Le mot « libéral »

« Libéral » est un mot emprunté au vocabulaire politique du début du 19ème siècle ; il s’applique d’abord à des options politiques et on l’a repris pour désigner des orientations religieuses. On s’en sert pour qualifier des positions ou à des attitudes très diverses, voire contradictoires. En simplifiant, on peut distinguer deux grandes manières de comprendre le libéralisme.

Selon la première, il se définit par le « laisser faire ». Il s’oppose aux règlements qui imposent aux individus et aux entreprises des contraintes parfois pesantes, voire paralysantes. Il veut le moins d’entraves et de contrôles possibles. Ses adversaires lui reprochent de favoriser une jungle où les forts écrasent les faibles et le rendent responsable, au moins en partie, des injustices sociales et des dysfonctionnements de l’économie mondiale. C’est ce sens que dans les débats politiques actuels, on parle d’ « économie libérale ».

En second lieu, et c’est le sens classique, le sens originel, on entend par libéralisme la défense de la dignité et la promotion de la liberté de chaque être humain, à la fois contre un dirigisme ou un collectivisme despotique et contre un « laisser faire » ou une permissivité anarchique. L’autoritarisme et le manque d’autorité mettent l’un et l’autre la personne en danger ; elle souffre tout autant de l’excès que de l’absence de contraintes. Les politiques libéraux du 19ème siècle n’étaient pas pour l’absence de lois, mais pour des lois, parfois nombreuses et contraignantes, qui défendent la personne humaine et sa liberté.

Quand on parle de protestantisme libéral, « libéral » est employé en ce deuxième sens. Pour les protestants libéraux, la foi est une affaire personnelle ; il appartient à chacun de la penser et de l’exprimer à sa manière. On ne doit pas imposer des doctrines et des règles, mais inviter chacun à se forger sa propre conviction. Les disciplines, les organisations, les cérémonies et les formulations ecclésiastiques ont de la valeur dans la mesure où elles aident le croyant (elles le font dans bien des cas), et non quand elles deviennent des fardeaux à porter ou des prisons qui enferment la pensée (ce qui arrive fréquemment).

La théologie libérale

La théologie libérale naît au début du  19ème siècle, même s’il y a eu auparavant quelques antécédents et précurseurs. À ce moment là, en effet, quatre facteurs entraînent de nouvelles orientations de la pensée et de la pratique protestantes.

- Premier facteur : l’étude historique des écrits bibliques, qui se développe, montre que la Bible résulte d'un processus complexe et compliqué de rédaction, de remaniements et de transmission. Elle ne tombe pas du ciel ; elle est l'œuvre d'individus, de groupes et de communautés ; elle exprime leurs sensibilités, leurs manières de voir les choses, voire leurs superstitions. Elle traduit souvent leurs discussions et leurs désaccords. Elle n’est pas, à proprement parler, un écrit divin,  mais un témoignage humain rendu à une authentique expérience spirituelle de rencontre avec Dieu. Du coup, on va en faire une lecture critique qui s’efforce de distinguer le message qu’elle contient du langage qui l'ex­prime. Cette démarche caractérise et nourrit le libéralisme du dix-neuvième siècle, alors que ses adversaires la refusent et défendent souvent l'inspiration littérale des livres canoniques.

- Deuxième facteur, apparaît une autre conception de la doctrine, due en partie à l’influence de Kant, dont je rappelle qu’il était protestant. Dans des livres importants, les « Critiques » publiées entre 1780 et 1790, Kant souligne que notre connaissance des objets dépend certes de ce qu’ils sont, mais aussi et encore plus de ce que nous sommes, de nos organes de perception : la science, c’est le monde, non pas tel qu’il est en lui-même, mais tel que nous le percevons à travers les lunettes de nos sens et de notre esprit. Ce qui va conduire à estimer que la doctrine religieuse ne parle pas de l'être de Dieu, mais de la manière dont il nous touche, nous atteint et s'inscrit dans notre existence.  Pour les théologiens libéraux les dogmes ne sont pas des vérités absolues, ils sont relatifs, ils sont des expressions de la foi dans un contexte donné, et quand le contexte change, il faut les modifier.  

- Troisième facteur : Pendant longtemps, en Europe, État et Église ont eu des liens profonds. On estimait que dans un pays il devait y avoir une seule religion qui était donc obligatoire. Il en était ainsi aussi bien dans les États protestants que dans les États catholiques. Avec la Révolution française, les choses changent. On souligne que la foi relève de la conviction personnelle et nulle­ment de choix collectifs. Les protestants libéraux deviennent des partisans et des artisans d'une laïcité et d’une liberté religieuse que la Réforme n'a pas précisé­ment prati­quée ni recommandée et que les courants plus traditionnalistes du protestantisme acceptent mal.

Enfin, quatrième et dernier facteur de transformation, l’insistance sur les personnes, sur leur cheminement individuel, sur leur sensibilité particulière. On ne veut plus que tout le monde passe par le même moule. Ce qui compte, c’est l'existentiel ou le vécu qui relègue les cadres institutionnels au second plan. Les fidèles ne sont pas au service de la doctrine et de l'église, et n'ont pas à s’y soumettre. Au contraire, les doctrines et les églises sont au service des fidèles ; elles doivent s'adapter à leurs demandes et s'efforcer de leur apporter ce dont ils ont besoin.

Ces nouvelles orientations se sont heurtées à de très vive résistances au sein du protestantisme  tout au long des 19 et 20ème siècles : refus de la lecture historique de la Bible avec le fondamentalisme (et vous savez qu’aujourd’hui, il connaît un fort regain) ; refus de la relativisation de la doctrine avec la nouvelle théologie qui apparaît après la première guerre mondiale, qui connaît son apogée après la seconde et qui reste aujourd’hui forte ; le mouvement œcuménique favorise le resurgissement de tendances « haute Église » qui revalorise l’institution et ses dirigeants ;  enfin,  l’idée d’une société chrétienne a repris de la vigueur, plus en Amérique qu’en Europe. Ce qui signifie que le combat pour des orientations libérales n’a rien perdu de son actualité ni de sa pertinence.

La fin du 20ème et le début du 21ème  siècles ont amené à développer d’autres préoccupations : celle d’un dialogue fraternel avec des religions non chrétiennes ; celle des expressions esthétiques de la foi ; celle de la présence du protestantisme dans la culture et d’autres. Elles se situent dans le sillage des orientations que j’ai mentionnées, même si elles les renouvellent. 

Quelques noms

Je termine en mentionnant quelques noms de théologiens libéraux. C’est une liste incomplète, rapide de gens qui me paraissent significatifs. En Allemagne, je cite Schleiermacher (début du 19ème siècle) qu’on considère comme le théologien protestant le plus important après Luther et Calvin. À la fin du 19ème siècle et au début du 20ème, Harnack en histoire, Troeltsch pour le dialogue entre religions et pour sa réflexion doctrinale, sont des penseurs marquants, mais on les connaît peu en France.

Aux Etats-Unis, les orientations libérales ont été représentées au 19ème siècle par Emerson, et aujourd’hui par les penseurs du Process. 

En France, j’indique Charles Wagner, le fondateur du Foyer de l’Ame à Paris, mort en 1918 dont l’influence a été immense et perdure (on continue à lire et à citer ses ouvrages de spiritualité) ; j’indique également Auguste Sabatier, mort en 1901, aujourd’hui très oublié mais dont la théologie a inspiré plusieurs générations de pasteurs libéraux de la première moitié du 20ème siècle. J’ajoute Wilfred Monod, mort en 1943, et surtout Albert Schweitzer qui à côté de ce qu’il a fait à Lambaréné, a laissé une œuvre impressionnante par son ampleur, son audace, sa liberté de pensée et son enracinement dans le Nouveau Testament. 

L’association Évangile et Liberté s’inscrit dans cette ligne et s’efforce de concrétiser un protestantisme libéral à la fois soucieux de développer une pensée solide et d’être en prise avec l’actualité.
Elle a trois types de manifestations :

1. des groupes de réflexion souvent à partir des articles du journal ; ils se développent actuellement dans diverses villes, dont Grenoble ;

2. des « journées », un colloque annuel à la Grande Motte qui réunit environ 250 à 300 personnes autour de thèmes d’actualités avec des conférenciers souvent de grande valeur ;

3. le journal, 10 numéros par ans, que dirigent  depuis douze ans, avec talent et compétence, Laurent Gagnebin et Raphaël Picon. Ce sera annoncé, je pense, dans le prochain numéro : ils passent la main et la relève va être prise par une équipe féminine : Sylvie Queval et Guylène Dubois. Des changements donc en perspective. Pour m’en occuper depuis 40 ans, je dois dire que cette vie d’Évangile et Liberté est à la fois riche et fragile, car elle repose en grande partie sur le travail de bénévoles ; chaque relève est un souci, mais jusqu’ici elles se sont plutôt bien passées. Le but n’est pas de former une église séparée, ni un « parti » dans l’église, mais d’alimenter des débats et des recherches, d’entretenir une réflexion, d’aider, selon le titre d’un de mes livres, à « penser la foi ». 


André Gounelle : Communication lors de la journée de réflexion théologique à Grenoble le 29 /03/2014