La fête de la Réformation commémore l’affichage des 95 thèses de Luther en 1517. Luther avait choisi de placarder ses thèses sur la porte de l’église de Wittemberg la veille de la Toussaint. Il était sûr d’avoir du monde ce jour-là, car les gens venaient pour adorer les reliques dans l‘espoir que cela diminuerait le temps qu’ils pourraient passer au purgatoire. Cette fête est une occasion de rappeler les principes du protestantisme. Ce qui est essentiel pour un protestant c’est la liberté de penser sans se sentir obligé d’être en accord avec une autorité, quelle qu’elle soit, religieuse ou politique. Cette liberté de conscience a été une découverte extraordinaire il y a maintenant plus de 5 siècles. Avant Luther, rares étaient les personnes qui osaient dire ce qu’elles pensaient si cela ne correspondait pas à ce que tout le monde croyait, et surtout à ce que l’Église en particulier affirmait. Car c’est l’Église qui imposait sa vérité. [1]Galilée sera encore contraint en 1633 d’abjurer ses thèses devant le Saint-Office. L’Église n’admettait pas que ce soit la terre qui tourne autour du soleil. Elle faisait confiance à Aristote plutôt qu’à la science. Elle réhabilita Galilée en 1990 ! Quand Luther découvre et ose dire que l’on est sauvé par la foi et non par les œuvres, il est sommé par l’Église de se rétracter. Il répond : « Ma conscience est prisonnière de la Parole de Dieu. Je ne puis ni ne veux me rétracter, car il n’est ni sûr ni salutaire d’agir contre sa conscience. Que Dieu me soit en aide ». Le prêtre qui dirige les débats lui avait alors répondu : « Abandonne ta conscience frère Martin ; la seule chose qui soit sans danger est de se soumettre à l’autorité établie ».

La caractéristique du protestant, ce qui détermine son comportement c’est de s’en tenir à ce qu’il croit en conscience. Aucune autorité politique ou religieuse ne peut lui imposer sa vérité. Ce comportement qui consiste à se démarquer éventuellement de ce que pensent les autres, à ne pas systématiquement s’aligner sur ce que pensent et disent « les autorités », exigeait à l’époque beaucoup de courage. C’est également le signe d’une assurance, d’une conviction, d’une certaine force de caractère. L’homme pouvait puiser en lui-même le sens de sa foi et les normes de sa vie. C’était l’audace de la confiance en soi-même, en ses propres pensées, en ses propres expériences. On y voit l’origine de l’individualisme.

La Réforme a été un cataclysme qui a ouvert les portes à la modernité. Certes ! Il est vraisemblable qu’une maturation sociale avait favorisé cette révolution. Rabelais (1494-1553) mettant en scène Pantagruel et Gargantua se permettait en utilisant l’humour de ridiculiser le conformisme et l’autorité. Le Siècle des Lumières n’a fait par la suite que conforter cette liberté de penser pour laquelle Galilée avait payé le prix fort.

Sans nier leur génie et le fait qu’ils furent sans doute inspirés par l’Esprit, sur de nombreux points, Calvin et Luther appartiennent au Moyen Âge. Ils n’étaient guère tolérants. Luther avait encouragé l’effroyable répression des anabaptistes par les princes. Il visait la restauration d’un christianisme archaïque et fut profondément antisémite. Quant à Calvin, il s’était comporté à l’égard de Servet comme le ferait aujourd’hui un sunnite à l’égard d’un chiite.

C’est, souligne A. Gounelle, au milieu du dix-neuvième siècle que le protestantisme effectue une rupture par rapport à Luther et Calvin. Une deuxième réforme dont on parle beaucoup moins a eu lieu, celle du néoprotestantisme. Des protestants écrivent alors des petites brochures qui soutiennent que leur religion est moderne, parce qu’elle a su tourner la page de l’ancien régime, et s’adapter au temps nouveau pour prôner un christianisme en phase avec la culture contemporaine et les découvertes scientifiques. À peu près à la même période Pie IX, dans le Syllabus, déclarait la guerre à la modernité L’Église catholique affirmait la permanence de ses dogmes, de ses rites, alors que le protestantisme n’hésitait pas à se transformer. En 1870 Vatican I déclare le pape infaillible.

Le néoprotestantisme opère dans la pensée et la spiritualité chrétiennes un tournant encore plus considérable que celui de la Réforme. Les protestants d'aujourd'hui ne ressemblent guère à leurs ancêtres du seizième siècle. Sur trois points importants, le néoprotestantisme se sépare du protestantisme de la Réforme.1. Il renonce, et même s'oppose à l'idée d'un État chrétien, soumis à l'Église. Il accepte la laïcité ou la sécularisation de la société. Il refuse qu'on se serve de la force ou de la loi pour imposer la bonne religion dans un pays. La foi est personnelle, individuelle, non collective.

  1. 3. Il estime que la doctrine, les dogmes, ne formulent pas une vérité absolue, ne disent pas ce qu'il faut obligatoirement croire pour être chrétien. Ces doctrines expriment la manière dont des chrétiens, en un temps et en lieu donnés, ont compris ou exprimé leur foi. À ce titre elles furent utiles pour les communautés qui les élaborèrent. Aujourd’hui elles sont donc de nos jours amendables et révisables si nous ne nous y retrouvons pas dans l’expression d’une foi formulée au cinquième ou au seizième siècle !

Pour les protestants conservateurs, et il y en a, la Réforme a été faite une fois pour toutes au seizième siècle; elle est achevée. Ils considèrent que le protestantisme actuel doit s'y tenir et la maintenir. Pour les néoprotestants, le seizième siècle a mis en marche un processus qu'il faut continuer. La Réforme représente un point de départ, une première étape, et non un modèle à imiter et à reproduire tel quel. Il importe de réformer la Réforme elle-même pour lui être fidèle. Nous devons, je pense, aller vers l’avenir, ne pas avancer en regardant dans le rétroviseur.

Depuis les années 80, nous sommes en pleine révolution culturelle avec la mise en œuvre du néolibéralisme, de la mondialisation, de la dérégulation financière, de la société de consommation. L’individualisme éthique du citoyen responsable a fait place à un individualisme égoïste. Les récentes modifications du Code civil napoléonien sont révélatrices de la profonde mutation de la famille. Le super capitalisme commence à être mis en question à cause de ses effets dévastateurs.[2]Une refonte de la conception de la nature héritée de Descartes s’impose chaque jour davantage. Les églises se vident parce que le message qu’elle s’efforce de transmettre convenait à nos grands-parents. Il ne signifie plus grand-chose à nos petits enfants. Le protestantisme doit répondre à la question : si l’objectif du christianisme n’est pas d’assurer la survie des églises, quel est le message de l’évangile dans un monde totalement sécularisé ? Cela exige un dépoussiérage total de nos catéchismes et une interprétation actualisée des évangiles. C’est à ce travail que s’est attelée la revue Évangile et Liberté.

[2]Je cite d’Emmanuekl Toniiutti L’urgence éthique, et du jésuite Gaël Giraud L’illusion financière.

H.L.