Mgr André Vingt-trois a rédigé une prière pour la fête de l’Assomption. Dans la quatrième invocation il prononce cette demande : « pour les enfants et les jeunes, que tous nous aidions chacun à découvrir son chemin pour progresser vers le bonheur ; qu’ils cessent d’être les objets de désirs et des conflits des adultes pour bénéficier de l’amour d’un père et d’une mère ». Cela a déclenché une  réaction négative, réaction alimentée sans doute par les vieux reflexes anticléricaux de certains laïques au risque pour eux d’adopter en fait des points de vue antidémocratique. Dans un État laïque, l’Église a parfaitement le droit de formuler publiquement ses opinions tant que cela ne porte pas préjudice à l’ordre   public.
Ce n’est pas du tout le souci de  garantir un équilibre naturel pour l’enfant qui est la véritable raison du combat mené par l’Église catholique contre le mariage gay. Mgr Vingt-trois sait parfaitement bien qu’un couple homosexuel peut avoir autant d’amour pour un enfant qu’un père et une mère, même s’il semble préférer l’amour d’un père et d’une mère. L’hétérosexualité d’un couple parental ne garantit pas qu’ils sera a priori capable d’aimer leurs enfants. Certains couples hétérosexuels sont parfois condamnés pour infanticide.

            La question posée par la prière de Mgr Vingt- Trois est d’une autre nature. Il s’agit pour l’Église catholique de maintenir envers et contre tout, sous couvert de respect d’un ordre de nature, l’idée selon laquelle la famille est le fondement de la société avec l’idée que ce fondement repose sur la complémentarité et partant l’infériorité de la femme. L’Eglise catholique sait que l’ordre naturel inscrit dans leur corps de femme  est le dernier bastion qui assure le maintien de  l’hétéronomie humaine, de la soumission à un ordre « de la nature ». Elle suppose que l’accès de la femme à l’autonomie menace pour l’Eglise catholique  le caractère absolu de la différenciation des sexes posée comme étant de l’ordre de la nature. Maintenir des limites à l’autonomie féminine c’est maintenir la soumission de l’humanité entière à Dieu, et par là à l’Eglise qui détient le magistère.
Certes ! Jean Paul II  avait rompu avec les notions de soumission et de culpabilité des femmes par un texte daté de 1988. Il s’y élevait contre les discriminations de carrière et de rémunération dont souffrent les femmes au travail. Il prenait la défense des mères au foyer, s’opposait aux horaires flexibles, tenait à ce que l’on n’enferme pas la femme dans un destin purement biologique. Mais en 1994, Jean Paul II s’est opposé de façon catégorique à l’ordination sacerdotale et diaconale des femmes. Quant à Benoît XVI, il  manifeste une vive opposition au féminisme qui inciterait,  pense t-il, à la guerre des sexes.

            Ce n’est plus la famille qui est le fondement de la société. C’est l’individu. Ajoutons que ce n’est plus l’individu républicain, solidaire et responsable, héritier des Droits de l’Homme, mais l’individu mû par son seul désir. Mgr Jean Vingt-Trois dénonce  effectivement le fait que si les parents ont un enfant, c’est parce qu’ils cèdent à leur désir d’enfant, et non au devoir de préserver leur descendance. Il préfèrerait certainement que la procréation soit la valeur à privilégier dans le but d’assurer la survie de l’espèce humaine. Ce n’est plus le cas, et le discours de l’Église est déphasé par  rapport à l’attente de la société. Cela explique que 65 % de Français sont favorables au mariage gay. Ils sont acquis aux arguments développés par la secte du Mont Pèlerin animée par des économistes néolibéraux. Madame Thatcher et Monsieur Reagan en ont été les propagandistes avec succès. L’Église leur avait hélas donné quitus. C’est le combat pour la responsabilisation de l’individu en tant que  personne  qui est à mener, et non un combat d’arrière-garde pour la restauration de la famille traditionnelle.

H.L.