Un cercle « Évangile et Liberté » est fondamentalement pluraliste. Chacun y est invité à clarifier ce qu’il croit ou ne croit pas ou plus. Il est écouté dans le plus grand respect. La foi prime dans la liberté sur les doctrines. Ainsi tous s’entraident pour réaliser une active fraternité.

D’unifiée qu’elle était autrefois par l’adhésion des fidèles à une même croyance, l’Église est devenue pluraliste. Quand la communauté récite du bout des lèvres une même confession de foi, le credo par exemple, aucun des frères ne met le même contenu derrière les mots prononcés. Chacun récite dans son for intérieur sa propre profession de foi. Oui ! l’Église est devenue pluraliste.
La société a déteint sur elle, tout particulièrement depuis les années 70/80. L’individualisation a pris le pas sur l’idéal républicain. La religion sociale et civique s’est désagrégée « en même temps que les relais de l’éducation scolaire et familiale : le maître et son programme, le père et son autorité structurante ».[1]

Cet individualisme met aujourd’hui la démocratie en danger. Quand un gouvernement veut, sous la pression des événements, qu’ils soient d’ordre économique, politiques, sociaux, entreprendre une réforme, il se heurte à mille résistances. Faut-il laisser les grandes surfaces ouvertes la nuit ? Les clients disent oui, mais ne souhaitent pas travailler la nuit. Les syndicats sont contre. Les vendeurs mieux payés sont pour. Conséquence : les élus  qui exercent le pouvoir au nom de leur représentativité, ne cessent alors de consulter les sondages souvent contradictoires, pour prendre ou retarder une décision, fut-ce au détriment de l’intérêt général et de l’avenir de leurs enfants. La demande du citoyen est pluraliste.
Les Églises fonctionnent aujourd’hui sur le même mode. Elles rappellent l’importance des dogmes, imposent le respect des rites, de la liturgie, et pourtant, pour vaincre l’ennui qui se fige sur les visages de l’assemblée qui s’étiole, prêtres et pasteurs cherchent à utiliser les techniques qui font illusion comme les rassemblements éphémères ou la sono. Mais ils ne changent rien quant au fond !

L’Église doit donc accepter le pluralisme, la diversité des choix, des convictions des fidèles. L’on vivait sa vie spirituelle il y a encore peu, avec le sentiment de dépendre d’un ordre signifiant voulu, par un Dieu régentant le monde du haut du ciel. Ce sentiment a disparu avec la croyance que ce cosmos hétéronome existe encore. Il faut donc changer les fondamentaux.

Certains croient à la maîtrise de la raison; d’autres ont une conception idéale de la vie familiale. Il y en a qui tentent de développer l’expression de soi ; d’autres encore visent peut être leur réussite sociale, ou veillent à leur renommée. Chacun donc est différent et est en quête d’un cadre de référence singulier qui donne sens à son existence, cerne son identité. L’unité, le liant, ce qui peut donner corps à l’Église repose sur les sujets, sur les fidèles eux-mêmes. La condition de renouvellement de l’Église ne relève plus des croyances, mais de l’éthique qui permet le vivre ensemble, la convivialité, la gestion du bien commun que Dieu nous a chargés de gérer au mieux des intérêts de l’humanité et du cosmos.
Je veux parler ici de l’eau, de la terre, des ressources naturelles, de l’avenir de la planète. Je veux parler de la façon dont on peut gérer les biens communs au mieux des intérêts de tous sans confier par exemple la propriété d’une source à un seul propriétaire qui exploiterait ses voisins, mais à la communauté du village. Pourquoi confier la gestion des autoroutes à une société privée, les ressources énergétiques à un lobby ? On peut sortir du capitalisme et éviter le communisme. Cela signifie changer radicalement de système social.  

Cela justifie un retour aux sources de l’évangile : une prise au sérieux de l’annonce du Royaume déjà là et pourtant pas encore tout à fait là. Dieu avait chargé Moïse de conduire le peuple élu vers la terre promise. Le Dieu auquel Moïse obéissait était un dieu tout puissant, imposant sa loi au besoin par le glaive. Moïse avait libéré le peuple des mains du pharaon. Puis Jésus est venu nous conduire vers une autre terre promise. Il est venu soustraire les fidèles à l’emprise de César. Mais lui n’appelait pas au soulèvement contre l’occupant et à la guerre finale pour établir le règne de la Loi. Fut-ce la loi du décalogue ! Dégagé du monde, il n’affronte pas les trônes et les dominations terrestres. « C’est dans le secret des cœurs qu’il se livre, à distance infinie de ce que César exige, et qu’il faut lui rendre, dans la vraie certitude que le royaume est ailleurs »[2]. La véritable puissance de Dieu s’affirme dans la faiblesse de l’homme Jésus, parfaitement étranger aux affaires de ce monde. Il règne par l’amour.

La foi ne justifie plus l’opposition aux autres, serait-ce par des affirmations dogmatiques. L’Église en effet devient pluraliste. La foi est ce qui permet de se sentir intimement lié à la totalité du monde, quelles que soient les convictions spirituelles des uns ou des autres. Aujourd’hui, notons-le, ce n’est plus César qui règne. César est sous la domination de la finance dérégulée.  Or ce ne sont pas les marchés qui sont à l’origine du lien social. Les lois actuelles du marché édictées par le néo-libéralisme me disent : « attention ! L’autre est un danger contre lequel tu dois apprendre à tes enfants à se défendre.
Jacob, au moment de retrouver son frère Ésaü adoucit la violence de son frère qu’il craint, lui donne partie de son troupeau et même ses serviteurs. Il ne défend plus une société de propriétaires. Et après avoir franchi le gué de Yaboq, il tombe dans les bras de son frère (Gen. 32 ). Comme le dit Gaël Giraud « Un troupeau ou un portefeuille d’actifs financiers n’ont jamais conduit deux frères à se parler en vérité ».[3] La vocation aujourd’hui comme hier de l’Église est de mener le combat contre le veau d’or. Il lui faut quitter ce monde pour celui vers lequel nous conduit le Christ. Il ne s’agit pas d’une évasion, mais d’en engagement militant ici et maintenant, car le temps presse.

Hugues Lehnebach


[1] A. Touraine, Pourrons nous vivre ensemble ?  biblio essais, 1999.

[2] Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde, Gallimard, 2004

[3] Gaël Giraud, Illusion financière, ed. de l’Atelier, 2013