Un cri de la Palestine

 

Martine Leenhardt nous a fait parvenir copie de cette lettre ouverte qu’elle a envoyée au ministre des Affaires étrangères de l’Union Européenne. Elle a été bouleversée par la mort en Israël de son amie Naïma, victime à coup sûr d’un manque de soins imposé par l’État d’Israël.

 

Voici la lettre :

Madame,

« C'est avec une grande tristesse et beaucoup de colère que je vous écris ces quelques mots. Je viens d'apprendre ce matin par un message de son mari, Zouhair, le décès de Naïma Zidan, notre amie du village de Deir Istiya.


 Cette amitié remontait aux chantiers de solidarité que nous organisions dans son village, de concert avec Evry-Palestine en 1996, puis 1998. Tous ceux d'entre vous qui, depuis lors, ont eu l'occasion de participer aux cueillettes d'olives organisées dans ce village auront gardé le souvenir de sa générosité, de sa vitalité, de son insoumission à l'occupation. Il y a encore un an, malgré les douleurs terribles occasionnées par le cancer qui l'affectait, elle continuait tant bien que mal à coordonner les cueillettes... Elle insistait pour préparer les repas pour les volontaires.

Membre du Front Populaire, militante syndicale, travailleuse sociale, féministe, conseillère municipale de la liste d'union des partis de la gauche (FPLP-PPP), elle était toujours présente sur le terrain des luttes de résistance populaire, toujours debout contre les injustices d'où qu'elles viennent. Lors des tentatives d'annexion de la vallée de Wadi Qana par l'occupant, elle avait passé des jours et des nuits dans les tentes de surveillance montées dans la vallée par les villageois.

 Comme tous les Palestiniens souffrant de graves maladies nécessitant des soins à Jérusalem, elle a été victime des entraves à la circulation, des attentes sans fin aux check-points, de l'arbitraire qui faisait que, convoquée pour des séances de soins de trois jours dans le service de cancérologie de l'hôpital Maqased, elle n'obtenait au mieux qu'un droit de passage d'une journée. Parfois, les autorisations n'étant pas données, les soins devaient attendre... La loi du commandement militaire tue aussi sûrement que les balles, bien que plus lentement. »

Martine explique maintenant les raisons pour lesquelles elle a envoyé cette lettre :

« J’ai connu et aimé cette femme. Je vous écris parce que je n’en peux plus de voir les Palestiniens mourir si injustement. Je ne peux plus m’arrêter de pleurer en voyant que personne ne fait rien pour arrêter ces crimes. Ce n’est plus possible de supporter cette inertie. Ce n’est pas possible qu’on continue à laisser les gens mourir faute de chimiothérapies, les bébés mourir à la naissance dans les check-points, les étudiants rater leurs cours et leurs études, les familles voir leurs maisons écrasées, les cultivateurs chassés de leurs champs.

Je vous envoie ce message parce que justement vous nous avez redonné un peu d’espoir avec l’annonce de la suspension de certaines subventions. Mais il y a urgence. Ce n’est plus possible pour nous Européens et pour tant d’autres de nous sentir tellement responsables et complices de ce qui se passe là-bas.

Serait-ce difficile pour les Casques bleus de détruire ces check-points, de faire reculer les frontières abusives et de déloger les colonies illégales ? Les Nations Unies ? Les Casques bleus ont bien réussi au Liban et à Gaza à faire respecter les frontières. Que veut-on nous faire comprendre ? Que nous allons perdre des contrats juteux si nous froissons Israël ?

Nous renions l’article 2 de l’accord de coopération scientifique et économique entre Israël et l’Union Européenne qui est conditionné au respect des droits humains par Israël! Je n’ai plus envie de m’arrêter de pleurer ! »

Martine Bruneton - Leenhardt

Pour terminer, voici un extrait du livre d’Amin Maalouf, Les désorientés . Son propos ne peut que nous interpeller, nous les chrétiens.

         « Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’Occident a découvert l’horreur des camps, l’horreur de l’antisémitisme ; alors qu’aux yeux des Arabes, les Juifs n’apparaissaient nullement comme des civils désarmés, humiliés, décharnés, mais comme une armée d’invasion, bien équipée, bien organisée, redoutablement efficace.

Et au cours des décennies suivantes, la différence de perception n’a fait que s’accentuer. En Occident, reconnaître le caractère monstrueux du massacre perpétré par le nazisme est devenu un élément déterminant de la conscience morale contemporaine, et il s’est traduit par un soutien matériel et moral à l’État où ont trouvé refuge les communautés juives martyrisées. Tandis que dans le monde arabe, où Israël remportait une victoire après l’autre, contre les Égyptiens, les Syriens, les Jordaniens, les Libanais, les Palestiniens, les Irakiens, et même contre tous les Arabes réunis, on ne pouvait évidemment pas voir les choses de la même manière.

         J’ai lu dernièrement ce témoignage d’un ambassadeur israélien sur sa carrière dans les années cinquante et soixante : "Notre mission était délicate, parce qu’il nous fallait à la fois persuader les Arabes qu’Israël était invincible, et persuader l’Occident qu’Israël était en danger de mort"…

         Il y a, objectivement, deux tragédies parallèles. Même si la plupart des gens, chez les Juifs comme chez les Arabes, préfèrent n’en reconnaître qu’une. Les Juifs, qui ont subi tant de persécutions et d’humiliations à travers l’histoire, et qui viennent de connaître, au cœur du vingtième siècle, une tentative d’extermination totale, comment leur expliquer qu’ils doivent demeurer attentifs aux souffrances des autres ? Et les Arabes, qui traversent aujourd’hui la période la plus sombre et la plus humiliante de leur histoire, qui subissent défaite sur défaite des mains d’Israël et de ses alliés, qui se sentent bafoués et rabaissés dans le monde entier, comment leur expliquer qu’ils doivent garder à l’esprit la tragédie du peuple juif ?

Ceux qui, comme toi et moi, sont profondément sensibles à ces deux "tragédies rivales" ne sont pas très nombreux. Et ils sont – nous sommes – de tous les Juifs et de tous les Arabes, les plus tristes et les plus désemparés… »

Moi aussi je suis effectivement bien triste et désemparé en ce temps de Noël. Que résonnent ces paroles du prophète Amos (9,7 : " Fils d'Israël, n'êtes-vous pas pour moi comme les Éthiopiens, dit l'Éternel. N'ai-je pas fait sortir Israël du pays d'Égypte, comme j'ai fait sortir les philistins de Kaphtor et les Syriens de Qir?". Ces peuples païens sont aussi l'objet d'une sollicitude particulière de Dieu. Le peuple d’Israël n’avait il pas été élu avec la mission d’établir la paix dans le monde ?

Cette haine et ce désir de génocide tant de la  part de l’État d’Israël que des États arabes  va hélas peser encore pendant un siècle et obscurcir le monde entier. Tant qu’il y aura du pétrole, je crois !Trop rares sont les voix des Naïma et des Amin Maalouf. Comment leur exprimer notre solidarité ? Puissent ne pas résonner en vain les paroles du prophète Amos (9,7 ).

H.L.