Je suis vraiment très âgé et ma femme est très très fatiguée. Elle prend une dizaine de médicaments par jour. Elle a pourtant accepté l’invitation de notre fille qui désirait que l’on visite la maison qu’elle a achetée au Maroc. Alors nous y sommes partis.
Rester à la maison, c’est bien sûr, la sécurité, le confort, la routine des habitudes. On est parfaitement sécurisé. Mais c’est déjà la mort. Il n’y a plus que le passé à ruminer. Prendre la route, c’est aller vers demain, pour voir, pour rencontrer, pour découvrir et se dévoiler devant l’inattendu. C’est aller vers l’avenir. C’est participer, créer.

Il en est de même pour la chrétienté. Ou bien elle se mure dans ses certitudes, dans son passé, et elle se sclérose. Elle va même tant sacraliser son passé qu’elle s’auto divinise si je puis dire. Par contre, si elle bouge, se laisse interpeller par le monde et s’efforce de répondre aux questions qui lui sont posées, alors elle se renouvelle et avance en se laissant mettre en question par le Christ. Elle redevient vivante et parfois elle est porteuse de sens.

Nous avons donc visité la maison de notre fille. C’était à deux heures de route au sud d’Agadir. C’est une habitation de 500 mètres carrés avec de très hauts murs de terre . Il n’y a en fait que trois petites pièces habitables et une immense cour intérieure qui servait, je pense, à parquer les animaux. Mais ce qui justifiait le voyage , c’était les voisins de ma fille , le magnifique bleu du ciel du Maroc, avec tout près, la mer dont la ligne d’horizon se cache dans le cielpour qu’on ne la voit pas. C’est peut-être à cause de la brume.

Abdoula nous a invités à partager un tajine. Il s’agissait d’un tajine de pauvre avec trois crottes sur un petit tas de couscous qui cachait les restes d’un poulet. Mais quel plaisir d’écouter les sœurs et les cousines d’Abdoula se mettre en boîte et rire en se moquant les unes des autres surtout de la plus jeune qui va bientôt se marier. Nous avons vu le  peu avec lequel ils vivent et qu’ils partagent avec l’étranger. J’ai appris leur difficulté à trouver un travail trop souvent épisodique.

Le lendemain, en lisant des revues , j’ai appris combien les riches étaient riches, comment vivaient le roi et sa famille, et pourquoi la moitié de la jeunesse marocaine désirait émigrer parce qu’elle n’avait plus aucun espoir en restant dans ce merveilleux pays. Bref ! J’ai eu l’impression que l’Islam justifiait la soumission de tout un petit peuple , non pas à Dieu, mais aux puissants, exactement comme c’était le cas en Europe et tout particulièrement en France avant qu’on ne coupe la tête de Louis XVI, puis pendant les trois siècles qui ont suivi, on a très lentement appris ce que pouvait être une démocratie avec l’idéal de liberté, de justice, de respect de la personne.

Le message de l’évangile y est sûrement pour beaucoup. Ce message a mis du temps à s’affirmer, à s’imposer et à finalement  se séculariser. Jésus avait réinterprété la loi héritée du judaïsme. Il l’avait libérée de la compréhension strictement juridique qu’en avaient retenue les autorités religieuses pour asseoir leur pouvoir. Ils s’efforçaient de découvrir quelle était la volonté de Dieu à chaque action rendant l’homme prisonnier d’un code à respecter. Pour eux il fallait non pas se réaliser, mais satisfaire aux exigences de Dieu. Jésus a transformé d’une façon radicale ce rapport à la loi en faisant coïncider l’obéissance à Dieu avec le centrage sur le prochain.   Il avait ouvert les portes au dynamisme créateur de Dieu qui appelle les hommes à se tourner résolument vers un avenir heureux en sortant de leurs maisons pour se mettre en route en s’associant à son œuvre.

H.L.