Résumé par notre ami, Mr Chelouche, d’un article de Vincent Schmid,  paru dans la Revue Évangile et liberté.

  1. 1.      Éviter l’anachronisme.

Dans l’épitre au Roi de France qui sert de préface à l’Institution de la religion chrétienne (1535) Calvin  affirme défendre les droits de la vraie doctrine. Il ne demande pas à François Ier la liberté de conscience pour les hérétiques, mais il lui rappelle son obligation de maintenir la gloire de Dieu sur terre, que l’Église authentique soit re-instituée dans le royaume par le gouvernement légitime. Calvin combat pour la vérité, il ne combat pas pour la tolérance religieuse. La réforme a certes été un mouvement de renouveau spirituel, mais accompagné d’un principe de vérité nullement soucieux de tolérance. La réforme magistérielle qui visait une refonte de l’Église visible au sein de la société fut intolérante, ne le cédant en rien au parti catholique. Elle s’est montrée terriblement persécutrice à l’égard des non-conformistes, tels les anabaptistes. Il en est de même à Rome, Zürich et Wittenberg. La tolérance n’existe pas encore.

Elle va être élaborée à la marge par des penseurs eux-mêmes marginaux : Castellion (1515-1563) à la suite du supplice de Michel Servet, Bayle (1647-1706) réfugié en hollande après la révocation de l’édit de Nantes, ou Locke (1632-1704) pris dans les soubresauts des guerres civiles anglaises : Paradoxe des protestants  contraints de penser la tolérance alors que les pères fondateurs ne les y prédisposaient guère.

  1. 2.      De l’impunité des hérétiques.

Le traité des hérétiques a été composé par Castellion en 1554 à la suite de l’affaire Servet. Il fut très mal reçu par Calvin qui chargea l’Anti Bellius ou traité de l’Autorité du Magistrat que rédigea  Th. de Bèze de lui répondre, défendant le droit pour la puissance civile de poursuivre et condamner les hérétiques. Début 1555 Castellion réfute le traité de Bèze (De l’impunité des Hérétiques) qui ne sera publié qu’après sa mort. Il ouvre pour la première fois en Europe, le débat théologique sur la tolérance. En voici les arguments fondamentaux.

  1. 3.      Qu’est-ce qu’un hérétique ?

Castellion définit un hérétique, en se référant à Tite(3,8-9). Son exégèse  précise qu’un magistrat civil n’a pas le droit de punir les hérétiques. Il établit une distinction entre « l’hérétique de mœurs » (l’impie, le blasphémateur ou l’apostat) et l’« hérétique selon la doctrine » (ex Michel Servet qui remet en cause le dogme de la Trinité). Castellion ne prend pas la défense de ceux qui nient Dieu ou l’insultent (il n’intervient pas dans le procès de Jacques Gruet exécuté en 1547 pour avoir fait profession d’athéisme) ; Par conte il prend la défense de l’hérétique selon la doctrine : Michel Servet de mœurs irréprochables a été condamné pour crime de croyance divergente. Dans ce cas, le tribunal n’était pas dans son rôle.

  1. 4.      La foi et la contrainte.

L’hérétique selon la doctrine, dit Castellion, n’est pas punissable, car nul ne peut être contraint à la foi. Castellion prend position contre St Augustin sur la contrainte au service de l’Église « compelle intrare », (« contrains les d’entrer » dans la parabole du grand festin- Luc 14,23-). Les partisans d’Augustin, dont de Bèze, estiment que du mal de la contrainte peut sortir un bien, celui de la foi orthodoxe. Castellion y est violemment opposé disant que le seul résultat tangible de la contrainte est la confession feinte c’est-à-dire l’hypocrisie.

  1. 5.      Clarté et obscurité des Écritures.

L’argument biblique est au cœur du débat pour les Réformés, puisque l’Écriture est la seule règle de la foi. D’après Calvin, la Bible est suffisamment claire et transparente en ce qui concerne la connaissance de notre salut, que tout le monde peut y accéder. Ce postulat ne va pas sans un certain escamotage des difficultés textuelles auxquelles Castellion est particulièrement sensible. Calvin avait écrit à Castellion avant qu’ils se brouillent à propos de son projet de traduction du Nouveau Testament : « Mon seul souci est d’éviter les inconvénients graves qui naîtraient de la diversité des explications » susceptibles de créer des controverses dans l’Église. La lecture calviniste de la Bible est délibérément harmonisante, quitte à passer sous silence certains écueils d’exégèse. Il raisonne en théologien  et non en bibliste. Il trouve une explication à toute difficulté d’interprétation. Castellion, par contre, pratique une lecture de bibliste « Les saintes  lettres sont en partie claires et en paries obscures ». Il s’efface devant le texte et ne refuse pas de pointer les difficultés. Il reste dans la Révélation divine une part d’obscurité d’où peuvent naître les hérésies. Les débats théologiques souvent abscons ne devraient jamais sortir du cercle des savants.  Surtout ils ne devraient pas être criminalisés.

  1. 6.      Loi naturelle et loi ecclésiastique. 

Théodore de Bèze pose comme principe que le magistrat civil est l’incarnation d’un ordre naturel universel voulu par Dieu (Alliance de Noé). Castellion est d’accord. Le rôle du magistrat consiste à faire régner la police et la tranquillité publique. Il punit les brigands, les malfaiteurs, les blasphémateurs et les athées. Il y a identité de fonction entre un magistrat chrétien et musulman.

Pour Castellion, par contre, le magistrat civil est incompétent en matière d’hérésie, car il ne faut pas confondre l’ordre mondain et l’ordre ecclésiastique. Au XVIe siècle le bras séculier est au service de l’Église aussi bien à Rome qu’à Genève : les experts de la Compagnie des pasteurs ont remplacé le tribunal de l’Inquisition. L’Église a le droit d’excommunier l’hérétique, mais elle n’a pas le droit d’en faire un paria social via le bras séculier, argumente Castellion. « Touchant l’hérésie, nous ajoutons que le magistrat ne doit pas punir un crime qu’il ne peut ni connaître ni juger, de peur qu’en se rapportant à la conscience d’autrui, il ne soit aussi ministre de la cruauté d’autrui. » La séparation de l’Église et du magistrat est la clé de voûte de la pensée de la tolérance.

  1. 7.      Les armes spirituelles.

Castellion est un pacifiste à qui la violence répugne. Il est disciple d’Érasme et de la non-violence comme l’était le Christ. Le débat d’idées ou de croyances doit rester au niveau spirituel  et ne doit jamais dégénérer en atteinte aux personnes. Castellion admet que l’Église a le droit d’excommunier ceux qui ne croient pas comme elle.  Il ne plaide pas cependant pas pour l’instauration du pluralisme théologique. Cette notion moderne lui est étrangère. Il dit simplement que celui qui est exclu doit être laissé tranquille. « Les armes de notre guerre sont spirituelles. Une guerre spirituelle doit être menée avec des armes spirituelles. Et le royaume de Christ n’est point de ce monde ». (Exemple des marchands du temple chassés, mais non tués).

  1. 8.      Condamnation de la torture judiciaire.

Castellion n’est pas opposé à la peine de mort que personne ne songe à abolir à son époque, mais opposé à son application aux hérétiques selon la doctrine. Il pointe au passage la fragilité des aveux obtenus par la torture judiciaire. La « question » était d’un usage obligatoire dans les procédures de l’époque (elle ne sera abolie qu’en 1887). Elle fabrique des hypocrites et transforme une loi juste en « brigandage ». C’est une nouveauté en Europe.

  1. 9.      Pérennité de la Loi de Moïse.

L’argumentation en faveur de la peine de mort des hérétiques reprise par l’Inquisition et aussi par Calvin provient de Deutéronome (13,2- 6) relatif aux faux prophètes : «Tu ôteras le mal du milieu de toi !»  .Castellion soulève la question théologique : Quelle est la place de la loi de Moïse dans a nouvelle Alliance ? Calvin maintient l’usage de la Loi qu’il déclare pérenne. Castellion au contraire est à l’opposé de cette vision qu’il juge illogique et contradictoire. Au sein de la Nouvelle Alliance, la Loi de Moïse doit être remplacée par le pardon, la réconciliation et l’amour. « Il nous faut maintenant servir Dieu en nouveauté d’Esprit et non point en vieillesse de lettre parce que la lettre tue et l’esprit vivifie. »

  1. 10.  Pierre Bayle et la tolérance universelle.

C’est à Pierre Bayle (1647-1706), qu’il revient d’avoir élargi et universalisé la pensée de la tolérance un siècle plus tard. Fils de pasteur, ayant étudié la théologie, il connait la persécution. Son frère Jacob également pasteur, périt en prison à Bordeaux et lui-même doit fuir en Hollande. Est-il croyant, agnostique ou athée ? Difficile à dire. Disons que Bayle est un chrétien en colère, qui n’a cessé de souligner que le christianisme historique et confessionnel n’était au fond que de la perversion et la trahison de l’Évangile. Sous le coup de la colère causée par la mort de son frère, il publie en 1686 un Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ « contrains-les d’entrer » auquel il ajoute plus tard un Traité de la tolérance universelle. Bayle va beaucoup plus loin que Castellion : il plaide pour une tolérance civile qui englobe toutes les confessions chrétiennes, toutes les religions et les athées.

  1. 11.  Pour un critère éthique de l’interprétation.

Les conflits théologiques sont au premier chef des conflits d’interprétation du texte biblique. Mais quel est le principe directeur de l’interprétation ? Pour le catholicisme c’est la tradition de l’Église, pour Calvin, c’est officiellement le témoignage intérieur du Saint Esprit (donc Dieu lui-même), officieusement la grille de lecture offerte par l’IRC. Pour Castellion qui préfigure la critique biblique, c’est la raison naturelle.

Bayle propose un principe directeur original, le principe éthique. Quel est l’impact de ce que je crois sur les autres ? Qu’est-ce que ça fait de moi ? Au nom de ce principe, il réfute les conclusions de St Augustin. « Une interprétation de l’Écriture tout à fait contraire à l’esprit de l’Évangile ne peut être que fausse »rien ne peut être plus opposé à cet esprit que les cachots, que les exils, que le pillage, que les galères, que l’insolence des soldats, que les supplices et les tortures »(CP).

  1. 12.  Le dictamen de la conscience.

L’apôtre Paul a transféré le sacré du Temple à la personne humaine. (1Col3,16) d’où l’inviolabilité de la conscience humaine qui n’appartient qu’à Dieu. Non seulement elle ne doit faire l’objet d’aucune contrainte ni violence, mais elle doit être écoutée. C’est ce que Bayle appelle le dictamen de la conscience, qui dicte ce que nous avons à faire.

  1. 13.  Le droit à la conscience erronée.

Et si la conscience se trompe ? Celle de l’hérétique comme celle de l’orthodoxe. En matière de foi, il n’existe pas de critère objectif qui permette de déceler la vérité. Tout ce que nous pouvons faire, c’est d’être sincèrement convaincu que nous sommes dans le vrai. Il se peut que nous nous trompions. Qu’importe ! Bayle tient que l’essentiel est de suivre le dictamen de la conscience. Le droit à la conscience errante est la plus connue et la plus discutée des thèses de Bayle. Il y a de l’indicible dans la foi et sur cet indicible s’édifie la tolérance.

  1. 14.  Le droit à l’athéisme.

Enfin, Bayle prend la défense des athées. Devant une telle audace, même Locke et Rousseau reculeront. Bayle a observé que l’on peut être incroyant, sans que cela nuise à autrui. On peut être honnête sans Dieu, c’est pourquoi l’ordre public n’a rien à craindre de la tolérance civile universelle. Avec Bayle nait l’idée de l’athée honnête homme. Ce qui est devenu une évidence pour nous, fut à l’époque une révolution mentale considérable. Ni Locke, ni Rousseau tous deux tenants d’une religion civile déiste, ne pourront consentir à cette idée qu’ils jugent néfaste.

  1. 15.  Conclusion.

Cette révolution, aboutissement des droits de la conscience personnelle, pose les fondements de l’invention protestante de la tolérance. D’autres vont construire sur ces fondements : Jacques Basnage (1653-1723), pasteur et diplomate, auteur d’un Traité de la conscience, définie comme un « dieu domestique », John Locke (1632-1704), qui envisage sans le mener à bien, une édition complète des écrits de Castellion, Jean Jacques Rousseau (1712-1778), Jean-Edmée Romilly (1739-1793) pasteur genevois, auteur de la rubrique tolérance dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert,  Jean Paul Rabaut Saint Étienne (1743-1793), pasteur qui inspira l’article sur la liberté de conscience dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Sans oublier des philosophes tels Spinoza et Voltaire (qui n’aimait guère les protestants, mais leur doit beaucoup sur ce plan). On peut aller jusqu’au protestant libéral Ferdinand Buisson, l’un des principaux architectes de la laïcité en France.

A noter également l’influence de Castellion,  sur le théologien Roger Williams(1603-1683), théoricien de la liberté religieuse en Amérique du Nord, comme sur le poète John Milton (1608-1674), chantre de la liberté de la presse en Angleterre.

L’un des plus beaux legs de la réforme fut aussi le plus marginal et le plus inattendu. Dans l’âge sombre qui est le nôtre, nous donnera-t-il le courage de faire à nouveau frais un peu de lumière ?

 

 

« Ce n’est même pas la tolérance que je réclame, c’est la liberté ! La tolérance ! Le support ! Le pardon ! La clémence ! Idées souverainement injustes envers les dissidents, tant il est vrai que la différence d’opinions sera un crime.

La tolérance ! Je demande qu’il soit proscrit à son tour, et il le sera, ce mot injuste qui ne nous présente que comme des citoyens dignes de pitié, comme des coupables auxquels on pardonne, ceux que le hasard souvent de l’éducation ont amené à penser d’une autre manière que nous »

                                                                        Jean PaulRabaut Saint Etienne  (Discours du 28 août 1789)