Jacques Ellul né en 1912 est décédé en 1994. L’homme était un laïc protestant, prédicateur laïc qui avait reçu une délégation pastorale. Il a créé la paroisse de Pessac. Il était professeur à la faculté de droit et à l’I.E.P. de Bordeaux . Il a passé sa vie à Bordeaux.

Il était fils unique. Son père était d’origine serbo-croate, mais de nationalité anglaise. Voltairien, il était donc athée. Sa mère était Portugaise et protestante non pratiquante. La famille était donc cosmopolite. Son nom d’origine juive figure dans l’Ancien Testament et désigne un mois du calendrier hébraïque. Jacques Ellul (J. E. ) a donc grandi dans une famille sans vie religieuse. Pourtant à 17 ans il s’est converti d’une façon brutale, alors qu’il était en train de traduire une poésie allemande. Il a réellement senti la présence de Dieu à ses côtés. Il a eu très peur surtout de perdre sa liberté, ce à quoi il était profondément attaché. Sa réaction est de vérifier si sa foi résisterait à sa mise en question. Il se plonge alors dans la lecture d’auteurs opposés à la religion, dont tout particulièrement  Karl Marx. Au bout de plusieurs mois de combat, il finit par accepter cette foi. Il découvre qu’en fait il accède alors à la véritable liberté en Christ. Sa mère lui confie qu’elle avait prié sans cesse pour demander à Dieu sa conversion. Il déclare «  c’est la foi qui nous a et non pas nous qui avons la foi ».
En 1929 , il a 17 ans. C’est la crise et son père est mis au chômage. Il va gagner l’argent nécessaire à la survie de sa famille en donnant des leçons de latin et de langue.
Sa lecture de Marx lui permet de comprendre les raisons de la crise et d’affermir sa pensée existentielle. Il ne sera jamais marxiste, mais deviendra  marxologue, un spécialiste reconnu de Marx.

Sa trajectoire professionnelle

- Il a eu son baccalauréat à 16 ans. Il est docteur à 24 ans. Ses capacités intellectuelles sont étonnantes. Il travaille beaucoup. Jeune chrétien, il retient tout particulièrement du commandement « tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta  pensée », les mots « de toute ta pensée » en vue de mettre ses capacités intellectuelles au service  de Dieu
- En 1937 il est chargé de cours à la Faculté de Montpellier puis de Strasbourg. La Faculté de Strasbourg est déplacée à Clermont-Ferrand. Il parle ouvertement de ce qu’il faut penser  du régime de Pétain. Il est déchargé de cours sans traitement. Il va alors s’installer en Gironde et se mettre à cultiver le terrain dont il dispose pour nourrir sa famille. Il est très actif dans la résistance. À la libération il acceptera d’entrer dans l’équipe municipale de la ville de Bordeaux et de faire partie du Conseil l -National de la Résistance. Cette expérience politique sera très importante. Déçu, il ne se représentera pas aux élections. Il devient professeur à Bordeaux.

Les trois types d’engagement spirituels

-un engagement ecclésial au niveau local. Il crée la paroisse de Pessac. Un engagement au Conseil régional et un engagement au niveau national en devenant membre du Conseil National de l’ERF.
Il se situe comme minoritaire dans une Église minoritaire. Il y est de plus, à contre-courant.
- Au niveau social : il s’engage très activement dans la lutte contre la délinquance. Il a un grand succès auprès des jeunes blousons noirs de l’époque.
- Au niveau écologique : il n’est pas engagé dans un parti écologique, mais s‘avère un précurseur qui aura une grande influence sur ses disciples. Il se bat contre le bétonnage de la côte aquitaine, organisant de multiples réunions dans les villages pour annoncer l’avenir prévisible. Il réussira à préserver cette région.

Renommée 

De son vivant, il est resté à peu près inconnu. On constate aujourd’hui une  reconnaissance de son rôle et de son influence. Une raison de ce désintérêt tient au fait qu’il a toujours été à contre-courant et qu’il n’a jamais voulu « monter à Paris ». Il est donc resté un provincial. De plus il confessait ouvertement sa foi, ce qui le disqualifiait systématiquement dans les milieux intellectuels de l’époque. Spécialiste reconnu de Karl Marx, il n’a jamais été marxiste. Il s’est engagé dès les années 50 dans l’écologie, opposé aux effets du productivisme. Or l’écologie était inaudible au début des trente glorieuses. Il a toujours refusé le conformisme, allant jusqu’à se méfier du conformisme que pouvait devenir l’anticonformisme de mode. Par contre, il est connu très tôt aux États-Unis. Il est très apprécié et connu en Corée du Sud, en Argentine.                               

L’œuvre de Jacques Ellul

Il a écrit 58 livres, publié plus de 1000 articles.

Son œuvre se manifeste sous deux aspects : un aspect sociologique dans lequel il traite de la société technicienne dont il fait la critique sous tous les aspects dans 25 ouvrages. Il n’y fait jamais référence à ses convictions religieuses, ou à sa foi.
Un aspect théologique et biblique. Il avait en effet acquis  une compétence biblique, en hébreu, en grec, et théologique. Il propose des relectures particulièrement stimulantes de la bible et a une production éthique dans laquelle il essaie d’indiquer comment vivre en chrétien dans cette société technicienne qu’est la notre.
Les deux versants de son œuvre sont liés, en relation dialectique subtile. Il dira que ce n’est pas parce qu’il est chrétien qu’il a pu mener une  œuvre sociologique et éthique, mais à cause de sa foi grâce à laquelle il a vu que notre monde est voué à la catastrophe. Il décrit ce qui attend nos enfants. Ce n’est pas parce qu’il est sociologue que sa théologie n’est pas désincarnée.

Aspect sociologique

Il s’intéressera tout particulièrement à la société technicienne (cf. La technique ou l’enjeu du siècle, le système technicien, Le bluff technologique)  et traitera le sujet dans une trentaine d’ouvrages.
Première affirmation :  La technique est  le facteur essentiel de notre vie aujourd’hui. Ce n’est pas la politique qui serait déterminante, mais la technique. L’homme a toujours vécu avec la technique au sens d’outils. Mais Ellul positionne la technique comme recherche absolue d’efficacité dans tous les domaines. C’est une mentalité, un souci d’efficacité à tout prix. Elle est devenue le moteur de notre vie. Elle est notre milieu de vie, car nous soumettons toutes choses à cet absolu de l’efficacité. C’est un rouleau compresseur qui nous contraint à lui sacrifier tout le reste de notre existence.
Deuxième affirmation : Depuis le milieu du XXe siècle, la technique échappe au contrôle de l’homme. Elle est une force qui s’auto développe, s’engendre elle-même, sans intervention décisive de l’homme. Elle est arrivée à un tel degré d’évolution que par simple vitesse acquise, elle poursuit son expansion, s’accroît. (Ainsi le microscope électronique et la génétique ont donné les OGM ; l’association de la génétique et de l’informatique a permis le décryptage du génome ; la chimie moléculaire et le microscope à effet tunnel ont donné naissance aux nano technologie, etc.) . La technique échappe aux choix politiques. Car ce sont les experts qui décident. L’homme politique est en permanence en représentation. Il doit faire confiance aux experts. La preuve en est que le système capitaliste comme le système communiste ont eu exactement la même démarche et pris les mêmes décisions en matière d’armement et de mise en route de la course aux étoiles. Ellul était pessimiste considérant que sans contrôle sur la technique , nous allons avoir une puissance de plus en plus importante avec en contrepartie, de moins en moins de liberté en ce qui concerne notre présence au prochain.
Ellul n’était pas technophobe. Il observe, prévoit l’avenir, car il sait qu’il n’y a pas de croissance infinie dans un monde fini. C’est le problème de la sacralisation de la technique qui élimine tout ce qui n’est pas technique. On croit que la technique résoudra les problèmes eux-mêmes posés par la technique.

Aspects théologiques de son œuvre

Ellul considère que le cœur de la théologie chrétienne est la liberté. Il avait foi en un salut universel, sinon, pensait-il, Dieu ne nous aimerait pas inconditionnellement. Le salut est pour tous, quoi qu’ils aient fait. Mais ce n’est pas le salut qui est essentiel. L’essentiel est la liberté, message fondamental de l’évangile. ( cf. Le vouloir et le faire en 64 et Éthique de la volonté en 73). Pourquoi la liberté est-elle au cœur de l’évangile  que nous vivons  dans une société de plus en plus contraignante ? Parce que la liberté en Christ nous libère de nous même et permet de prendre une distance par rapport à soi. C’est ce qui nous libère de notre propre conditionnement. La liberté en Christ, c’est la liberté à l’égard de soi-même. La grande différence entre le salut du judéo-christianisme et celui du christianisme, c’est que le chrétien croit, se fonde sur un Dieu transcendant, extérieur au monde, extérieur donc au système technicien. Le chrétien s’appuyant sur  cette transcendance peut prendre du recul par rapport à soi et par rapport à la technique, en cessant d’être dévot de la technique, de la sacraliser.  Il parle d’un engagement désengagé à l’égard de soi pour s’engager dans le monde. Par exemple, il ne dit pas qu’il faut renoncer à son ordinateur ou à sa voiture, mais s’interroger  pour mesurer combien de temps on leur consacre, combien d’argent ? Nos loisirs sont-ils l’ordinateur ou mon prochain ? Suis-je suffisamment désengagé pour  que l’ordinateur ou la voiture restent un outil et non une idole. À chacun donc de voir  ce qu’il a à faire. Il ne s’agit pas d’une loi à laquelle on est contraint d’obéir.

Contre aspect théologique inaudible d’Ellul

Il s’agit de son rapport à la bible. Dans la tradition protestante, on va chercher dans la bible quelle est la solution du problème qui se pose à nous. Or chaque croyant peut recevoir d’autres questions posées par Dieu au travers de notre lecture biblique. Ainsi au livre de la Genèse Caïn après avoir tué son frère, entend la question que Dieu lui pose, question que Dieu nous pose également. À la question :  « Qui dites-vous que je suis ? » s’il y a des réponses différentes dans la bible c’est une question que Dieu nous pose à nous même. « Qui cherches tu », question posée à Marie au tombeau, est une question qui nous est également posée à nous même.

Conclusion

Dans son ouvrage La subversion du christianisme , il montre que depuis 2 000 ans les chrétiens ont fait le contraire de ce que Jésus nous a enseigné, que ce soit par rapport à la guerre, à la violence,. L’Église a pu parler de sainte guerre ! Que ce soit encore sur le plan de l’économie, les chrétiens n’ont pas hésité parfois à justifier des systèmes économiques injustes. Que ce soit enfin sur la plan politique, les chrétiens ont justifié des régimes douteux sur la plan de la morale. L’évangile est une anti morale mise en question par tous les ordres s’auto qualifiant de moraux.
Nous avons fait une morale culpabilisante de ce qui était une antimorale. L’exemple frappant est celui de la femme que l’évangile  libère et que l’Église réduit à un rôle subalterne.

Ses livres se terminent toujours par l’annonce de l’espérance. Nous avons subverti la subversion qu’était l’annonce de l’évangile. Mais il y a malgré tout, toujours un homme qui,siècle après siècle, est venu remettre l’évangile au coeur. C’est pourquoi est parvenue jusqu’à nous cette espérance à laquelle il a consacré « L’espérance oubliée ».
L’espérance est le contraire de ce que nous entendons par l’espoir. Notre monde va inexorablement vers la catastrophe. Ellul parle d’une espérance qui nous engage sans illusion au nom de l’espérance que nous avons en Christ., alors que nous aimerions que ce que nous faisons aboutisse à quelque chose de positif.
Rapporteur de cette conférence, je me permets d’ajouter ici une citation d’Ellul . « Si l’homme ne fait rien  c’est la force des choses qui gagne. Inévitable. Si l’homme ne prend pas la liberté offerte, il agira par mécanisme sociologique ou psychologique. Il se réduit lui-même à l’esclavage, l’aliénation, la réification.  …Le chrétien doit alors réaffirmer la possibilité d’un avenir à créer parce que l’Eschaton vient vers nous. Les temps derniers à la mesure de quoi nous pouvons reconnaître notre liberté sont là. Le royaume des cieux est au milieu de nous, à l’œuvre secrètement, mystérieusement. Secouez vos esclavages ( celui de la technique, de l’Etat, de l’administration, du positivisme , de l’argent, des partis, des dictatures…) et vous serez stupéfaits de voir qu’en effet ils tombent en poussière. L’avenir est de nouveau ouvert. » … Il ajoute «  voilà la tache des chrétiens et des Églises…promettre ( à l’homme ) , dans la vérité, la possibilité d’un avenir non conditionné. » (dans La foi au prix du doute).
Barthien, il a pris parfois ses distances par rapport à Barth et par rapport au lu libéralisme, au christianisme social. L’histoire pour lui ne conduit pas au royaume. L’évangile est contre la nature qui nous pousse à tenter d’avoir une efficacité positive dans ce monde. Nos œuvres sont discréditées alors que nous nous orientons vers une religion du donnant donnant. Il y a une espérance, celle annoncée par l’évangile par essence contre nature.
À la fin des années 40, il était particulièrement effrayé de ce que l’on fait de la nature et de la façon dont on tend à couper l’homme de la nature.

À la suite des questions posées par l ’assemblée, il ressort qu’Ellul parlerait davantage du partage pour pallier les manques dont  certains souffrent plutôt que d’en appeler à la technique. Ellul était fondamentalement et systématiquement  radical, jusqu’au point où il était difficile de le suivre. Son attitude conduisait à prendre du recul, à décrocher pour nous interroger pour savoir pourquoi l’on avait décroché. Il nous amène à nous mettre en question sans être inconditionnellement ellulien.

Est-ce la technique qui gouverne ou est-ce l’économie ? Ellul répond que nous vivons une crise de la finance technicisée au point que la finance est elle-même déconnectée de la finance. L’argent est une idole à côté de l’idole qu’est la technique. Si nous voulons être libres en Christ il nous faut profaner ces idoles. Pour profaner l’argent, il faut le donner. Apporter de la gratuité, c’est affirmer notre liberté en Christ.