Réflexion à  partir de l’article de Spong, évêque anglican,  «  Jésus sauveur, une image à réviser ».  L’article a été publié dans la revue Évangile et Liberté, n°231 d’août-septembre 2009 . Après avoir franchi avec Spong, les étapes de l’histoire du salut, nous butons sur le sacrifice du Christ pour le salut de l’humanité et récusons cette interprétation centrée sur la croix au profit d’une autre vision du salut.

Première étape : L’histoire du salut, commence avec le récit mythique  de la création, au livre de la Genèse. Dieu avait créé le monde. C’était parfait. Puis il avait créé Adam et Eve, le couple dont nous sommes censés descendre. Ils étaient très heureux dans le jardin d’Eden. Une seule chose leur était interdite : manger du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Ils n’ont pas résisté à la tentation et cela a été la catastrophe. Le Paradis était perdu. L’homme allait devoir gagner sa vie à la sueur de son front. Pou la femme ce serait souffrance en enfantant. La mort serait le destin universel de ceux que le péché originel d’Adam et Eve avaient souillés. Toute vie avait donc besoin de rédemption, demandait un sauveur. Dieu entama alors le processus de la rédemption par l’élection d’un peuple grâce auquel Dieu réaliserait l’opération du salut universel.

Deuxième étape : L’histoire se poursuit par l’appel d’Abraham( Gen. 12,1-3) dont les descendants  devaient former un peuple plus nombreux que les étoiles du ciel. Cette nation dut expier régulièrement ses péchés. Le peuple émigra en Égypte, connut un temps d’esclavage. Quatre cents ans plus tard, Pour prix de leur libération, Dieu envoya l’ange de la mort frapper tous les premiers nés dans le pays d’Egypte. Si les Hébreux étaient fidèles et obéissants, il leur suffisait d’égorger un agneau et de badigeonner du sang de cet agneau la porte de leur maison. La nuit choisie, l’ange de l’Eternel ne frappait pas  la demeure ainsi marquée ; Les premiers nés des familles juives étaient épargnés. Le pharaon laissa alors partir les enfants d’Israël. Sous la conduite de Moïse, le peuple franchit la mer rouge et reçut au Sinaï la loi de Dieu. Cette loi devait être le guide nécessaire pour ramener le peuple déchu à l’état de grâce. La quête du salut se perpétua. Le peuple entra en terre promise, dans le pays de Canaan.

Troisième étape : Un système sacrificiel se développa dans l’antiquité pour combler le gouffre entre les créatures déchues et le Dieu Saint. Israël y participa en créant le rituel de Yom Kippur consacré à la prière pour le rachat. Ce jour est marqué de deux rites : le premier est l’aveu public des péchés du peuple. Ces péchés sont entassés sur le dos d’un bouc émissaire chassé dans le désert, afin d’y emmener les péchés des hommes. Le deuxième rite consiste à  sacrifier à Dieu un agneau sans aucun défaut, pour expier les péchés du monde. Par la suite les prophètes, porte-parole de Dieu,  ne sont pas parvenus à ramener ce peuple à la vertu.  Malgré tout, l’espoir demeurait qu’un jour viendrait où la rédemption s’accomplirait, où le salut se réaliserait.

Quatrième étape : Cette idée du rachat par la mort d’un agneau innocent est passée dans l’église primitive. Les premiers chrétiens l’ont reprise à leur compte en remplaçant l’agneau sacrifié par Jésus crucifié. Marc qui a été  le premier à écrire un évangile, a été aussi le premier à dire que la vie de Jésus était une rançon payée pour la multitude ( Marc 10, v. 45 ). L’idée selon laquelle Jésus dans sa mort avait été l’offrande parfaite si longtemps recherchée dans le rite d’expiation de Yom Kippur s’est installée. « Jésus possédait tous ses os. Aucun n’était brisé ». ( Ex. 12,46 ;Ps.34, 20 ; Jn 19,36 ). De plus, il était sans péché. Il avait observé tous les commandements. Il était donc le sacrifice idéal pour « payer le prix de nos péchés » à l’image de l’agneau sans défaut. L’apôtre Paul a abondamment développé cette théorie  qui apparaît une quinzaine dois dans le Nouveau Testament.
                Plus tard Augustin ( 354-430 ) a tenu compte de la doctrine du péché originel commis par Adam et Eve. Puisqu’il fallait que le sacrifice soit celui d’une personne absolument sans aucune trace de péché, il fallait que Jésus soit né sans être marqué par le péché originel, péché dont tous les descendants d’Adam et Eve avait tout naturellement hérités. Augustin était convaincu que toute mère qui allait enfanter, ne faisait que porter et nourrir l’enfant dans son sein, ne participant ni physiologiquement, ni génétiquement, à sa conception. Seul, pensait-il, le rôle de l’homme était déterminant car c’était lui qui apportait la semence. Augustin élabora alors le concept de  l’immaculée conception de Marie.  Elle avait conçu Jésus en restant vierge, Jésus n’était donc pas marqué par le péché originel. [1]                                                   

Cinquième étape : Au douzième siècle, cette idée de la mort expiatoire exigée par Dieu pour notre salut exigeait une explication. Anselme[2] qui devint archevêque de Cantorbéry, a comparé l’être humain à un vassal qui doit à Dieu son suzerain, soumission et respect. Quand il désobéit à son suzerain, son vassal  l’offense et porte atteinte à sa gloire. Il lui cause un grave préjudice. Le vassal doit alors réparation. Quand ils pèchent, les hommes se comportent comme de mauvais vassaux qui ne font pas ce que leur seigneur leur demande. Ils lèsent Dieu, l’offensent, portent atteinte à sa gloire. Pour être pardonnés, il faudrait que les hommes indemnisent Dieu pour leurs manquements.  Ils sont incapables de le faire. Devant la majesté infinie de Dieu, ils n’ont pas les moyens d’offrir quelque chose qui soit à la hauteur du dommage et de l’injure. Si Dieu ne respectait pas la justice, il se renierait lui-même. Non seulement il est juste mais il est miséricordieux. Il a pitié et veut sauver les humains. Il envoie alors une des personnes de sa trinité mourir à notre place. Cette solution concilie son honneur, sa justice, sa miséricorde. Jésus  vient ainsi payer lui-même la dette que les hommes sont incapables de régler en offrant sa vie! C’est ce qu’on appelle  l’expiation substitutive. 2

Jésus victime expiatoire : Les Réformateurs ont repris cette théorie dans les grandes lignes. La tendance aujourd’hui est de la laisser dans l’ombre car elle met mal à l’aise.  La tendance a été de simplement de centrer le message de l’évangile sur la croix. Mais devrait-on tout concentrer sur la croix ? Sur « Jésus mort sur la croix pour payer le prix de mes péchés » ? Loin de là car le Nouveau Testament ne réduit pas le message, l’enseignement et l’œuvre de Jésus à la croix.. 
                Dans la théorie d’Anselme, Dieu veille à ce qu’on ne lui fasse pas tort. Il exige réparation pour lever la condamnation qui pèse sur les humains. Il envoie son Fils à une horrible mort pour satisfaire son honneur. Il se comporte comme un suzerain féodal, sans amour. De plus, le supplice d’un innocent à la place d’un coupable ne satisfait pas la justice.

Le salut malgré la croix : A. Gounelle avance une autre manière de comprendre le lien entre croix et salut. Il reprend la thèse de Sabatier, d’H. Bois et des américains John Cobb et Lewis Ford, théologiens du process. Selon cette thèse Dieu n’a pas voulu la mort de Jésus. Elle n’entrait pas dans ses desseins. « La croix ne solde pas une dette. Quand Dieu pardonne et sauve, il le fait gratuitement. Il n’exige rien, ni rançon, ni réparation, ni sacrifice expiatoire, ni offrande propitiatoire, ni punition substitutive …  Il cherche à gagner les cœurs, les esprits, les volontés, à convaincre à persuader ; Dans ce but, il suscite des témoins, des prophètes, des sages qui parlent en son nom de sa part. Lentement, patiemment, progressivement Dieu agit dans l’humanité pour qu’elle avance, se rapproche de lui afin que le monde devienne meilleur. Le salut se produit, arrive, quand nous et autour de nous, l’emportent la vérité, la justice, la paix, l’amour. IL ne consiste pas en une procédure juridique qui aboutirait à un acquittement devant un tribunal, mais il s’agit d’une transformation du monde et de l’être humain.
                Loin donc de s’inscrire dans le plan de Dieu, la croix est un échec. « Le péché de hommes a fait échouer le plan de Dieu ». La bonne nouvelle est que Dieu ne renonce pas. « Il n’abandonne pas l’humanité à son sort. Il retourne la situation en ressuscitant Jésus pour que sa Parole reste vivante et agissante, en suscitant des témoins de l’évangile afin que les êtres humains soient appelés, invités, introduits à cette vie nouvelle que Dieu leur propose et qui est leur salut ».

Mais alors pourquoi Jésus est-il mort ? La question mérite d’être posée. Si la mort de Jésus n’est plus à considérer comme mort expiatoire voulue par Dieu pour payer le prix de notre péché, qu’est-ce donc qui l’a conduit à la mort atroce sur la croix ?
                Les pharisiens et les sadducéens ont considéré que Jésus blasphémait. N’avait-il pas mis en question tout le système religieux de son époque, à commencer par ce que les autorités religieuses avaient fait du Temple, point central du judaïsme ? N’avait-il pas dit à la Samaritaine :« Crois-moi, femme, l’heure vient où ce n’est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père ... Mais l’heure vient-et maintenant elle est là- où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ». Sa lecture des Écritures était révolutionnaire. Il ne venait pas créer une autre religion mais il abattait toutes les frontières, que ce soit celles des nationalismes, des religions, des races. Il  était le visage humain de la signification de Dieu, compris comme source de vie, source d’amour, et fondement de l’être. Les puissances religieuses et les puissances politiques qui ne toléraient aucune opposition, ont conjugué leurs efforts pour le mettre à mort. Ce qu’il annonçait en actes et en paroles leur était intolérable, les mettait fondamentalement en question. Alors, comme le firent par la suite, des témoins comme Martin Luther King, Bonhoeffer, les moines de Tibhirine, il est resté fidèle à ses valeurs et l’a payé de sa vie en allant jusqu’au bout, malgré sa peur. La croix dressée dénonce clairement les assassins. La résurrection est signe de sa victoire sur la mort. C’est finalement Dieu qui triomphe et surpasse l’échec de la mort de Jésus.

La conclusion de Spong : Il considère que cette vision traditionnelle du christianisme est en totale contradiction avec la théorie Darwinienne de l’évolution. « Un sauveur qui nous ramène à notre état d’avant la chute, est donc superstition pré-darwinienne et absurdité post-darwinienne. Un rédempteur surnaturel qui vient dans notre monde déchu, restaurer la création, est un mythe théiste ». Il ajoute qu’il faut absolument débarrasser Jésus de  ce rôle de sauveur qui paie de sa vie par la volonté de Dieu le prix de notre salut. Jésus, sauveur par l’expiation sur la croix de nos péchés est, comme le dit Spong, une image à balayer. C’est une image dans laquelle nos interprétations l’ont enfermé.

                                                                                                                             H. Lehnebach

 



[1] Vingt siècles plus tard, pour parfaire la chose, l’église fera monter Marie au ciel avec le dogme de l’assomption. Jésus crucifié est donc bien le sacrifice parfait, puisque sa mère a été totalement débarrassée du péché originel.

2 D’après une conférence d’A. Gounelle à Orléans en mars 2 000