Qu’est-ce ce qui peut ôter cette sourde inquiétude qui se promène souvent à mes côtés ? Je suis en effet constamment à la recherche d’un je ne sais quoi qui me donnerait la paix. Alors, pour ne plus y penser, je me jette goulument sur le travail qui m’attend. Puis, en rentrant le soir à la maison, j’ouvre la télé et peu importe le programme ! C’est pour ne plus y penser ! Mais je reste insatisfait, car je n’ai pas la réponse à ma recherche ultime. Ce sentiment existe depuis toujours. On en trouve l’illustration dans l’évangile de Luc au chapitre 10. Jésus entre dans un village. Il fait halte dans une maison dans laquelle vivent deux sœurs, Marthe et Marie. C’est Marthe qui l’accueille, mais c’est Marie qui s’assied aux pieds de Jésus et l’écoute, car il a plein de choses à dire, à raconter. Pendant ce temps là, Marthe fait la cuisine, prépare le repas, se met en quatre pour bien accueillir ses hôtes,  parce que Jésus n’est peut-être pas venu tout seul. Et elle râle. Soudain, elle dit à Jésus :  « Dis donc à ma sœur de me donner un coup de main ! » Et Jésus lui répond : « Marthe Marthe ! Tu t’agites. Mais Marie a choisi la bonne part qui ne lui sera pas ôtée  » ! Ce qui veut dire, je pense, que Marie se soucie de l’essentiel. Elle est à la recherche de ce qui donne sens à sa vie. Peut-être que lorsqu’elle aura la réponse, elle pourra dire ce qu’elle croit, quelle est son identité.

Pendant très longtemps, à cause sans doute des dures conditions de vie, des maladies, de l’insécurité, c’est le problème de la mort qui était l’obsession. Elle rôdait en permanence. C’était angoissant. Une question taraudait la population : que se passait-il donc une fois que l’on décédait ? L’idée qu’il fallait gagner ici bas sa place au ciel était répandue. C’était l’idée que l’on se faisait du salut. Jésus disait on, avait donné sa vie pour racheter notre péché. Il était notre rédempteur, mais les prêtres ajoutaient que la rédemption n’était pas acquise à n’importe quel prix, qu’il fallait la mériter, que tout le monde n’y avait pas droit. Luther au tout début du seizième siècle avait compris en étudiant l’épitre aux Romains écrite par l’apôtre Paul, que l’évangile disait tout le contraire, que Dieu était vraiment amour et que le salut était accordé parfaitement gratuitement à tous ceux qui lui faisaient confiance. La conséquence n’était pas que l’on pouvait faire n’importe quoi en totale impunité, mais que l’on s’efforçait d’agir positivement par reconnaissance, pour rendre le monde meilleur, les yeux tournés vers l’avenir et non braqués dans le rétroviseur à ressasser sa culpabilité due aux fautes du passé .

Aujourd’hui notre situation n’est plus du tout la même. S’il est vrai qu’il y a encore des endroits dans le monde où il vaut mieux ne pas trop se promener seul le soir, on vit beaucoup plus longtemps qu’autrefois et l’on est généralement mieux nourri. Tout naturellement notre rédemption n’est plus notre souci. Ce qui nous préoccupe est plutôt de faire nous même notre salut. Et ce salut nous le voulons ici bas et le plus rapidement possible sous des formes très diverses. Il s’agit simplement « de réussir sa vie ». Autrefois chacun avait une place assignée dans la société par le destin, les uns pour commander, les autres pour obéir. On n’était pas à égalité, car les règles du jeu de la vie n’étaient pas les mêmes pour tous. Aujourd’hui chacun est devenu maître de son avenir et tout le monde est à égalité. C’est comme au football ; tout le monde peut y jouer, même les femmes, et les règles sont les mêmes.  Mais pour devenir un  clone de Zidane, il faut se démarquer des autres « en réussissant », en étant performant. C’est à soi-même qu’on le devra, à personne d’autre, et surtout pas à Dieu. Toute personne est ainsi invitée à diriger sa vie comme une entreprise. L’entreprise peut être de gagner beaucoup d’argent, ou de vivre de sa passion, de réussir sa vie de famille. Bref ! Chacun doit avoir son projet de vie et le mener à bien. C’est si vrai que le gouvernement a autorisé tout le monde à devenir « autoentrepreneur » !

Malgré cette immense liberté, l’homme moderne est insatisfait. Il y a beaucoup de raisons à cela. Les conditions imposées pour gagner sa vie sont stressantes. On demande en effet beaucoup, soit pour s’adapter à un changement permanent, soit pour prouver qu’on assume ses responsabilités quelque soit le poste qu’on occupe, le temps que l’on mette pour aller au bureau ou à l’usine. Il n’y a encore pas si longtemps, on pouvait travailler à la chaîne, faire toujours les mêmes gestes, sans réfléchir. C’était le Taylorisme. Maintenant il faut trouver souvent tout seul ce qu’il convient de faire pour garder son emploi. Chacun des employés est totalement responsable. Les patrons mettent souvent la pression en pensant que cela rendra le personnel plus productif pour le même prix. La situation imposée devient si pénible que beaucoup ne supportent plus de se sentir incapables. Certains se droguent, parfois sur les conseils de leur médecin avec des « anti stress ». D’autres boivent de l’alcool ou prennent de la cocaïne comme à Palo-Alto, la ville miracle de la créativité aux États-Unis. Les suicides sont en nombre croissant. Et ceux qui réussissent ne sont pas si heureux que cela parce qu’ils se disent que la vie n’a  pas beaucoup de sens, même s ils  gagnent bien leur vie.

La quête du salut a donc pris d’autres formes. L’État providence fait encore le maximum, mais cela ne va pas sans doute durer même si les restos du cœur participent au sauvetage des victimes. Le recours aux thérapeutes est également une bonne solution pour lutter contre le sentiment de l’absurde, de la solitude, de la culpabilité. Un moyen vraiment efficace est de passer à la télévision dans une émission qui permet à la victime de découvrir qu’en fait, elle est bien comme tout le monde. Tous donc à égalité pour mener sa vie de façon « entreprenanteuriale ». Erhenberg fait remarquer que même Stéphanie de Monaco a réussi  sa vie de façon si remarquable qu’elle n’a pas eu besoin du renom de sa famille princière pour se faire reconnaître à un tel point qu’on l’appelle maintenant Stéphanie tout court. Tous aujourd’hui, nous sommes donc à égalité. Mais l’insatisfaction demeure.

En nous faisant nous même acteurs de notre salut ici-bas, nous devenons notre propre transcendance. L’individu n’a d’autres références que lui-même. Il n’est le fils que de lui-même. Et cela nous mène à  l’échec, aux anxiolytiques, au prozac peut-être. Tenter de faire soi-même son salut, c’est obéir à une loi à laquelle on s’est volontairement soumis en devenant l’entrepreneur de notre vie. Autrefois la loi à laquelle le peuple d’Israël devait  se soumettre avait été dictée par Dieu. Moïse l’avait inscrite sur des tables de pierre. L’homme moderne a cru pouvoir écrire lui-même une loi qui lui assurerait le salut qu’il s’était assigné. En fait cette voie est celle du salut par les œuvres afin de se rendre gloire à soi-même. C’est l’erreur. C’est l’erreur, car le salut nous est déjà offert. Il ne dépend pas de nous. Il vient d’ailleurs. A nous simplement de prendre conscience que la vie nous a été donnée. Qui pourrait prétendre s’être donné la vie  à lui-même? Quelqu’un d’autre nous a donné la partition à jouer. Cet autre, appelons-le Dieu.  Il est le chef d’orchestre  qui nous a invités à jouer notre petite partition. Nous sommes libres de refuser, et même de saboter le concert. Être sauvés signifie simplement que nous sommes libres, à égalité avec quiconque, appelés à répondre à notre vocation, à l’assumer, car chacun a la sienne. Comme le peuple hébreu recevant chaque matin la manne qui lui permettait de vivre, le chrétien reçoit le salut. Il ne peut le capitaliser, le stocker, pas plus que le peuple hébreu ne pouvait stocker la manne d’un jour sur l’autre. Le croyant justifié reste pécheur. Son péché ne s’évanouit pas. Mais l’acte de Dieu qui décide de ne pas en tenir compte se renouvelle donc à chaque instant. Mon salut se passe toujours aujourd’hui, dans mon présent. Et en même temps le salut est une nouvelle création d’êtres libres qui, par reconnaissance et enthousiasme se mettent en marche vers un avenir, pour « construire en nous et autour de nous cette création nouvelle »qui s’oppose aux forces qui anéantissent l’humain en l’homme.
Pour conclure cette traduction des béatitudes par Chouraqui :
« Il lève les yeux sur ses adeptes et dit En marche, les humiliés !
Oui il est à vous le royaume. En marche, les affamés !
Oui vous serez rassasiés. En marche ! Vous les pleureurs de maintenant !
Oui, vous rirez… »

H.L.