Il y a un lien privilégié entre la pensée et le langage. Le langage exprime une pensée et permet de réfléchir, de dialoguer avec soi-même ou avec autrui.
Le mot donne à la pensée son existence. La pensée donne corps à la chose ou à l’idée exprimée. Le langage exprime donc la pensée et permet de réfléchir, de dialoguer avec soi-même ou avec autrui. S’il y a un lien clair entre la chose ou l’idée, la pensée devient évidence. Sinon, s’il y a disharmonie entre le mot et la réalité dont on parle, ou avec l’idée exprimée, la pensée n’est plus évidente.
Ce clivage entre le mot et l’idée peut apparaître à la suite d’une prise de conscience, d’une expérience, d’une rencontre, d’une découverte.  Cela nécessite une mise au point, avec soi-même ou avec autrui. Il faut faire l’effort de douter de l’idée que l’on se faisait de la chose ou de l’idée en question pour finir par parler de la même chose, avec le même langage. S’ils n’y parviennent pas, ils ne se comprennent pas. Ils ne sont pas sur le même trottoir.

Cette mise au point peut se faire en soi-même. Si le sujet n’y arrive pas, si le mot ne correspond pas ou ne correspond plus à l’idée qu’il se fait de la chose exprimée, il n’y adhère plus. Il n’y croit plus.

Si je récite le Notre Père et commence par ces mots : « Notre Père qui es aux cieux … » est-ce que je place Dieu notre Père au ciel ? Est-ce une façon de parler pour ne rien dire ? Par habitude ? Il me faut faire absolument une mise au point sur ce que je mets derrière ces mots « Notre Père qui est aux cieux… »  Dieu est-il vraiment au ciel ? A-t-il encore une place pour moi? Si oui laquelle ? Si ce que je récite ne veut plus rien dire pour moi, je ne pense donc  pas un mot de ce que je dis.

Nos Églises nous font réciter, chanter des mots auxquels nous  ne donnons plus le même sens que celui qu’il avait pour nos parents. Et nous ne disons rien. Est-ce pour ne pas faire de peine au prêtre ou au pasteur ? Est-ce que le prêtre ou le pasteur n’osent pas nous proposer d’autres mots pour faire une mise au point sur le sens nouveau à donner aux mots par crainte de  nous déstabiliser ? Ils pourraient par exemple proposer de changer les paroles d’un couplet visiblement complètement décalé par rapport à l’actualité.  Personne dans l’assemblée ne  protesterait. Bien au contraire. Ainsi tout le monde joue la comédie en restant dans l’ambiguïté.  Peut-on alors s’étonner de ce que nos enfants n’aient plus du tout envie de jouer à ce jeu-là histoire de ménager la susceptibilité de grand-mère.

Cette mise en question du langage va beaucoup plus loin. Nous vivons en effet une crise importante depuis quelques années. Il est évident qu’après les trente glorieuses, nous avons basculé dans un autre monde. Pourtant nous faisons comme si rien n’allait radicalement changer. Cela concerne notre façon de consommer, de considérer que la nature est toujours à exploiter sans retenue, sans la respecter. Cela concerne également notre conception de la société. G. Agamben, un philosophe italien cité dans un article paru dans le site des Réseaux du Parvis dit la chose suivante :  « Nos sociétés modernes qui se disent laïques sont au contraire gouvernées par des concepts théologiques sécularisés qui agissent avec d’autant plus de puissance qu’ils n’en sont pas conscients. Nous n’arriverons jamais à saisir ce qui se passe aujourd’hui sans comprendre que le capitalisme est en réalité une religion…  En gouvernant le crédit, la banque qui a pris la place de l’Église et des prêtres, manipule la foi et la confiance des hommes ».

L’article cité considère que cela nous ramène au cœur de la Bible, à la lutte contre l’idole. J’en suis pour ma part convaincu. Mais si nous continuons à lire la Bible en lui faisant dire des sornettes pour rester en accord avec le langage des théologiens du cinquième siècle et  en accord avec la pensée unique imposée par  les puissants, parole hélas  tolérée par les Églises soucieuses de leur maintien et non de l’évangile, je le crains ! La crise se terminera par un désastre sans que la chrétienté ait bougé.  Oui ! La véritable révolution doit commencer par celle du langage, de la lucidité du sens à accorder aux mots et à être conscient de ce que vit la société.

 Quand Jésus vint annoncer la venue du Royaume, il a osé redonner aux mots utilisés par les prêtres leur véritable sens.  Du coup, son langage avait pour ses contemporains un sens nouveau. Par ailleurs, il n’a pas pris de gants avec  les puissants de son temps, histoire de  les ménager. Son langage était en accord avec les Écritures et lucide pour dénoncer les idoles de la société d’alors et en rendre conscient  ses auditeurs. A nous de retrouver le sens de ses mots.

H.L.