Ellul était  convaincu que le système technicien dans lequel nous vivons, exerçait un véritable totalitarisme sur la société moderne par l’exercice de la rationalité systématique. Le phénomène technique recherche en toutes choses la méthode la plus efficace, la plus rationnelle disait-il. Or l’économie a la même caractéristique. Serge Latouche, qui fut étudiant d’Ellul, en déduit que « logique économique et logique technicienne sont souvent en symbiose », car fondées toutes deux sur la rationalité. Toutefois leurs caractéristiques sont spécifiques, car la technique a pour horizon le pouvoir tandis que l’économie vise l’accumulation du capital. Comme nous allons le voir, l’économie agit donc la plupart du temps de concert avec la technique pour s’efforcer de construire un monde rationnel dans tous les domaines de l’administration, de la production, de l’éducation, de la formation, de la circulation des personnes. Le citoyen devient un simple rouage dont la finalité assignée par ce que Latouche appelle la « mégamachine » est de produire et de consommer. L’État lui-même est soumis à cette loi, et les responsables politiques prennent la plupart du temps des décisions imposées par les technocrates et les bureaucrates, soumis eux-mêmes aux raisons technoscientifiques et économiques.

La démonstration peut en être faite par l’évolution de l’État qui devient chaque jour davantage un État technicien. L’homme politique ne contrôle plus les problèmes qu’il a à traiter. Ce sont des experts qui lui fournissent l’étude des dossiers. N’étant pas spécialiste compétent en la matière dont il est politiquement responsable, il doit leur  faire confiance. C’est Bercy qui dit au ministre du Budget, « ce que vous voudriez mettre en place est impossible. Reprenez votre papier ». Et le ministre s’exécute. Une fois la décision prise, sur les suggestions du haut fonctionnaire, le politique passe le dossier à l’administrateur, lui-même un technicien, qui met en œuvre la décision. Vu la complexité des solutions apportées, l’élu ne contrôle plus rien. Et plus on va, plus l’État devient un État technicien. Nous sommes passés de l’État gendarme du XVIIIe ou XIXe siècle à l’État providence du XXe.  L’État a pris en main l’instruction, l’assistance, la vie économique, les transports, la croissance technique, la recherche scientifique, le développement artistique, la santé, la population. Le nombre, et surtout la complexité  de chacune de ces activités, leurs interconnexions, fait que les services sont de plus en plus fragmentés, avec de nouveaux services de coordination. Il faut une administration capable d’administrer l’administration ! Et plus c’est complexe, plus il faut centraliser. Si l’on parle de « décentralisation », il s’agit en fait de « déconcentration » qui permet d’augmenter la centralisation. L’individu n’est plus qu’un rouage de la mégamachine.

Ellul avait une vision très pessimiste de l’avenir de l’humanité soumise et assujettie à la technique. Il disait qu’une seule raison l’empêchait de se suicider : son espérance et sa foi. Il avait retenu du théologien Karl Barth qu’il n’y a pas de voie de la terre vers le ciel , la seule voie était celle que le Dieu absolument transcendant ouvre en venant verticalement. Par ailleurs, le fond anarchiste d’Ellul ne l’incitait pas à penser que l’état et la politique pourraient s’opposer avec succès aux méfaits de la technique. Après la guerre, compte tenu de ses engagements dans la résistance, il avait été sollicité de rentrer dans le Conseil Municipal de la ville de Bordeaux. Il avait démissionné au bout de six mois, car cette courte expérience politique l’avait convaincu de l’impossibilité pour les élus d’agir.

Bennhamias, dans un excellent article publié par le Christianisme social, fait un choix diamétralement opposé, celle de l’engagement politique comme chance offerte à l’homme du XXIe siècle pour barrer la route prise par le super capitalisme et la technique. « Comment échapper au destin qui nous condamne à la fascination devant les œuvres de notre génie et à l’assujettissement qui en résulte sinon en reprenant la main !S’adapter aux contraintes que nous impose l’outil que nous avons fabriqué ne nous interdit pas de le rendre à sa destination première et, par effet de retour, de l’adapter à son tour aux fins qui sont les nôtres. »

Est-ce en remettant en chantier une théologie de la libération adaptée à notre culture occidentale ? En nous mettant à l’écoute du Christ cosmique dont Mattew Fox parlait ? En jouant au mieux la partition musicale que le chef d’orchestre qu’est le Dieu de Cobb nous invite à jouer ici bas ? L’espérance doit rester notre moteur.

H.Lehnebach