Les provocations de Vouga

Je reviens sur le livre de Vouga, « La religion crucifiée ». .Je le trouve provoquant à plus d’un titre. Il est provoquant vis-à-vis des églises quand elles se positionnent en médiatrices entre les fidèles et Dieu, et provoquant vis-à-vis des tenants de la sécularisation et d’une certaine laïcité, évacuant toutes références au christianisme. Il est très stimulant.

En premier lieu il assimile les repas auquel participe Jésus à l’annonce du royaume de Dieu. Cela peut déranger les églises. Autour de la table se trouvent en effet des êtres peu fréquentables. Il y a des collecteurs d’impôts qui sans aucun doute, se remplissent les poches en prélevant plus d’impôts que ne le leur demande le ministère des Finances de l’époque. Il y aussi des femmes ; or se mettre à table avec des femmes est interdit chez les Grecs, chez les Romains et surtout chez les Juifs. On y trouve aussi des étrangers. Des Roms peut-être. Va savoir ! Aujourd’hui Jésus se serait assis à côté d’Arabes ou même de noirs. Et Vouga laisse entendre que Jésus irait jusqu’à dire qu’en faisant cela, Dieu est présent au moment ou il partage ce repas, tout simplement parce qu’il ne fait pas le tri entre les mécréants de ce monde et lui-même. Dieu serait davantage présent à ma table qu’à l’église si je partageais mon pain avec ce que la société regarde d’un mauvais œil. C’est ce qu’avaient compris l’abbé Pierre et la Mission Populaire. Pourtant les convives ne récitent pas toujours le benedicite.

Cet auteur trouve encore un autre message dérangeant dans les évangiles. Cette fois-ci le message est dérangeant pour ceux qui se font les porte-paroles de la neutralité religieuse, de la sécularisation et de la laïcité de l’État. Le fait que pour Jésus il n’y ait, comme le dira plus tard l’apôtre Paul, « ni juif, ni Grec, ni esclave, ni homme libre, ni homme ni femme », est l’annonce de ce qui se manifestera 2 000 ans plus tard avec la Déclaration des droits de l’Homme le 24 avril 1793. Je cite Vouga : « Nous affirmerons donc que la reconnaissance inconditionnelle de la personne dans une société occidentale sécularisée et laïque, ouverte et plurielle, n’a pas à être gagnée contre le christianisme, mais qu’elle se présente comme un fruit et comme une conséquence de l’Évangile et, en particulier, de sa compréhension de la mort de Jésus et de sa résurrection ».

Vouga ne ménage pas davantage certaines églises quand il dénonce la foi assimilée à une croyance ou à une somme de pratiques religieuses définies par une institution qui détiendrait le pouvoir d’assurer le salut ou le bien-être. Pour preuve de ce message, je citerai ici le récit de Luc 18, des versets 9 à 14 ou Luc met en évidence un collecteur d’impôts et un pharisien. Tous deux sont en prière. L’un, le pharisien, se sent garanti du salut puisqu’il observe très rigoureusement la loi, et va même au-delà puisqu’il se vante de jeuner deux fois par semaine. Il se glorifie d’être juste et de ne pas être comme le collecteur d’impôts qui prie à côté de lui.

L’autre est cet infâme collecteur d’impôts qui prie lui aussi avec sincérité. Il est devant Dieu sans rien pour acheter sa clémence. Il est les mains vides simplement conscient de ce qu’il est. Devant, disons la transcendance, devant le Tout autre, il se sent coupable, incapable d’être ce qu’il devrait être s’il était dans la plénitude de son humanité. Il exprime ce sentiment en disant « je suis un homme pécheur ». Son péché ne se traduit pas par un inventaire des fautes morales qu’il aurait commises, mais par la prise de conscience de son identité, de sa finitude.

Et le scandale survient. Jésus déclare que le collecteur d’impôts, cet être impur, est justifié, c'est-à-dire qu’il est rendu juste, par Dieu, alors que l’homme pieux par excellence est déclaré pécheur. Conclusion : la religion n’a pas servi à grand-chose puisque l’homme peut être en relation directe avec Dieu simplement s’il lui fait confiance. Les intermédiaires, que ce soit les prêtres ou les institutions, sont parfaitement inutiles. Jésus déclare : « Je vous le dis, ce collecteur d’impôts sera accueilli par Dieu ».

Cet accueil signifie deux choses : la première est très importante. Celui qui est « rendu juste » a acquis une dignité, une respectabilité. Dieu lui a fait confiance. Il est désormais libre, responsable, égal à tout autre. Il a maintenant confiance en lui. Il sait vraiment qui il est. La deuxième chose en est la conséquence : il est dira t on « sauvé » c'est-à-dire réhabilité, réconcilié avec lui-même, il peut se mettre, à son tour, au service de Dieu qui veut l’associer à l’avènement du Royaume en ardent défenseur de la justice. « Sauvé » ici et maintenant et non dans l’au-delà une fois trépassé. Il ne dépend de nulle autre autorité que celle de sa conscience devant Dieu, comme le fit Luther devant le tribunal qui le jugeait pour avoir affirmé que le juste vivra par la foi et non par les œuvres. Sommé par l’Église de se rétracter, Luther avait répondu: « Ma conscience est prisonnière de la Parole de Dieu. Je ne puis ni ne veux me rétracter, car il n’est ni sur ni salutaire d’agir contre sa conscience. Que Dieu me soit en aide. » Le prêtre qui l’assistait à ce procès lui dit alors « Abandonne ta conscience, frère Martin. La seule chose qui soit sans danger est de se soumettre à l’autorité établie ». H.L