pour autoriser, dans le cadre du sacerdoce universel la présidence de la Cène par quelqu’un qui n’est pas ministre « officiel ». Enfin est laissé de côté le problème de la participation à la Cène des « non baptisés et des enfants », résolu localement par chaque Église ou paroisse  concernée.

Les difficultés ont toujours été (malgré quelques essais sans suite comme le Colloque de Poissy en 1561, Bossuet et le luthérien Leibniz) et restent plus grandes entre catholiques et protestants, malgré des relations très médiatisées (échanges de chaires, offices communs, TOB…etc.) et un nouveau climat entre les Églises et malgré les avancées catholiques de Vatican II. Les différentes commissions mixtes ont toujours cherché  ce qui rassemblait plutôt que ce qui divisait, mais malgré cela les divergences persistent.

« Le repas du Seigneur » (catholiques-luthériens 1978) et « La présence du Christ dans l’Église et dans le monde » (catholiques-réformés 1977) soulignent des convergences avec par exemple la présence du Christ dans la Cène par action de l’Esprit, cette présence résultant de la grâce divine, indépendamment des mérites humains, mais des divergences subsistent en particulier sur la coopération et la participation active des fidèles auxquelles tient l’Église catholique qui veut rester médiation obligatoire entre les fidèles et Dieu, sur la  transformation pain-corps du Christ qui pour les catholiques persiste après la fin de la célébration et sur le caractère sacrificiel de la messe, avec d’importantes réticences catholiques au sujet de l’hospitalité eucharistique.  

De même le document « Baptême, Eucharistie , Ministère » du COE en 1982, résultat de nombreuses discussions, n’apporte rien de définitif ou de véritablement nouveau qui puisse être avalisé par les Églises intéressées.

Y a-t-il des différences fondamentales entre l’état actuel et les oppositions farouches du XVIe siècle ? Oui pour les optimistes, non pour les pessimistes.

Au sein même de chaque confession, des évolutions et des bouleversements se sont produits, mais des divergences persistent dans l’ensemble.

Les trois grandes confessions insistent sur le caractère communautaire de la Cène (y compris les luthériens)  insistent sur l’importance de l’Esprit, mais sans exclure (pour les catholiques essentiellement) pour autant le charnel, le corporel et le matériel. Les apparences d’accord ne portent-elles pas davantage sur le vocabulaire que sur le fond de la doctrine ? L’importance relative de la Cène et de la prédication n’est peut être pas le point le plus important, mais plutôt la question de savoir si  Cène ou Eucharistie sont le centre la vie chrétienne ou seulement une aide à cette vie chrétienne.  Même affaibli le problème de la présence réelle persiste et que faut-il faire de la   « réserve eucharistique »,  ainsi que celui de la notion de sacrifice du Christ présenté ou offert à Dieu que refuse les réformés. La présidence de la Cène par un ministre consacré pose encore également problème, incontournable pour les catholiques, accessoire pour les protestants

En conclusion André Gounelle nous livre certaines de ses interrogations : il constate, avec nombre de théologiens, dont Karl Barth, une disproportion entre l’importance que la Cène a prise dans la vie des Églises et le petit nombre des textes néo-testamentaires qui lui sont consacrés, si on exclut l’interprétation (abusive ?) de beaucoup de textes considérés comme des allusions à celle-ci.  Peut- on considérer la Cène comme un  simple rite issu de la Pâque juive ? Faut-il absolument condamner les quakers qui affirment que la Cène avait une signification dans l’Église primitive qu’elle a perdue actuellement ou certaines confessions (une communauté des Diaconesses de Reuilly) qui constatant la division qu’elle suscite entre chrétiens préfère s’en abstenir ?
            André Gounelle termine ainsi: « Quand on affirme que le pain et le vin deviennent ou portent le corps du Christ , lorsqu’on prétend que la Cène répète ce qu’a fait Jésus autrefois , et qu’on lui donne un caractère sacrificiel en y voyant une actualisation de la Croix, quand on y voit la source et le sommet de la vie chrétienne et qu’on la sacralise, je me sens plutôt poussé  à m’en abstenir, par réaction et protestation. Je ne suis probablement pas le seul. Par contre, si elle signale la présence de Dieu  dans ma vie et dans celle de mes frères et sœurs dans la Foi, si elle me rappelle la mort et la résurrection du Christ, si elle oriente ma pensée et mon espérance vers le Royaume, alors elle m’aide, et je la prends avec reconnaissance ».
H.L.



[1] Le Concile refuse la philosophie thomiste qui reprend les catégories aristotéliciennes de la substance et des accidents.