Dans les familles de culture religieuse, la veillée de Noël  se passait en général dans une ambiance chaleureuse, amicale,  fraternelle. Réunis peut-être avec des amis au pied d’une cheminée dans laquelle brûlait une bûche, on chantait même parfois de vieux cantiques appris dans l’enfance. La mémoire de la mélodie ne faisait pourtant pas défaut pour peu que l’on ait distribué les feuillets imprimés.

Si la soirée commençait par la lecture des récits de la naissance de Jésus dans l’évangile de Matthieu et de Luc, tout se passait comme si l’on venait d’écouter un conte, ou mieux encore, un mythe créateur.
Lévy Strauss raconte comment un vieux schamann panaméen pouvait, en récitant le récit du mythe de la création de l’origine de son peuple, sauver une parturiente en souffrance. L’enfant qui devait naître se présentait mal. A l’écoute du récit, la femme en train d’accoucher sentait l’enfant qu’elle portait encore, remuer en elle pour se remettre dans le bon sens. La création du monde était à l’œuvre en elle. L’enfant enfin surgissait dans un dernier effort,  et poussait un cri. Le mythe avait redit l’indicible des origines dans le bon ordre, et le miracle s’était produit.
Autour de l’âtre, aujourd’hui, le récit de la nativité peut être écouté avec la même adhésion à une histoire qui raconte ce qu’il est impossible de prouver : le récit de l’origine du monde que l’on espère que l’on attend, qui va venir, et …peut être pour certains, qui vient enfin. C’est ce récit de la naissance de Jésus.

Mais voilà ! Il n’y a plus de veillées de Noël comme cela ! L’ambiance est brisée. Il y a eu quelqu’un qui a osé rompre le charme en affirmant : « Cela ne s’est pas passé comme ça. C’est un conte. Le petit papa Noël ne descend pas du ciel ! » Nous sommes entrés en post modernité. Dans un monde parfaitement sécularisé.

En effet, si l’on s’arrête un instant sur les deux textes cités de Matthieu et de Luc on y relève quantité de contradictions, d’incohérences. Les deux évangélistes voulaient prouver que Jésus descendait du roi David, comme il ne pouvait en être autrement du messie. Ils donnent comme preuve deux généalogies. Mais elles sont contradictoires. Ainsi Matthieu a 28 générations et Luc 41. Le grand-père de Jésus se nomme Jacob pour Matthieu et Héli pour Luc !
Citons encore une erreur : Matthieu et Luc disent tous deux que Jésus  est né du temps du roi de Judée, Hérode le Grand. Or ce roi est mort en l’an moins quatre avant Jésus-Christ. Luc veut apporter une preuve historique. Il dit qu’un recensement avait été ordonné par l’empereur Auguste du temps que Quirinius était gouverneur de Syrie. Or on sait maintenant que Quirinius n’a exercé son autorité sur la Judée où se trouve Bethléem  qu’en l’an six, soit dix ans plus tard. Luc a vraiment tout faux.

 
Il serait possible de relever bien d’autres contradictions, d’autres incohérences, surtout si l’on va consulter les évangiles de Marc ou de Jean. Alors est-ce grave ?  Pas du tout. En effet ces deux récits sont des mythes créés 50 ou 60 ans après la mort de Jésus. Les évangélistes n’avaient absolument pas le souci de rédiger une exacte biographie de Jésus comme le ferait aujourd’hui un historien rompu aux exigences scientifiques actuelles. Leurs préoccupations étaient d’u n tout autre ordre.

Le peuple hébreu était depuis toujours, dans l’attente de l’attention de la part de Dieu. L’Éternel pensaient-ils, avait promis à Abraham un pays et un peuple nombreux. Il avait tenu sa promesse. Le peuple malheureusement avait connu l’esclavage en Égypte. Dieu leur suscita alors un libérateur dans la personne de Moïse. Ils passèrent la mer rouge et  conclurent une alliance avec Dieu lui-même au pied du mont Sinaï. Sous la conquête de Josué ils purent faire la conquête du pays de Canaan, la terre promise. Dieu leur donna un roi : David. Ce roi  étendit largement les frontières de leur royaume. Mais sans cesse, les Hébreux étaient toujours à attendre que Dieu renouvelle pour eux les victoires du passé. On peut dire que tout l’Ancien Testament  est le récit d’une attente sans cesse à renouveler. Les prophètes comme Ésaïe leur annoncent que si le peuple ne tient pas parole et fait défaut, un reste prendra le relais et assurera le salut pour le peuple et le monde entier. Ce reste se réduira peu à peu à la personne du Fils de l’homme, du serviteur souffrant, à la venue du Messie, du Christ. Un jour donc le temps de l’espérance du salut s’arrête, car le salut est là. Le Christ est né. Les portes du royaume s’ouvrent. C’est Noël. C’est ce qu’apprendront les auditeurs de Jésus réunis dans la synagogue quand Jésus leur parlera pour la première fois.

Les deux récits de Matthieu et de Luc sont tout naturellement truffés de passages pris de-ci de-là dans l’Ancien Testament. Les récits de l’étoile et des mages par exemple a été inspiré à Matthieu par le texte d’Ésaïe 60, 1-9 : « Lève-toi, sois éclairée, car ta lumière arrive, et la gloire de l’Éternel se lève sur toi…Des nations marchent à ta lumière et des rois à la clarté de tes rayons….Quand les richesses de la mer se tourneront vers toi, quand les trésors des nations viendront à toi. Tu seras  couverte d’une foule de chameaux, de dromadaires de Madian et d’Épha… »
En ce qui concerne le massacre des enfants, Matthieu a fait  un parallèle avec la naissance de Moïse qui, l’on s’en souvient, avait par miracle échappé à un massacre ordonné par un roi.

Ainsi, l’objectif des évangélistes est de faire une brillante prédication qui explique que la naissance de Jésus est l’aboutissement de l’histoire du peuple d’Israël. Jésus est bien dans la lignée du roi David. Il en est le descendant, le messie venu sauver son peuple. Les miracles qui entourent cette naissance sont présentés comme des manifestations de la puissance de Dieu qui préside au déroulement de cette magnifique histoire. Il se peut que des auditeurs de Matthieu et de Luc ne crussent pas plus que nous à la véracité historique du récit. Cela ne les empêchait pas de comprendre et de retenir le sens du message. Mais est-ce qu’un enfant qui entend une fable de Lafontaine croit que maître corbeau a vraiment existé en tenant fromage en son bec? Il ne retient pour vrai que la morale de l’histoire.

Le message que nous-mêmes pouvons retenir n’est pas le même que celui qui importait pour les contemporains des évangélistes. Nous, nous  insistons sur ce qui nous parle aujourd’hui. Nous retenons principalement la fragilité avec laquelle Dieu se manifeste dans notre monde. Il intervient dans l’image d’un misérable enfant couché dans une mangeoire. Ce n’est pas le Dieu triomphant et tout puissant que représentaient les peintres baroques du XVIIe siècle. Nous sommes également sensibles à l’image des bergers et des mages venus adorer l’enfant, car, comme ils sont des étrangers et de plus, d’une autre religion que celle des Juifs d’alors, ils sont des témoins de l’universalité du message d’amour de Dieu pour l’humanité. Noël ! Célébration de la nativité d’une espérance inouïe ou signe d’une simple trêve ?

H.Lehnebach