Nous sommes entrés dans un monde désenchanté[1], méfiant à l’égard de tout ordre transcendantal. J’ajoute que ce monde est non seulement désenchanté, mais déshumanisé. L’humanisme avait à la suite des Lumières, laïcisé les valeurs issues du christianisme. Il avait idéalisé la nation, puis la démocratie. Les Droits de l’homme étaient devenus le système de valeurs ou de références faisant loi. Mais sous la poussée de l’individualisme, du néo-libéralisme, de la société technicienne, de nouveaux paradigmes, de nouveaux systèmes de référence irriguant une culture néopaïenne se sont imposés et fonctionnent avec la même force que la religion autrefois.

Les nouveaux paradigmes

Ces nouveaux paradigmes tournent autour de deux thèmes : la sexualité et l’individu. La sexualité mobilise l’attention avec les thèmes concernant la femme, son autonomie, la reproduction, l’homoparentalité,  la filiation. Quant à l’individu, il prétend se déterminer lui-même, dans son apparence physique avec le body-building par exemple, la chirurgie esthétique, le piercing, le tatouage, ou par ses appartenances, sa reproduction, sa réussite sociale. Les valeurs humanistes sont remises en cause. Par l’art de la déconstruction, Nietzsche a fait passer à la poubelle tout ce qui pourrait avoir une référence spirituelle. Le dogme du profit érigé en devoir absolu a permis que la personne, l’être singulier qui pouvait prétendre rester libre de donner un sens à sa vie par ses choix d’adulte responsable, soit réduite dans le monde du travail en particulier à une simple mesure d’ajustement. Il est un numéro sans nom. Il doit sans cesse s’adapter, vivre dans l’instant, sans projet, sans pouvoir donner sens à son travail.  La technique autrefois appliquée à la matière gère maintenant l’individu tant que la robotisation ne permet pas encore de le remplacer. Grâce à la dérégulation mondialisée, ce n’est plus la loi du marché qui préside aux échanges, mais c’est la spéculation financière qui impose sa loi aux politiques, aux entreprises et aux citoyens. En dehors du monde du travail qui par le passé donnait sens et fierté, l’individu à titre personnel n’a pour valeur que sa capacité de consommation. La famille est son refuge tant qu’elle ne bascule pas dans l’instabilité, la misère.

La sainte ignorance
                                                                                                                                                                                                    Le christianisme n’intervient plus. Son discours n’a plus aucune prise, car les valeurs auxquelles il se réfère n’ont plus cours culturellement. Allons-nous opter pour l’attitude du repli sur soi même ? Clamer le retour aux valeurs et aux dogmes du passé ? L’idéal serait alors de nous enfermer dans un monde révolu comme l’ont fait les amish. On suivra peut-être alors les religieux qui optent pour un retour à la sainte ignorance[2]. Moins on réfléchit, moins on pense pour s’en tenir aux dogmes du passé ou à la lettre des textes bibliques,  plus on en appelle à l’Esprit Saint, plus on sera sécurisé. Nous parlerons en langues incompréhensibles sauf pour ceux qui sauront traduire. Nous serons habités par l’exaltation, par l’émotion. Ce sera là la preuve que Dieu est bien en nous.      

Ceux qui préfèrent la lucidité, au risque de mettre en question des  certitudes acquises par habitude, trouveront  dans les pages qui suivent matière à réflexion et, je le souhaite, un ressourcement aux fondamentaux de l’évangile. Pour cela il faut nous libérer de l’hétéronomie.

L’hétéronomie

Tout le langage construit par le christianisme pendant 2 000 ans s’est transformé en une langue étrangère à partir du XXe siècle. La raison en est qu’au XVe siècle une révolution copernicienne s’est produite. « L’humanisme dit Lenaers[3], provoqua au siècle suivant, l’émergence des sciences modernes, qui en quelque 300 ans changèrent la face de la terre ». Les mots pourtant ont perdu leur ancien contenu et ont acquis une nouvelle signification. Par exemple l’image que l’on se faisait de Dieu était inspirée par l’image du roi d’alors, tout-puissant, au-dessus des lois. S’il existe encore aujourd’hui des rois, ils ne suscitent plus ces sentiments aux concitoyens qu’ils côtoient. Ce changement du sens des mots a mis du temps pour s’inscrire dans la modernité. Pourtant bien des personnes pensent encore comme on le faisait au Moyen-âge. La plus grande partie des prêtres et des pasteurs parlent encore aujourd’hui en utilisant des mots chargés du sens qu’ils avaient autrefois. Ils parlent aux fidèles en se servant de cette langue du passé. Bien entendu, ils sentent pour la plupart qu’il y a un décalage entre la compréhension que l’on avait du monde autrefois et la compréhension que l’on en a aujourd’hui. Il n’y a plus guère de personnes qui considèrent que le monde d’en bas, celui des hommes, est régi par un monde d’en haut habité par un ou plusieurs dieux.  Cela n’a plus guère de sens aujourd’hui. Mais par routine, ou plutôt pour ne pas affoler leurs auditoires, prêtres et pasteurs persévèrent. Ils parlent alors d’un Dieu tout-puissant, ce qui sous-entend que Dieu est capable d’intervenir dans le monde en mettant au défi les lois de la physique. Ils parlent aussi du Fils de Dieu qui, il y a 2000 ans,  serait descendu du ciel, puis après sa mort, serait ressuscité et serait remonté au ciel 40 jours plus tard. Ils  n’ont pas renoncé au monde « d’en haut ». Ils souhaitent que les fidèles gardent au cœur et en tête la vision chrétienne du passé, qu’ils aient toujours la conviction que notre univers dépend totalement d’un autre univers et font de temps à autre appel au surnaturel, exactement comme si notre monde était dirigé par un Dieu omniscient, tout-puissant, résidant dans les cieux. Les chrétiens doivent alors rester habités par l’espérance que les puissances célestes vont répondre avec bienveillance à leurs prières, à leurs supplications. N’est-ce pas la vérité puisque la Bible le dit ? Nous en avons par exemple la preuve au livre de Josué qui obtint de Dieu la puissance d’arrêter le soleil sur Gabaon pour permettre à son peuple d’achever la victoire sur les Amorrites.  Le Seigneur combattait en effet pour Israël. ( Josué 10, 12-15 ).

 Cet univers  pré moderne d’autrefois,  se définit comme univers hétéronome parce que dans cette perspective, notre monde est complètement dépendant de cet autre monde, de « ce monde d’en haut ». L’ennui est que plus personne aujourd’hui n’adhère intellectuellement à cette vision hétéronome. Et, fatigués de faire semblant d’y croire pour ne pas peiner leurs prêtres ou leurs pasteurs, les fidèles quittent les temples et les églises. La langue que prêtres ou pasteurs leur parlent ne correspond plus à grand-chose pour eux. Le travail commencé par quelques humanistes au XVe , poursuivi au XVIe siècle, a en effet fissuré l’unanimité avec laquelle on acceptait l’existence de cet autre monde. Descartes lui-même, et maints hommes de science de son époque adhéraient encore à une vision hétéronome. Mais peu à peu, au fil des siècles, « il ne resta plus aucun recoin où l’hétéronomie aurait pu se réfugier. La baguette qui dirige le ballet des planètes et des astres ne se trouve pas hors de ce monde : le cosmos suit sa propre mélodie, obéit à ses propres lois, est autonome. Le nouvel axiome (de la modernité), opposé à celui de l’hétéronomie, faisait son entrée et éliminait peu à peu l’ancien ».

Conclusion

Retrouver la langue de la modernité pour dire notre foi dont les fondements sont toujours ceux des Écritures est possible. Cela demande bien entendu un petit effort. En effet, il va falloir mettre au rebut un catéchisme complètement dépassé, et cela heurte nos habitudes. Il va également être nécessaire de retranscrire les vérités contenues dans ces textes parfois mythologiques, pour en retirer la vérité contenue sans prendre les images et les symboles utilisés par leurs auteurs pour des vérités objectives. Ces derniers vivaient dans une culture et un environnement totalement différents du nôtre. Leur univers n’hésitait pas à faire appel au surnaturel pour exprimer la vérité de leurs expériences spirituelles. Garder le suc, l’essentiel de leur vécu et l’exprimer avec le vocabulaire de la modernité, c’est la seule façon de restituer le message d’amour de l’évangile pour qu’il soit compris et entendu  aujourd’hui.

H.L.

 

 



[1] Marcel Gauchet, Un monde désenchanté. Ed de l’Atelier2004

[2] Olivier Roy, La sainte ignorance, ed. Seuil 2008

[3] Lenaers, Un nouveau christianisme est possible, Golias, 2011