D’où vient le mal ?

Le mal est présent depuis toujours. Quand l’être humain rencontre le mal, le mal est déjà là. Dans le récit biblique au livre de la genèse, Dieu dit à l’homme et à la femme qu’ils peuvent consommer de tous les arbres du jardin à l’exception de l’arbre de la connaissance. Dieu inscrit donc une limite au cœur du monde de l’humain. Il dit en quelque sorte :  «  Tu ne pourras pas tout. Tu ne seras pas tout puissant. Tu ne sauras pas tout ». Cette limite est insupportable. Le tentateur qui est déjà là, vient leur dire : « Allez manger de ce fruit, et vous serez comme des dieux ». Cela revient à leur dire :  «  vous serez des êtres à qui rien ne manque ».

On constate que dans ce récit du livre de la genèse le mal n’est pas associé à un Dieu ou à des dieux. Il n’est pas non plus produit par un être humain. Ce mal qui attire Adam et Ève est déjà bien là. Le fait que ce soit le serpent qui suggère de manger du fruit défendu démontre que le mal ne vient pas de l’homme. Ce n’est pas ce dernier qui le commence. Il ne fait que le continuer. L’être humain est précédé d’une malédiction. Le passage du mal au péché est un acte de l’homme dont il est à la fois le sujet et l’objet. La définition que la bible dans ce récit donne du péché est le désir d’être comme des dieux, c'est-à-dire de refuser sa condition humaine en se posant soi-même à la place de Dieu ou à la place d’un dieu forgé par son imagination. Le péché est la volonté d’exister par soi même et de refuser sa finitude.

Ce que pense l’apôtre Paul

Au chapitre 7, verset 15 de l’épitre aux Romains, Paul écrit « Je ne sais pas ce que je fais ; je ne fais pas ce que je veux ; et je fais ce que je hais ». Son faire échappe à son savoir comme à son vouloir. Le péché agit en lui comme une puissance autonome privant l’humain de lui-même. « Car le péché saisissant l’occasion, me séduisit par le commandement et par lui me fit mourir » ( RO.7, 11) . Et plus loin : « Et maintenant ce n’est plus moi qui le fais, mais c’est le péché qui habite en moi ». (RO.7,17). Il situe la source du mal en Adam (ch.5) et affirme que c’est par la grâce du Christ que les humains sont rendus à eux-mêmes. Pécher pour Paul, c’est rater la cible, c’est se tromper de chemin, c’est se perdre et rompre la relation avec Dieu. Il différencie le péché (asebeia) de la faute morale ( adikia). Le péché est refus de la grâce divine, désir de se faire un nom, de se donner à soi-même sa propre valeur. La loi pour Paul n’a pas à dire le bien ou le mal. Le péché ne signifie pas faute morale, mais signifie l’incrédulité païenne, la volonté de se faire un nom. La loi appelle non à l’obéissance de son contenu, mais à la conversion.

Augustin

Augustin élabore la théorie du péché originel alors qu’il est en conflit avec les manichéens et les pélagiens. Les manichéens considéraient que le mal est pure extériorité dans laquelle l’humain est plongé. Les pélagiens pensaient que le péché est un acte que l’être humain peut choisir. Augustin a mis en lumière une malédiction de l’ascendance. Il avait perçu que le vouloir humain se trouve aliéné par un autre vouloir qui se trouve en soi. Il trouve la trace de cette malédiction dans la parenté qui la transmet de génération en génération. Cette malédiction affecte alors chaque naissance et entrave la liberté. Jean Daniel Causse ajoute « la doctrine augustinienne du péché laissera une empreinte profonde dans la pensée chrétienne, mais elle sera aussi accusée d’avoir introduit, ou au moins conforté, un univers morbide de la faute ».

Thomas d’Aquin

Thomas d’Aquin considère le péché originel comme une réalité unique qui s’actualise dans des « péchés » qui sont dits « actifs». « Tous les péchés actuels, dit Thomas d’Aquin, préexistent virtuellement dans le péché originel comme dans un principe, ce qui confère à ce péché, une multiplicité virtuelle » .il se déploie dans une variété de péchés. Comme si le péché originel, unique, était le symptôme, l’indice, le présage des péchés. A partir de là, la théologie scolastique distinguera toutes sortes de péchés ( véniels, mortels) selon leur gravité vis-à-vis de soi-même, du prochain, du monde, de Dieu.

Le péché et le libre arbitre chez les scolastiques

L’homme dispose de la raison, du libre arbitre et d’une force d’autodétermination. L’homme est appelé à être principe de ses œuvres. La grâce intervient en l’homme et lui infuse un potentiel de vertus qu’il doit faire fructifier en accomplissant les bonnes œuvres qui devront contrecarrer les mauvaises qui sont en lui les péchés. Les capacités de l’homme jouent donc un rôle important. La grâce semble superflue. C’est l’homme qui doit se rendre digne de la grâce, la préparer, la réaliser. La gloire de Dieu rejaillit sur lui dans la mesure où il dispose d’un potentiel de salut.

Luther

Pour Luther le péché ne concerne pas quelque chose en l’être humain, mais l’humain dans tout ce qui le constitue. Le péché caractérise une relation où l’être humain cherche à se faire exister lui-même par lui-même. Les œuvres les plus vertueuses servent à justifier sa propre existence, à construire une image idéale de soi-même. Le péché est alors réalisation de soi.

Le libre arbitre luthérien

L’homme possède dans une certaine mesure le libre arbitre qui lui permet de faire un choix parmi les choses que la raison saisit. Mais sans la grâce, il ne peut rien faire qui plaise à Dieu, comme le craindre, croire en Lui, rejeter les mauvais désirs. Mais cela peut se faire par le Saint-Esprit. La grâce fait donc tout. Le libre ne permet qu’une chose : discerner le bien et le mal. L’éthique est totalement disqualifiée comme moyen de salut. La raison est pourtant un « soleil » pour administrer les choses d’ici-bas, gérer le quotidien. Mais elle ne peut comprendre l’origine et la fin de toute existence. Or l’homme cherche à dépasser ses limites en demandant à la raison de lui donner accès à la vérité. Ainsi l’homme est mû par une secrète idolâtrie, un désir de s’autojustifier. C’est là que réside le péché. Il s’agit non de morale, mais d’un refus de confiance en Dieu, d’accueillir sa Parole.

Le chrétien est libéré de la tâche de la perfection avec ses conséquences : culpabilité, angoisse, hypocrisie. Il est libéré de tout légalisme. Il n’a pas à tenter de transformer la société au nom de l’idéal chrétien. La justification par la foi règle une fois pour toutes la question du salut. Sa responsabilité est de témoigner par sa parole et par sa vie de la liberté procurée par une telle justification.

Les théologies de la libération

Ces théologies se sont développées à partir des années 70. Le péché ne se limite pas aux relations entre Dieu et des individus. Il a une dimension sociale, collective. Le péché se reconnaît à sa destruction du lien social. Si le péché touche la structure sociale qui lie les hommes entre eux, la libération est collective et elle prend racine dans l’histoire du peuple hébreu. Elle est victoire sur le « péché structurel »  ( lié au pouvoir, à la domination et à la contrainte, à l’exercice de la violence) qui aliène le monde.

Théologie du process

Pour les tenants de la théologie du process, le péché est le fait de ne pas adhérer à la volonté créatrice de Dieu, comme un musicien qui, faisant partie de l’orchestre dirigé par Dieu, sabote sa partition. Gilles Castelnau déclare :  « le « péché » c’est négliger l’énergie de Dieu en nous et dans les autres, ne pas être amoureux de la vie et contribuer à la  détruire en nous et dans les autres, nous dessécher, admettre la laideur, l’ennui et la médiocrité.C’est nous réfugier dans une immobilité sécuritaire, dans un pessimisme amer et désabusé….C’est permettre à la mort et au pessimisme de l’emporter sur la vie et sur la joie. C’est laisser la résurrection de Pâques s’engluer dans la mort du Vendredi saint ».

Le péché et l’aliénation chez Tillich

La chute décrite dans les trois premiers chapitres de la Genèse illustre la conscience que l’homme a de son aliénation existentielle. Avant la chute, avant que l’homme se décide à manger du fruit défendu, il était à l’image de Dieu, dans l’état idéal de son être, de son essence idéale. Fait à l’image de Dieu, il a la liberté d’agir. Face au commandement de ne pas manger du fruit défendu, l’être est partagé entre deux sentiments. D’un côté il souhaite conserver son innocence en ne réalisant pas ce dont il se sent capable, d’un autre côté, il est tenté de réaliser ses potentialités. Finalement, il opte pour l’action et de ce fait il bascule de l’essence pure, idéale, à l’existence dans la dimension de l’être fini, limité. Il éprouve alors le sentiment de son aliénation par rapport au fondement de son être véritable qu’il a quitté. Tel qu’il existe, il n’est pas ce qu’il devrait être. Il en est culpabilisé. Le péché consiste dans le fait qu’il s’est détourné de l’essentiel de son être.

Il ne faut pas voir dans le péché la somme des péchés, des actes particuliers moralement mauvais. Ces péchés sont simplement l’expression du péché exprimant la volonté d’agir par soi même et non en référence à la volonté divine. Son incroyance est l’état de l’être humain qui se détourne de Dieu et usurpe le rôle divin. Le péché est quête du savoir absolu, désir de jouir, de détenir la puissance.

La distinction entre le péché originel et le péché actuel réside dans la différence entre le péché en tant que fait et le péché en tant qu’acte. Adam représente l’homme essentiel ; sa chute est le symbole de passage de l’essence à l’existence. L’acte individuel de péché actualise le fait universel de l’aliénation ;

 

Le péché chez Moltmann

La première face du péché est absence d’espérance. C’est vouloir être comme Dieu. La deuxième face est la résignation, l’absence d’espérance, la tristesse, la frustration, l’inertie, l’abattement. ( Ap. 21, 8) . On ne veut plus être ce que Dieu sollicite de nous. L’homme tend à se dérober, à rester en arrière des perspectives de liberté que Dieu a données. Ce qui accuse l’homme n’est pas tant le mal qu’il fait que son manque d’espérance. Jean Chrysostome : « Ce n’est pas tant le péché qui nous précipite dans le malheur que le désespoir ».

Éthique de la responsabilité chez Calvin

Comme Luther il affirme que le salut ne se reçoit que de la seule grâce de Dieu. Dieu justifie celui qui se confie en sa Parole. Calvin ajoute : celui qui s’en réclame est appelé à exercer une nouvelle responsabilité. L’homme ne peut se connaître que s’il connaît Dieu. En partant de soi, l’homme est conduit à se poser la question de Dieu. Mais sa quête tourne sur lui-même. Il a tendance à se décourager. Il peut aussi se donner pleinement raison à lui même. Dieu n’abandonne pas l’homme à lui-même. Il maintient en lui la question du sens. Une morale qui veut faire l’économie de la foi devient idolâtre. Mais à la différence de Luther, Calvin pense que la redécouverte, dans la foi, du caractère positif de la loi de Dieu, permettra à la morale de se développer dans le champ social et politique, comme tentative de construire un ordre humain plus juste en accord avec l’honneur de Dieu. Ainsi la question éthique est au cœur de l’homme. Parce qu’il s’interroge sur le bien et sur le mal, l’homme est renvoyé à la question de la vérité. S’il prétend s’en rendre maître, il échoue, se désespère. S’il accepte de se dessaisir de soi, il découvre le devoir et l’espérance.  Le « tu dois » est lié alors au « tu peux ».

Ce que dit Jean

Ce que l’on peut retenir du récit de la lapidation de la femme adultère au chapitre 8 de l’évangile, c’est que le pécheur est celui qui se prétend juste et n’a pas besoin d’être pardonné. Jésus dit aux scribes et aux pharisiens :  « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre ».                                  Dans Jean ch .9, 41 , le péché est défini comme refus de se savoir soi-même aveugle. Quelques pharisiens lui dirent « Nous aussi nous sommes aveugles ? ». Et Jésus répond « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché. Mais maintenant vous dites : nous voyons ; aussi votre péché demeure ». Le péché est en fait le fait de ne pas vouloir dépendre de la grâce divine.

La prise de conscience du péché conduit le sujet à ne plus songer à s’auto déifier, à ne plus se considérer comme individu se déterminant lui-même, ne devant rien à personne, parfaitement autonome.  «  Reconnaître, face çà Dieu et aux hommes, notre finitude, la faiblesse dérisoire de nos moyens, de nos outils, c’est simultanément reconnaître la grandeur démesurée et la beauté exaltante de la tâche qui nous est confiée, qui nous élève au-dessus de nous-mêmes, nous force au dépassement et nous fait en Christ, découvrir et trouver l’Éternel au cœur de l’instant éphémère ou de notre humanité déchirée et précaire…Répondre à l’appel de Dieu, c’est recevoir et réaliser notre vocation terrestre, sans ne rien refuser du présent, pour tout consacrer et non sacrifier au futur » dit Gagnebin en réaction à l’attitude négative des chrétiens portés au désespoir de ceux qui pensent  que l’homme n’est qu’ordure méprisable. Souvenons de l’exhortation de l’apôtre Paul « Vous êtes le temple de Dieu ».