Il convient de faire la différence entre une réponse objective et une réponse subjective à la question posée. C’est l’argumentation que développe Lloyd Geering dont Gilles Castelnau a fait la traduction (cf. Protestants dans la ville) et que je reprends ci-dessous. Prenons un exemple : à la question : « Comment François Hollande est-il devenu président de la République ? » Une réponse objective se base sur les étapes qu'il a effectivement franchies et dont tout le monde a pu être témoin (Maire, député, Président du Conseil Régional, secrétaire général du P.S., élections nationales) ; Par contre les réponses subjectives dépendent des diverses opinions que l'on peut se faire et qui dépendant de chacun (par exemple : « son poste de Secrétaire Général du P.S. pendant 10 ans lui a permis de contrôler le vote des adhérents pour se faire plébisciter lors des primaires ? », ce qui sous entend manipulation).

La réponse objective se base donc sur les étapes qu'a effectivement franchies François Hollande et dont tout le monde a pu être témoin ; les réponses subjectives dépendent au contraire, des diverses opinions que l'on peut se faire et qui dépendent de chacun. 

Ci-dessous la traduction du texte de Lloyd Geering par Gilles Castelnau, suivi de mes observations.

Il est clair que la question « Comment Jésus est-il devenu Christ ? » appelle plutôt des réponses subjectives. Ce sont des disciples que leur foi a poussés à utiliser ce titre.
Mais les générations suivantes, en répétant cette confession de foi, lui ont par là même donné une apparence d'objectivité.
C'est bien cela que nous trouvons dans la Bible : les diverses affirmations du Nouveau Testament, qui sont fréquemment présentés comme des vérités objectives, sont en fait des affirmations subjectives.  

Quand Jésus est-il devenu Christ ?

- Première réponse. Après sa mort.

A la première Pentecôte, Pierre dit :

« Israélites, écoutez ces paroles : Jésus de Nazareth, cet homme approuvé de Dieu devant vous par les miracles, les prodiges et les signes que Dieu a faits par lui au milieu de vous... vous l'avez fait mourir en le clouant à la croix par la main des impies. Dieu l'a ressuscité... nous en sommes tous témoins... Que toute la maison d'Israël sache donc avec certitude que Dieu a fait Seigneur et Christ ce Jésus que vous avez crucifié ». Actes 2. 22, 32, 36.

En affirmant que c'est Dieu qui a ressuscité Jésus, ce texte suggère que c'est après sa mort sur la croix que Jésus est devenu le Christ. Parler d'un « acte de Dieu » signifie qu'il ne s'agit pas là d'événements historiques que tout le monde pourrait constater et qui pourraient être méthodiquement enregistrés, mais d'une interprétation subjective.

- Deuxième réponse. Durant son ministère.

A Césarée de Philippe, Jésus demande à ses disciples ce que l'on dit de lui et ceux-ci lui donnent plusieurs réponses différentes.
En citant la réponse de Pierre « Tu es le Christ » Marc 8. 27-29, l'évangéliste Marc était évidemment convaincu que Jésus était déjà le Christ durant son ministère, donc avant sa mort et sa résurrection. 

- Troisième réponse. A son baptême.

Au baptême, nous raconte Marc,

« Au moment où il sortait de l'eau, il vit les cieux s'ouvrir et l'Esprit descendre sur lui comme une colombe. Et une voix se fit entendre des cieux : Tu es mon Fils bien-aimé, objet de mon affection ».
Ce récit fut l'occasion de la naissance, dans l'Église primitive, de la théorie dit « adoptianiste » selon laquelle Dieu « adopta » ce jour-là comme son Fils Jésus qui n'était encore qu'un humain ordinaire.

- Quatrième réponse. A sa naissance.

Cette conception apparaît clairement dans les récits de la naissance miraculeuse de Jésus que des évangélistes Matthieu et Luc.
On remarque une gradation des titres attribués à Jésus : de « Christ » dans la bouche de Pierre après sa mort à « Fils de Dieu » lors de la naissance.

- Cinquième réponse. Dès la création du monde.

Le quatrième Évangile ne rapporte pas la naissance de Jésus car il commence son récit dès la création du monde. Un peu comme si l'on disait que François Hollande était prédestinée à être Président de la République depuis l'origine des temps[1].

« Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu et la Parole était Dieu... Tout a été fait par elle et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans elle... Et la Parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme celle du Fils unique, venu du Père... La grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ. Personne n'a jamais vu Dieu. Le Fils unique qui est dans le sein du Père, lui, nous l'a fait connaître ». Jean 1. 1-18 

Dans ce texte la question n'est plus comment Jésus est devenu le Christ mais comment le Logos, le Fils unique de Dieu s'est incarné dans la chair humaine de Jésus.

A l'époque des conciles œcuméniques qui ont formulé la doctrine de la Trinité, l'affirmation originelle que Jésus était le Christ avait évolué jusqu'à devenir que la seconde personne de la Trinité incarnée en l'homme Jésus. En moins de soixante-dix ans, Jésus était devenu « consubstantiel au Père, engendré et non pas créé. »
Qu'en est-il sur le plan subjectif ? Bien que ces titres aient été formulés comme des vérités objectives, ils correspondent néanmoins aux confessions de foi personnelles et subjectives des disciples et non pas à des événements constatables aux yeux de tous.

La certitude des disciples d'avoir eu la vision de Jésus glorifié après sa mort sur la croix entraîna leur conviction qu'il était forcément ressuscité des morts. Les récits de Pâques s'en suivirent naturellement ; ils furent, avec le temps, rédigés de façon de plus en plus « réalistes » et c'est sur la base de ces derniers textes (Évangiles de Matthieu, de Luc et de Jean) que les chrétiens conservateurs d'aujourd'hui défendent ce qu'ils appellent « la résurrection corporelle du Christ ». Mais cette élaboration progressive a bien suivi un processus subjectif et n'a rien de réellement objectif au sens que nous avons donné à ce mot. L'affirmation que « Jésus est ressuscité des morts » ne désigne pas à un événement survenu objectivement au corps de Jésus mais à une conviction survenue subjectivement dans l'esprit des disciples.

Maurice Goguel écrivait dans « La Naissance du Christianisme » :

« la signification religieuse de la Résurrection n'est pas dans le fait que le corps de Jésus a repris provisoirement vie sur terre, mais qu'il fut rendu à la vie au ciel. C'est la glorification du Christ qui nous donne le salut, non le retour à la vie de son corps. Si ce retour à la vie devint à son tour objet de foi, ce fut parce qu'il fut considéré comme le symbole, la preuve, la matérialisation de la glorification du Christ » pages 39-40.
« La résurrection de Jésus est en réalité la résurrection de la foi que ses disciples avaient eue durant son ministère » (page 61)

Les apparitions de Jésus aux disciples ont été progressivement considérées comme des événements historiques.

Rudolf Bultmann a également écrit dans « Mythologie du Nouveau Testament » :

« La résurrection de Jésus n'est pas en soi un événement historique, elle est l'expression de la foi au Seigneur ressuscité... elle est tout simplement la foi en l'efficacité de la croix » (pages 41-42)

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Mes observations

Ce texte de Lloyd Geering soulève deux questions : l’une concerne la vérité historique de la vie de Jésus. Dans quelle mesure doit-on accorder une vérité historique aux récits des évangiles ? L’autre concerne les raisons pour lesquelles notre foi peut sourdre à la lecture de ces récits.

Il s’avère que les disciples ont raconté ce qu’ils ont retenu de leur rencontre avec Jésus. Ils se sont efforcé de transcrire leur ressenti, leur émotion, leur vécu. A la lecture des évangiles nous sommes invités à partager leur ressenti, leur émotion, leur vécu. Peu importe que le récit, l’anecdote, le miracle soit embellis, arrangés. Ce qui compte, c’est le message que le disciple veut faire passer. La dimension subjective est plus vraie que la vérité historique car elle devient notre propre expérience.
Notre foi est nourrie de ce que Jésus faisait passer par ses paroles, par ses actions, par ses silences. La dimension « christique » - j’entends par là, le rayonnement émanant du contact permanent que Jésus avait avec Dieu - exsude des mots employés, traverse les âges pour nous atteindre et nous faire entrer de près ou de loin, à notre tour, en communion avec Dieu. C’est ainsi que Jésus devient  pour nous aussi, le chemin, la vérité et la vie. 


Hugues Lehnebach


[1] Llod Geering donne ici un autre exemple.