Le Nouveau Testament propose plusieurs interprétations de la mort de Jésus :
Premier modèle : l’assassinat résulte d’une erreur humaine, d’une ignorance, d’un calcul politique (Lc. Et épitre de Pierre)
Deuxième modèle : Jésus fait don de sa vie par refus de démentir la vérité de sa parole, révélation de Dieu. (Mt. Ap.)
Troisième modèle : la mort de Jésus ouvre le chemin de la liberté. (Jean ,Hb.)
Quatrième modèle : la croix libère de l’emprise des puissances qui asservissent. (Mc et Paul).
Vouga poursuit la réflexion et apporte sa propre vision qui renouvelle considérablement la notre propre lecture de la mort de Jésus.

Jésus est-il vraiment allé à la mort pour payer le prix de notre péché? La croix est-elle le signe de la mort expiatoire du Christ ? La théologie médiévale et les catéchismes de la Réforme ont effectivement gravé dans les esprits cette lecture sacrificielle de la croix. Cette interprétation provoque un malaise parce qu’elle nous enferme dans une culpabilité malsaine et donne de Dieu une vision inacceptable. Vouga dans son livre intitulé « La religion crucifiée », considère que cette compréhension de la mort du Christ est en parfaite contradiction avec le message libérateur des évangiles. Sa lecture des causes et des raisons de cette crucifixion est révolutionnaire comme il le montre dès les premières pages du livre « La religion crucifiée ». Je vais tenter de faire passer son message.

Jésus s’est attablé sans tenir le moindre compte des distinctions sociales de ceux qui étaient assis à côté de lui, ni des règles de bienséance, ni des prescriptions religieuses, sans se soucier  de ce qui distinguerait le pur de l’impur, le sacré du profane. Il a mangé et bu avec de collecteurs d’impôts, perçus par la population comme de véritables « collabos » du pouvoir. Il a partagé son pain avec des pêcheurs, et même sans doute des femmes, ce qui était un scandale tant pour les juifs que pour les Grecs ou les Romains. Mais ce qui est le comble du scandale, c’est que Jésus  laisse entendre que dans ces tablées se réalise, se manifeste la présence de Dieu. ( Cf. Mt 11, 16-19).
Quand Jésus entre en relation avec quelqu’un, il ne prend pas en considération le statut social de la personne en question. Qu’il s’agisse d’un esclave, d’un homme libre, d’une femme, d’un juif ou non, peu lui importe ! Il voit en chacun, en chacune, l’histoire de la personne individuelle, telle qu’elle ou tel qu’il est. Sous le masque dont cette personne est affublée par la société, Il reconnait la personne inconditionnellement, avec son authentique identité. C’est ce regard neuf qui incarne la présence effective de Dieu. C’est ce qui  annonce son Royaume. Dieu, en la personne de Jésus Christ, est immédiatement présent, sans prêtres, sans institutions médiatrices, sans différence entre ce qui relève du sacré ou du profane. La présence de Dieu fonde la reconnaissance inconditionnelle et réciproque entre des personnes libres et responsables.  Ce n’était pas le mode de fonctionnement du système religieux mis en place. Cette dimension universaliste, qui permet à chacune, chacun d’être reconnu, accepté, valorisé est le résultat de l’amour de Dieu manifesté par la croix et la résurrection. Dieu s’est  reconnu en Jésus. S’est identifié à Jésus. Vouga y voit la source évangélique et le message de la laïcité affirmant l’égalité parfaite de tous qu’il soit juif ou non, riche ou pauvre, homme ou femme.

Un autre événement est à prendre en considération : l’intervention de Jésus chassant les vendeurs du temple. De sang-froid, il met en péril tout l’édifice sur lequel repose le système religieux. Il veut que le Temple redevienne maison de prière. Or les grands prêtres et les scribes voient dans le Temple un centre très rentable des cérémonies religieuses et des sacrifices qu’ils administrent. En chassant les vendeurs du Temple, Jésus ôte toute légitimité à l’ordre religieux des prêtres. Il les dépossède de leur pouvoir. Il brise les frontières entre le religieux et le profane, entre homme et femme, entre aristocrates et pauvres. Il ouvre, autre scandale, « la maison de Dieu » à l’ensemble de l’humanité et à chaque personne, hors religion, et quelle que soit sa singularité.

Si l’Église se polarise sur la croix seule, sur la notion de sacrifice substitutif, sur l’exaltation de la culpabilité, de l’identification au Christ souffrant, elle manque le message de la résurrection. Elle se saisit de cette perche pour réhabiliter l’ordre moral, le système social attribuant à chacun un rôle et un statut différent, d’homme libre ou non, d’homme de femme,  de riche ou de pauvre. Elle reprend pouvoir et fonctions de médiation entre le peuple et Dieu. Or «  l’Évangile de la Résurrection et de la mort de Jésus ne concentre pas notre attention sur l’au-delà, mais d’abord sur la joie et le bonheur présents- dont la fidélité de Dieu nous promet qu’ils n’auront pas de fin ». Il ne s’agit pas d’établir un rapport au divin par des rites, mais d’annoncer la bonne nouvelle d’une relation de confiance entre Dieu et ses enfants que nous sommes.

François Vouga conclut par ces mots : « La force et la grandeur du christianisme fondé sur la révélation de la Croix ne réside ni dans la puissance de l’Église ni dans la magnificence de ses cérémonies et de ses apparats, mais dans la force de conviction et dans l’engagement des croyants .… L’Évangile ne requiert aucun intermédiaire religieux pour articuler la présence de Dieu dans la vie de son peuple, mais le peuple laïque de tous les croyants est devenu … présence de l’esprit libérateur du Sauveur dans sa création ».

H.L.

P.S. pour approfondir, allez visiter la recension faite par G. Castenau et les extraits du livre  de  Francois Vougas : « La religion crucifiée » dans le site , rubrique spiritualité.