Transmettre le message de l’évangile est chose devenue très difficile. On doit constater que même les enfants qui ont été catéchisés et éduqués dans une famille chrétienne ne se réclament plus du christianisme quand ils ont atteint la quarantaine. On ne devient pas chrétien simplement par habitude. Il faut que le catéchisme appris ne soit pas contredit plus tard par les acquis culturels. Ce qui est le cas. Il est donc tout à fait normal que les parents ne fassent plus le moindre effort  pour envoyer leurs propres enfants suivre un cours de catéchisme. Les temples se vident comme les églises. La véritable question est : la religion du christianisme a-t-il encore une raison d’être ? Je dirai non s’il s’agit de l’Église. Oui s’il s’agit du christianisme. Ce qui est différent.

Le constat des effets de la sécularisation

Notre société a complètement oublié ses références religieuses. Non seulement notre culture a oublié ses racines  mais elle a mis en avant de nouvelles valeurs  qui sont antagoniques au christianisme. Dans ces conditions, transmettre ses valeurs religieuses pose problème. Non seulement nos enfants ne trouvent dans leur environnement aucune référence spirituelle, mais la culture dans laquelle ils baignent met en avant de nouveaux systèmes de référence, (des paradigmes) qui tournent autour des nouveaux dieux modernes de l’homme athée. L’être humain a remplacé Dieu. Le dogme du profit est érigé en devoir absolu. C’est la nouvelle religion. La place accordée à l’individu narcissique, est primordiale. Les valeurs d’autrefois sont contestées. « L’individu conçu comme un être rationnel, conscient de se droits et de ses devoirs, et maître de lui-même, soumis à des lois qui respectent ses intérêts légitimes, et la liberté de sa vie privée, assurant du même coup la solidité de la société et du corps social »[1] a dit adieu à la solidarité. Nietzsche a fait passer à la poubelle par l’art de la déconstruction, tout ce qui pouvait avoir une référence spirituelle.

La déculturation inversée

Par le passé l’Église s’efforçait de « déculturer » les peuples auxquels elle apportait l’évangile. Il lui semblait plus facile d’évangéliser si elle parvenait à éradiquer la culture du peuple dit primitif, qu’elle souhaitait évangéliser. Aujourd’hui c’est le christianisme qui vit la même situation. La civilisation technicienne et le néolibéralisme sont porteurs de la culture dominante. C’est le christianisme qui a été éradiqué et qui est à son tour déculturé. La sécularisation donne le change en distillant la culture des droits de l’homme ( de l’homisme), héritage de fait du christianisme, mais héritage laïcisé.

Les effets sur l’Église

L’Église dès lors a le choix entre les attitudes suivantes :                                                                         
- soit elle « s’exculture », se replie sur elle-même, ignorant le monde et rejetant la culture environnante. Cela peut conduire au choix de la politique choisie par certaines sectes comme celle des Amish qui vivent entre eux, à l’écart du monde. Cela peut aussi conduire  à la crispation agressive, dénonçant par exemple tout signe qui semblerait être une attaque de la religion. Le marqueur de l’affirmation que l’on est « un bon chrétien » peut être alors de mener le combat contre les interruptions volontaires de grossesse, contre le contrôle des naissances, contre l’homosexualité ou le mariage pour tous. Les islamistes font de même car eux aussi ont leurs idoles à détruire.
- Soit l’Église « s’acculture ». Cela signifie qu’elle s’adapte à la culture environnante. C’est le choix de l’Église  quand elle tolère et finalement s’adapte à l’idéal mondialiste du profit, quand elle se réjouit d’une réussite individuelle sanctionnée par l’argent. Certains « évangéliques » considèrent d’ailleurs que devenir riche est signe d’une bénédiction divine.                                 
- Reste enfin pour l’Église, la possibilité de choisir « l’inculturation », de la pénétration. C’est la stratégie qu’adopta l’Église primitive quand elle fit entrer le message de l’évangile dans les catégories intellectuelles de la culture dominante gréco-romaine d’alors. Les chrétiens refusèrent par exemple de devenir soldats ou fonctionnaires pour ne pas devoir rendre un culte à l’empereur. Quand ils eurent parfaitement subverti la culture de l’empire romain, Constantin finit par se convertir. Le christianisme devint alors religion d’un État jusqu’alors persécuteeur.

Un dogme valable un temps peut se périmer

Le Symbole dit des apôtres en est l’illustration. Utilisant les concepts philosophiques gréco romains du temps, l’Église formula ce symbole. C’était d’une certaine façon, le résultat de l’inculturation, d’une capacité à faire pénétrer le message chrétien dans la culture de l’époque. Cela répondait aux besoins du quatrième et du cinquième siècle. Ce même dogme ne dit plus grand-chose aujourd’hui. L’inculturation exige un effort intellectuel pour faire entrer le message religieux dans la culture dominante. Faire pénétrer le message de l’évangile dans notre monde sécularisé, soumis à l’idéologie mercantile du mondialisme est un challenge. C’est pourtant la seule solution si l’on souhaite transmettre autour de soi et à la génération future le message des évangiles.

L’instauration d’un dialogue

Espérer transmettre aux générations futures les solutions adoptées par les générations précédentes est voué à l’échec. Ces nouvelles générations ne parlent plus la langue de leurs pères. La plupart de nos contemporains sont également désaculturés sur le plan religieux. Par ailleurs les solutions qui résolvaient les problèmes qui se posaient dans le passé sont inadaptées aujourd’hui car les problèmes ne se posent plus de la même façon. La question posée aux églises est la suivante : sont-elles capables de l’effort intellectuel et moral nécessaire pour « inculturer » le monde contemporain ? Il n’est pas question de satisfaire les attentes supposées des incroyants pour leur présenter le message et le dieu qu’ils souhaiteraient. Ce serait de la démagogie et ne pourrait que satisfaire le culte d’une idole. Il s’agit simplement de commencer par une écoute permettant de comprendre quelle est la question ultime qui les taraude, qui les angoisse peut être, avant de  tenter d’engager le dialogue pour apporter la réponse que nous inspirerait l’évangile en utilisant le langage contemporain.

 H.L.

P.S. C’est en m’inspirant du livre d’Olivier Roy,  «  La sainte ignorance » que j’ai utilisé les concepts ayant traits à la culture.

 



[1] Touraine, Pourrons nous vivre ensemble. Biblio, essai. 1999.