Quand Dieudonné et d’autres avec lui, insultent et vouent à la mort des personnes à cause de leur race, de la couleur de leur peau, de leur religion, devons-nous rester muets sous prétexte que nous sommes chrétiens ?

Pierre Bertrand avait 8 ans. Il était en CE2, à l’école de la République. Et il raconte :  « Qu’est-ce qu’être protestant à huit ans ? Je connaissais à peine le mot, on m’avait seulement parlé d’un dieu qui avait créé le ciel et la terre et qui naissait chaque année sous le sapin de Noël. Inutile de dire que les distinctions théologiques et liturgiques entre catholiques et protestants m’échappaient totalement. J’étais un petit garçon comme les autres, on échangeait billes et autocollants à la récré. J’avais dû dire pendant la leçon que j’étais protestant, ou bien la maîtresse avait demandé et j’avais levé le doigt, enfin toujours est-il que mes copains avaient su que j’en étais un. Et voici que ce jour-là, le grand jeu de la récré  fut de me sauter dessus en criant « un protestant !» et en me lardant de coups de dagues imaginaires comme sur la belle image de la Saint-Barthélémy dans le livre d’histoire de France. …J’ai dû mourir une dizaine de fois sous les poignards de mes camarades de classe. Quelle rigolade.  
Ça ne m’a pas fait rire du tout.
Quand ils ont arrêté de me poignarder, j’étais troublé. Je me  suis dit, je m’en rappelle comme si ça s’était passé ce matin, je me suis dit que si ça avait été quatre siècles plus tôt, mes copains m’auraient planté de vraies dagues dans le corps et pas pour rire.
A huit ans, tu n’oublies pas. Même pour rire.
Il m’en est resté quelque chose, de cette matinée-là. Une gratitude profonde pour les fameux principes de 1789 établissant l’égale dignité de tous les hommes et posant pour base de la loi qu’une personne doit être jugée pour ce qu’elle fait, et non pour son appartenance à tel ou tel groupe. Alors chaque fois qu’on s’en prend aux «Musulmans », aux Juifs », aux « Roms », aux « Français d’origine étrangère », aux jeunes, et autres groupes de la population, c’est comme si on m’écorchait moi-même, c’est chaque fois la Saint-Barhélémy qui revient. Je ne peux pas rester les bras croisés et la bouche fermée »[1].

Non ! Décidément, rester les bras croisés quand on entend rejeter des gens à cause de la couleur de leur peau, de leur religion, de leur nationalité est impossible.

Mais y a-t-il des chrétiens qui se seraient tenus à l’écart de tout engagement politique ? Si oui quelles étaient donc leurs raisons ?

Au seizième siècle des protestants « anabaptistes »[2] avaient choisi effectivement de se tenir à l’écart de tout engagement politique sous prétexte que les lois du Royaume de Dieu n’avaient rien à voir avec les lois de ce monde. « Nous sommes et devons être séparés du monde en toute chose » disaient-ils
sans être aussi sectaires, au nom de la théorie des deux règnes de Luther, bien des chrétiens s’appuyaient sur un texte de l’évangile de Matthieu qui dit: « Rendez à César ce qui est çà César  et à Dieu ce qui est à Dieu » ( Mt.22-21 ) pour faire une séparation entre le règne du monde placé sous la loi du politique, et le règne du domaine spirituel régi par la foi et la grâce. Certains disaient même que l’apôtre Paul avait bien dit que tout pouvoir, toute autorité venaient de Dieu. Par conséquent ils considéraient que tout gouvernant, fût-il un dictateur, était en quelque sorte, un ministre de Dieu.

Mais le christianisme n’est-il pas devenu pendant longtemps, une religion d’État ?

Effectivement c’est l’empereur Constantin qui a convoqué le premier concile en 325 alors qu’il n’était lui même sans doute pas encore tout à fait chrétien. Et plus tard, il y a eu effectivement alliance entre le trône et l’autel. Le catholicisme était religion d’État. Ce ne fut qu’après les guerres de religion, puis avec la Révolution de 89, et enfin la loi de 1905 que l’on en est venu à la laïcité. Chacun est libre aujourd’hui d’avoir sa liberté de conscience, d’avoir ou non sa religion. Et c’est bien.
Je constate que malgré tout, des chrétiens souhaitent encore aujourd’hui que les églises puissent dicter à l’État certaines lois et en empêcher d’autres, par exemple celle du  mariage pour tous.  Ceux-là considèrent que les chrétiens doivent faire de la politique pour imposer leurs choix au nom de leurs convictions religieuses.

Les chrétiens en France sont-ils en général plus facilement favorables aux autorités, à l’ordre?

Effectivement ! Les protestants eux-mêmes qui avaient la réputation d’être plutôt favorables aux opinions de gauche avaient voté à 60% pour Sarkozy.
Tout à fait à l’opposé de cette position, des chrétiens avaient considéré devoir faire de la politique au nom de leur foi par solidarité avec les pauvres. Il y eut le mouvement des prêtres ouvriers auquel Pie XII mit fin en 1954.
Puis la théologie de la libération. L’actualisation du Concile de Vatican II pour l’Amérique latine à l’assemblée de Medellín (1968) a donné naissance à un essaimage de la théologie de la libération vers des théologies de la libération noire américaine, féministe, africaine, asiatique… Le débat pour eux est entre foi et idolâtrie, l’idole étant l’Argent, le Marché, le Profit. Il leur semblait grand temps d’engager des actions libératrices et une action théologique pour accompagner cette action. En 1979, le pape Jean Paul II mettra fin à ce mouvement par crainte de le voir gangréné par le communisme.

En conclusion, l’Église doit-elle ne s’engager que dans l’action sociale pour panser les plaies des victimes sans essayer de supprimer les causes du mal ?

Non bien sûr. Au fil des siècles, la chrétienté est intervenue à maintes reprises de différentes façons pour soulager la misère. C’était et le reste encore, le champ privilégié de son action. Très souvent de chrétiens ont eu l’initiative de créer les œuvres et les institutions nécessaires pour pallier les effets des souffrances et de la misère, quitte à ce que, par la suite, la société et l’État prennent le relais.

Il a été souvent fait le reproche aux Églises de ne pas s’attaquer aux causes du mal. Souvent elles hésitent à dénoncer clairement les causes des injustices, des inégalités, de ce qui ne va pas. Elles n’ont à ma connaissance, jamais contesté la vulgate ( religieuse ?) enseignée dans les business schools du monde entier. Ce serait mettre en évidence que l’efficacité des marchés financiers pour réguler les équilibres et lutter contre la pauvreté est une fable. Les fondements sur lesquels repose la société mondialisée seraient ébranlés.

Quand Jésus dit au jeune homme riche : « va ! Vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres » (Mt. 19,21), il ne s’adresse pas seulement à ce jeune homme. C’est l’argent qu’il met en question. Quand il préconise de verser le même salaire à l’ouvrier de la onzième heure qu’a celui qui est venu travailler dès l’aube (Mt. 20, 1-16)  on peut se demander s’il n’anticipe pas la mise en place de l’État Providence. Quand enfin, il vient au Temple renverser les tables des changeurs ( Mt.21, 12), c’est bien le pouvoir des grands prêtres qu’il provoque. Aujourd’hui on peut se demander s’il accepterait sans mot dire le fonctionnement des tradders, le soutien feutré des gouvernements aux paradis fiscaux, la mise à sac des ressources de la planète pour un  profit à très court terme ! Cela nous fait penser au conte philosophique du Grand Inquisiteur dans le roman de Fiodor Dostoïewsky « les Frères Karamazov » : le cardinal fait arrêter Jésus de retour sur terre et projette de le mettre à mort, car lui, avec ses disciples sont des gêneurs qui mettent en péril l’ordre social. Ils redonnaient leur dignité aux pauvres et aux exclus.
 H.L.



[1] A. Leenhardt, « 80 ans », édition scripta, 2013

[2]  Ainsi s’appelaient ceux qui pensaient que seuls des adultes conscients pouvaient demander à recevoir le baptême