Le monde a-t-il été créé par Dieu ? A partir de rien ? Dieu ne serait il que l’organisateur d’un monde déjà là de toute éternité ? La réponse de la manière dont on comprend notre propre relation au monde, à Dieu, à la nature  et à nos semblables. Cette compréhension débouche sur une révolution ecospirituelle.

 Notre réflexion commence par une citation du deuxième  livre des Maccabées. « Je te conjure mon enfant, regarde le ciel et la terre, contemple tout ce qui est en eux et reconnais que Dieu  les a créés de rien et que la race des hommes est faite de la même manière. Ne crains pas ce bourreau, mais te montrant digne de tes frères, accepte la  mort, afin que je te retrouve avec tes frères au temps de la miséricorde ». C’est l’exhortation qu’adresse une mère à son fils pour l’encourager à subir l’atroce mort que lui réserve Antiochus Épiphane IV qui vient de faire mourir sous ses yeux ses six frères. Ce que le jeune homme doit retenir est simplement que Dieu est absolument tout-puissant, que lui-même retrouvera sa mère et ses frères au-delà du mur de la mort, que le roi qui le suppliciera dans un instant finira certainement dans la géhenne, car Dieu est juste et ne laissera pas ces crimes impunis. Le Nouveau Testament a repris cette croyance juive( Col.1, 15 ss ; Jn 1,3 ; Heb 11,3). C’est bien sur ce court passage que s’est appuyée la chrétienté pour affirmer que Dieu est bien le créateur du monde.

La Bible, on le sait, n’est pas un ouvrage énonçant des doctrines. C’est le récit d’une relation, d’une histoire d’amour entre Dieu et son peuple chéri. Il est donc compréhensible que l’on y trouve de nombreuses contradictions. La création en est l’exemple type. Au livre de la Genèse, dès le premier verset, figurent deux conceptions différentes de la création, conceptions soulignées par les traducteurs au gré de leurs convictions. Soit, comme dans les cosmogonies antiques, « l’auteur pense plutôt à l’action créatrice de Dieu qui organisant le monde »[1] ,  d’un monde déjà là, sous la forme du chaos du « tohu wa bohu », soit il s’agit d’un commencement à partir de rien, ex nihilo. C’est cette dernière conception que l’Église a retenue, car elle souligne la toute-puissance de Dieu.

La théologie du process retient plutôt la thèse selon laquelle la création consiste en une organisation du chaos déjà là. Comme l’explique R. Picon, pour les théologiens du Process, Dieu est pensé comme une force de nouveauté et de créativité qui transforme le monde et qui ne cesse de l’ouvrir sur de nouvelles possibilités. Ces transformations visent à le rendre plus harmonieux, moins déchiré et torturé. « Dieu, écrit John Cobb, est un amoureux du monde qui attire celui-ci toujours plus loin, au-delà de ce à quoi il est parvenu, en affirmant la vie, la nouveauté, la conscience et la liberté, encore et toujours. » Dieu « nous attire vers un avenir ouvert et non depuis un passé établi », précise-t-il encore. Intervenant dans le monde, Dieu se laisse lui-même transformer par ce qui s’y produit. C’est sans doute là que réside la plus grande originalité de la théologie du Process. Dieu n’est pas impassible, lointain et indifférent. Il est affecté par les événements de l’histoire et de notre existence. Sa capacité à susciter une nouveauté est toujours en partie déterminée par l’état du monde présent et par l’ouverture des entités du réel aux forces persuasives de Dieu. Celui-ci ne peut en effet transformer le monde à sa guise. Il rencontre des résistances, s’affronte aux immobilismes et connaît des échecs. À défaut de pouvoir nous contraindre, il ne peut que nous persuader. C’est ainsi que, pour les théologiens du Process, Dieu permet une nouveauté et se trouve lui-même renouvelé. Comme l’écrivit Whitehead : « Il est aussi vrai de dire que Dieu transcende le monde que de dire que le monde transcende Dieu. Il est aussi vrai de dire que Dieu crée le monde que le monde crée Dieu. » 

Il nous est impossible de nous appuyer sur une preuve scientifique, rationnelle, pour faire un choix entre les différentes options de la création ex nihilo ou là depuis toujours. Notre décision repose sur une argumentation du cœur et non de la raison, même si, comme le fait remarquer Egger,[2]  « il existe des correspondances troublantes entre la théologie du rien divin issue de la Bible et les découvertes de la science contemporaine. La physique quantique voit en effet,  l’origine du monde dans un « vide » primordial.

Notre choix final dépend en fait, de la manière dont nous comprenons la relation de Dieu au monde et à nous-mêmes. Deux possibilités s’offrent à nous :
- soit nous situons Dieu complètement en dehors et au-dessus des réalités naturelles, en adoptant une compréhension supranaturaliste. Dieu est alors un étranger, un inconnu dont nous ne pouvons rien dire. C’est Dieu qui se révèle à nous s’il le souhaite. Il intervient par une démarche surnaturelle. Nous croyons alors en la Révélation, à ce que nous découvrons dans l’Écriture. La raison n’intervient pas. Un monde supranaturel existe à côté du monde naturel dans lequel nous vivons. L’homme est soumis à une puissance extérieure que les philosophes ont souvent rejetée, car cette compréhension peut favoriser l’obscurantisme.
- Soit nous adoptons une compréhension naturaliste. Cette façon de voir était celle de Spinoza admettant qu’il n’y avait aucune distance entre Dieu et la réalité du monde. Le vicaire savoyard de Rousseau cherchait également Dieu dans la nature et la conscience. Cette approche naturaliste est celle qu’a adoptée André Comte-Sponville qui nous invite à trouver en nous et autour de nous, parfois dans la nature, une vérité  cultivée dans son intériorité. Le naturalisme débouche sur un athéisme et sur une attitude stoïcienne de résignation.

Et voici une troisième voie :

La théologie du process au départ assez proche des thèses naturalistes, considère que tous les êtres appartiennent au même univers. Ce courant théologique ne sépare pas le naturel du surnaturel, n’oppose pas le monde de Dieu à celui du monde. Le monde se trouve en Dieu et Dieu se trouve dans le monde. La création est en Dieu et est habitée par le divin. C’est une réponse qui se réfère au panenthéisme, à  ne pas confondre avec le panthéisme qui divinise la nature. Cette compréhension ouvre la porte à une lecture écologique ou plutôt « écospirituelle » de la relation de Dieu avec le monde et par voie de conséquence, à une révolution spirituelle conduisant à une découverte de ce que peut être une écologie intérieure. Cette  compréhension modifie totalement nos perceptions  et nos relations avec la nature, avec Dieu, et avec nos semblables.

Et voici la troisième voie: Nous devons chercher Dieu et discerner sa présence dans le banal, dans le quotidien. Il se trouve ici-bas et nulle part ailleurs. Le monde est le lieu de Dieu. Sa transcendance réside dans l’élan vers l’avenir, dans la force de transformation et de renouvellement qu’il donne à toute réalité. Il est dans le monde comme le levain dans la pâte, la travaillant de l’intérieur sans se confondre avec elle. Dieu est une personne vivante. Il arrache à l’insignifiance et préserve de l’anéantissement chaque instant de la vie multiple de l’univers.

Dieu est dans le monde, ou nulle part, créant continuellement en nous et autour de nous. Ce principe créateur est partout, dans la matière inanimée ou animée. La création est continuelle, imprime un dynamisme au monde et suscite toujours du nouveau. La créativité divine nous rend créateurs. Nous offre un jeu de possibilités, nous imprime une impulsion initiale, ce qui nous permet de créer. Nous devenons co-créateurs avec Dieu. Dieu veut que le monde change. Il travaille à sa transformation. L’obéissance de la foi consiste à participer à son action. Répondre à Dieu c’est vivre en fonction d’un avenir radicalement nouveau. Dieu a besoin des hommes pour que ses interventions aboutissent.

Ce que la confession de foi suivante résume ;

Je crois qu'une forte et dynamique puissance de création et de transformation, que je nomme Dieu, crée - libre et responsable - et habite chaque élément dont l'univers est constitué - êtres humains, animaux, végétaux, minéraux, matière, etc. - tentant sans cesse, avec détermination et persévérance, de le convaincre de faire ce qu'il lui propose.

Je crois que Dieu a fait incarner son dynamisme créateur et transformateur, que je nomme Christ, en Jésus de Nazareth lors de son baptême et que celui-ci, tout au long et jusqu’au bout de son ministère, de manière exemplaire, a rempli la mission que Dieu lui a confiée, au risque de sa vie, qu'il a finalement donnée pour authentifier son message.

Je crois qu'un puissant esprit de lumière, que je nomme Esprit de Dieu, nous éclaire et nous guide sur le chemin de vie que Dieu nous invite à suivre.

Je veux croire en l'amour et en la paix entre les hommes. Le Christ, Jésus, nous invite à écouter le message de l'Évangile, que l'Esprit de Dieu nous conduit à l'entendre.

H.L.

 

 



[1] Cf. introduction au livre de la Genèse d’près la traduction de La T.O.B.

[2] M.M. Egger : La terre comme soi-même, ed. Labor et Fides 2012