En l’an 30 de notre ère, Jésus commença son ministère en  prononçant un discours, un sermon du haut de la montagne. Lire attentivement ce Sermon sur la Montagne est une épreuve. En effet est-ce que Jésus s’adresse à la poignée de ses disciples ? On se demande alors: « mais est-ce que cela ma concerne ? Suis-je un de ses disciples ? Si c’est le cas, je suis bien loin du compte ». Mais peut être que Jésus s’adressait à la foule composée sans doute de braves gens, de simples curieux, de voyous, de collabos des Romains qui occupaient à l’époque le pays ? De collecteurs d’impôts, voire même de païens comme les Romains eux-mêmes ? Sans doute aussi. Ce discours qui se trouve au tout début de trois évangiles est le discours inaugural du ministère de Jésus. Comme discours électoral, il y a plus alléchant !

Jésus passe en effet d’une loi raisonnable à l’excès. Je cite un passage : « Vous avez entendu qu’il a été dit aux anciens : tu ne commettras pas de meurtre ; celui qui commet un meurtre sera passible de jugement. Mais moi je vous dis : quiconque se met en colère contre son frère sera passible du jugement…Celui qui traitera son frère de fou sera passible de la géhenne de feu ». La géhenne était le déversoir dans lequel on jetait les ordures qui se consumaient perpétuellement ! Avant d’aller à un office religieux, Jésus recommande d’aller se réconcilier avec la personne avec laquelle on a un différend. Le conseil qu’il donne serait, si je lis bien, de « s’écraser » pour éviter tout déboire. Dans un autre passage, il parle de l’adultère dont nous serions coupables, ne serait-ce que pour avoir eu une pensée lubrique en voyant une belle femme passer ! Mais le pire le voici : « Vous avez entendu qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain comme toi-même et tu détesteras ton ennemi , mais moi je vous dis : aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent. …en effet si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense en aurez-vous? Les collecteurs d’impôts n’en font-ils pas autant ? »
Le sermon se termine par « Vous serez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait ! », sous- entendu, si vous m’obéissez !

Est-ce qu’il faut prendre ce Sermon sur la Montagne comme une loi nouvelle à respecter pour faire partie des élus, de ceux qui iront à coup sûr au ciel ? Comme si Jésus opposait à la loi que Dieu avait dictée à Moïse une loi à rejeter pour la remplacer par une autre beaucoup plus exigeante!  Si c’était de cette façon qu’il fallait comprendre le discours, qui donc pourrait se prétendre disciple de Jésus ? Qui donc dans la foule se déciderait à obéir à ces exhortations ? Absolument personne je le crains.

Jésus est le prophète de l’excès. La loi dictée à Moïse par Dieu était une loi qui permettait de vivre en société. C’était une bonne morale, un bon code de la route. Au feu rouge, on s’arrête. On respecte la loi sinon on est verbalisé. Il faut payer l’erreur, l’incartade. Je respecte le feu rouge simplement parce que j’ai peur d’être puni. C’est ça la morale. Je ne m’arrête pas en pensant au mal que je pourrai faire en écrasant un piéton. Je ne m’arrête donc pas par amour du prochain ! Mais je reste « dans les clous ». Je suis un être humain parfaitement respectable. Bref ! Un bon citoyen. J’ai de la morale !

Jésus propose une autre règle du jeu pour être en accord avec Dieu, en accord avec les autres et soi-même.  Il propose d’agir par amour. On passe alors du registre de la morale à celui de l’éthique. Désormais si je m’arrête au feu rouge, c’est en pensant à l’autre que je ne connais pas, mais auquel je pourrais nuire. Et si par malheur j’ai un accident de voiture, même si je suis dans mon droit, que ce soit à l’autre de payer les dégâts parce qu’il est vraiment dans son tort,  je vais m’entendre avec lui de façon à ce qu’il n’y ait pas de  rancœur, de passif entre nous. S’il n’était pas assuré, cela pourrait même aller jusqu’à par exemple, ne pas porter l’affaire devant mon assureur et trouver un autre arrangement! J’avoue que si c’est ce que Jésus me recommandait effectivement, je ne serais plus du tout « dans les clous » de la justice  de ce monde.

C’est bien ce qui arrive quand des militants, qu’ils soient chrétiens ou non, prêtres ou pasteurs, s’efforcent à titre bénévole, de subvenir aux besoins des migrants entassés sous des bâches en espérant trouver un passage clandestin pour aller en Angleterre !
Dans la petite ville où j’habite, je connais des amis qui se débattent jour et nuit pour aider des Roms qui sont dans la misère et l’illégalité. Ces militants doivent sans doute parfois passer les « feux rouges ». J’en déduis qu’ils obéissent aux règles de vie d’amour qui sont celles du Royaume annoncé par Jésus. Je note au passage que la plupart de ces amis ne sont pas de « bons chrétiens ! ». Jésus propose donc une règle de vie qui n’est plus du tout en accord avec nos lois d’ici-bas. Comme si Jésus se souciait d’une loi céleste, d’une loi qui serait celle du Royaume de Dieu à laquelle il nous invite à obéir, que l’on soit un véritable disciple ou un des simples auditeurs présents dans la foule qui écoute en bas de la montagne.

S’agit-il d’une nouvelle loi à laquelle il faut obéir comme  si l’on obéissait à une nouvelle morale, même s’il est impossible de le faire ? Élian Cuvillier, dans un  commentaire passionnant du Sermon sur la montagne[1] explique qu’il ne faut pas l’entendre ainsi : il faut parler de sanctification. « Il ne s’agit pas, dit-il,  d’une ascèse éprouvante, d’une maîtrise de soi, ou de l’effort obsessionnel qui consiste à tenter d’être en règle avec la volonté supposée de Dieu. Elle est tout au contraire une ouverture à l’œuvre  d’un Autre en nous ». Il est question du travail miraculeux de la grâce divine au sein de l’existence.  C’est donc la présence de Dieu qui favorise la présence en soi d’une ouverture, d’une disponibilité à l’autre qui fait que l’on agit, que l’on intervient spontanément, sans avoir mesuré les conséquences de l’acte.

J’ai connu et connais de ces personnes qui vivent- sans vraiment en être conscients- cette éthique de l’amour. Ils réagissent à l’émotion. Dès qu’ils sentent quelqu’un en difficulté, ils interviennent pour aider. Ils les hébergent parfois. Ils les font même manger à leur table. Ils sont souvent fatigués tant ils ont de choses à faire ! Ils ne sont même pas tous baptisés. Pourtant ils ont mis un pied dans le Royaume ! D’autres, bien que baptisés, restent raisonnables. Ils restent « dans les clous ». Ils font souvent la morale aux autres. Ils vont à l’église ou au temple. Mais on n’a pas trop envie de les suivre ! Pour celles et ceux qui vivent cette éthique de l’amour « la sanctification n’ajoute rien à l’être croyant, puisque Dieu reconnaît l’homme gracieusement, mais elle déploie un univers de possibles insoupçonnés selon la capacité de chacun … Elle (la sanctification) n’existe que dans la rencontre de l’autre qui ouvre à la créativité et  à l’invention de ce qu’il convient de faire dans l’instant de la découverte »[2], et j’ajoute ici, elle permet la rencontre avec l’Autre, avec un grand A, le tout-autre, c’est-à-dire Dieu lui-même.

 

 

 

 

   



[1] E. Cuvillier : Le Sermon sur la Montagne . Ed Cabedia, 2013

[2] Ibid.