Le cercle « Évangile et liberté en Isère » réuni le 9 janvier, avait choisi d’aborder la redoutable question de l’autorité des Écritures. Nous avons commencé par faire l’examen du texte des noces de Cana ( Jean 2, verset 1à 12).

 Un tour de table a permis à chacun de s’exprimer. J’ai relevé les observations faites par Paul et Xavier et vous les transmets. Dans un autre envoi, nous ferons l’envoi des données théologiques.

            Dans les récits que nous propose la Bible, où se trouve la vérité ? Est-ce dans la véracité de la narration (la vérité historique) ou dans le (ou les) sens qui se dégage(nt) ? C'est une question qui est souvent posée. A travers le récit des noces de Cana (Jn 2,1-12), nous allons constater l'intérêt d'une compréhension à deux niveaux. En voici le texte.

Or le troisième jour il y eut une noce à Cana de Galilée et la mère de Jésus était là. Jésus lui aussi fut invité la noce ainsi que ses disciples. Comme le vin manquait, la mère de Jésus lui dit : « ils n’ont pas de vin. » Mais Jésus lui répondit : « Que me veux- tu femme ?Mon heure n’est pas encore venue. » Sa mère dit aux servants : « Quoiqu’il vous dise, faites-le ». Il y avait là sept jarres de pierre destinées aux purifications des Juifs ; elles contenaient chacune de deux à trois mesures. Jésus dit aux servants : « remplissez d’eau ces jarres » ; et ils les emplirent jusqu’u bord. Jésus leur dit « Maintenant puisez et portez en au maître du repas. » Ils lui en portèrent et il goûta l’eau devenue vin -il ne savait pas d’où il venait, à la différence des servants qui avaient puisé l’eau- aussi il s’adresse au marié et lui dit : « tout le monde offre d’abord la bon vin et, lorsque les convives sont gris, on fait servir le moins bon ; mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant ! » Tel fut à Cana de Galilée, le commencement des signes de Jésus. Il manifesta sa gloire et se disciples crurent en lui. Après quoi, il descendit à Capharnaüm avec sa mère, ses frères, et ses disciples ; mais ils n’y restèrent que peu de jours.

Communication de Paul Claudin :

                                                               Naturellement, dans ce passage, le premier niveau de compréhension est la narration d'un miracle ou, plutôt, selon le vocabulaire de l'évangéliste, d'un « signe ». Jean nous montre la puissance à l'œuvre en Jésus lors de sa première manifestation en public. C'est tout à fait acceptable, mais avec cette lecture des « aspérités » du texte ne trouvent pas d'explications satisfaisantes, des questions demeurent sans réponse ; en voici quatre principales :

1 - L'expression « Or le troisième jour » peut éveiller l'attention. Elle peut dire la durée, mais aussi indiquer le jour de l'intervention de Dieu (cf. Osée 6,2) ; qu'en est-il ici ?

2 - Bien qu'étant invitée, Marie a le souci du vin ; c'est déjà étrange, mais plus étrange encore est le dialogue avec son fils. 

3 - Pourquoi cette eau qui deviendra du vin est-elle placée dans les jarres destinées aux ablutions rituelles, alors qu'il devait y avoir de la place dans les récipients ayant contenu le vin désormais consommé ?

4 - L'insistance pour souligner que ce bon vin arrive à la fin : versets 8 à 10, soit un quart du passage.

Alors, à la suite de Raymond E.Brown, exégète américain spécialiste de Jean, osons une interprétation plus symbolique. L'épisode se place au début de la vie publique de Jésus et l'évangéliste nous indique immédiatement l'importance de la mission : changer l'ordre religieux établi. On comprend ainsi dans son sens solennel « le troisième jour » : c'est le jour de l'intervention de Dieu. L'étrange dialogue entre Jésus et sa mère s'éclaire. Marie endosse l'attente de l'Israël qui fait confiance à Jésus. Elle ne comprend pas encore complètement où le messianisme de son fils va la conduire : à la Croix (« Mon heure n'est pas encore venue »). Son chemin de compréhension se terminera au pied de la Croix, lorsque, remise aux bons soins du disciple Bien Aimé, elle entre sous le toit de l'Amour total (Jn 19,26-27).

                Il est bien normal que, dans ce texte, le vin nouveau (et pourtant le meilleur) vienne remplacer l'eau des bains rituels, symbole d'un type de relations à Dieu devenues caduques. Ceci ne pouvait se passer que dans un festin de noce, celui de la Fin des Temps enfin advenue, où se noue l'Alliance nouvelle et définitive.

                Au cas où nous n'aurions pas bien compris, l'évangéliste « enfonce le clou » en plaçant immédiatement à la suite l'épisode des vendeurs chassés du Temple. Avec le procédé littéraire qu'il affectionne – le quiproquo – il nous dit encore la nouveauté : le Temple, désormais, c'est Jésus !

                Quel dommage, si au nom d'une certaine véracité des témoignages, nous nous interdisions de lire ces textes dans toute leur profondeur !

                                                                                                                                                             Paul Claudin

 Xavier Charpe a fait le commentaire suivant :

 

« En tout cas, ce texte des noces de Cana que vous avez choisi dans l’évangile de Jean au ch. 2  est non seulement  magnifique, mais il convenait particulièrement pour développer  le thème du culte nouveau en Esprit et en Vérité;
De surcroît, c’est un bel exemple qui permet de relever les contre sens possibles que nous pouvons en faire à sa lecture. Si nous le prenons au pied de la lettre, de manière fondamentaliste, ou de manière idolâtrique, nous pouvons en effet rencontrer des difficultés insurmontables. 
Ce texte est déjà une lecture croyante, une confession de foi. Et nous devons l’accueillir comme tel, si nous voulons le recevoir comme une parole vraie, qui soit pour nous Parole de Dieu 

 

Les meilleurs  spécialistes de cet évangile  pensent que ce texte, au demeurant composite ( il y a plusieurs couches rédactionnelles) a été composé dans sa rédaction finale autour des années 95 ( quelques uns  le mettent plus tardivement). Il est écrit dans le cadre de communautés que l’on dit johanniques, (de culture grecque), par distinction des communautés  de type  judéo-chrétien auxquelles s’adressait Matthieu. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il n’y a pas dans cet évangile des témoignages très anciens, parois plus solides que dans les synoptiques. Reste que c’est le produit d’une “école théologique”. (Plusieurs  pensent que la personnalité autour de laquelle cette confession de foi et ce témoignage ont été rédigés n’est pas l’apôtre Jean, mais celui que l’évangile appelle le disciple que Jésus aimait, ou l’autre disciple.  Peu importe).

 

Ce qui compte c’est que cet évangile  est une vraie réflexion théologique, une vraie confession de foi. Elle est extrêmement construite, autour par exemple des signes qui se donnent à voir dans la foi, et dans la liberté. (C’est un grand témoignage, et nul n’est obligé de recevoir ce témoignage. Jésus et son Evangile. C’est la liberté).
Nous ne savons pas exactement  ce qui s’est passé dans ces épisodes  racontés par l’évangéliste ( collectif ou pas), mais  à partir d’un épisode, l’évangéliste, qui est théologien, relit l’évènement et lui donne sens. Un sens qu’il nous est proposé d’accueillir. Les mots et les gestes sont toujours des symboles chargés de sens. Ils nous invitent  à nous tenir en disciples de Christ.

 

Dans notre cas, Cana, c’est le signe premier, celui qui donne  le ton; le signe d’ouverture.  L’eau de l’ancienne alliance est transformée en vin, le vin de la nouvelle alliance, le vin du repas eschatologique, quand Dieu viendra sauver son  peuple et manifester son salut. Comme cela a été noté, l’eau qui est transformée en vin de l’allégresse était de l’eau destinée au rite juif de purification. Et cela  c’est fini. Ce temps du rituel hérité du passé, est terminé. Jésus ouvre le cycle de la religion nouvelle, quand le temple avec ses prêtres et ses sacrifices sanglants sera détruit. Le temple nouveau ( “naos”, le sanctuaire) c’est le “Corps  de Christ ». Le Corps, c’est à dire toute la personne de Jésus, dans sa relation aux hommes, au monde et à son Père. L’être en relation de Christ, son être pour les autres.  L’épisode des vendeurs chassés du temple  vient immédiatement après Cana. Et plus loin, c’est l’épisode de la samaritaine où Jésus dit:  «  ce n’et plus sur cette montagne  ( le mont Garrhizim), ni sur la montagne de Jérusalem que Dieu sera adoré, mais en Esprit et en Vérité ». 
            Pour répondre à la question que l’on peut se poser sur la raisons de la présence de la mère de jésus, probablement que comme pour Luc ( il y a souvent des proximités entre les deux évangiles), la mère de Jésus est là comme la figure d’Israël  qui attend le Messie et les temps messianiques; elle attend le salut.
Dans le récit des Noces de Cana,  Jésus  la “remballe”, si vous permettez l’expression,  parce que dans la réflexion théologique de l’évangéliste (des évangélistes), l’heure de Jésus est sur la croix : c’est sur la croix que Jésus donne l’Esprit. il faut passer par sa mort pour que l’Esprit soit donné et il faut qu’il s’en aille pour que le “paraklètos”, l’autre consolateur nous soit donné. Bref, c’est pour cela que son heure n’est pas venue. L’évangile est construit à la fois sur une série de fêtes juives et sur les sept signes, mais le signe culminant  c’est l’élévation de Jésus sur le bois de la croix ( le serpent d’airain). Bien entendu le thème du repas de noce renvoie volontairement au repas messianique. Le thème de l’époux  qui vient d’Osée et d’Isaïe, va se retrouver dans l’apocalypse johannique.

 

                                                                                                                  Xavier Charpe