Le salut a été compris à la sortie du moyen âge comme l’assurance donnée par l’Église de pouvoir à certaines conditions, être assuré de bénéficier de la pitié de Dieu au moment de quitter ce bas monde. Luther découvre à la lecture de l’épitre aux Romains de l’apôtre Paul, oh merveille ! Que le salut est donné gratuitement à toute personne qui fait simplement confiance à Dieu. Dieu n’exigeait en fait aucun dédommagement pour accorder le salut. Luther détruisait  d’un seul coup, tout le capital de l’Église, jusqu’alors garante du salut,  à condition d’acheter des indulgences si on en avait les moyens.

Depuis lors, l’individualisme est un processus qui avait pris naissance à la Renaissance.  Il s’est concrétisé effectivement après la Réforme. L’humanisme a dès lors définitivement pris le dessus sur l’Église. Elle imposait ses normes, ses façons de penser et de croire. Et voici que l’individu s’est autorisé à penser par lui même. Copernic et Galilée y étaient pour quelque chose car ils avaient changé la vision que l’on avait du monde. Puis vint le temps des Lumières qui confirmèrent que l’Église n’avait plus le droit de gérer l’espace de la société. Elle perdit définitivement ce pouvoir après la Révolution. La spiritualité qui se vivait dans le cadre de la religion, se vit maintenant de plus en plus dans le cadre de la laïcité, hors souvent de la religion.

Une spiritualité autonome est née et se développe au dehors des temples et des églises. Comme le dit Gilles Bourquin[1], le chrétien n’adhère plus que par conformisme et non par conviction à ce qu’il convient de croire.  L’adhésion est formelle et non plus de cœur. Les églises et les temples se vident. La transmission aux jeunes générations n’est plus assurée. « L’autorité de  l’individu a fini par l’emporter sur celle de l’institution. La spiritualité a remplacé la religion… » Le protestantisme a aussi évolué depuis la Réforme. Dieu a presque totalement disparu du ciel de l’imaginaire de notre société.

L’idée que l’on se faisait de Dieu était celle d’une personne  suprême et supérieure, toute puissante, à l’image d’un seigneur ayant autorité sur tous ses sujets. Cette conception théiste d’un Dieu à la figure de tyran despotique en dehors du monde des êtres a été de plus en plus rejetée. Croire en un tel dieu responsable des tsunamis et des tremblements de terre, exigeant que son fils soit crucifié pour racheter nos péchés, s’est avéré impossible.
Certes ! Avec Luther, prophète du salut par la foi, l’on retrouvait le Dieu père, le Dieu aimant annoncé par Jésus. Toutefois, toujours influencé par le théisme,  l’on retenait que Luther pouvait parler de la foi parce qu’il avait vécu une rencontre personnelle avec  Dieu et qu’il avait été saisi par l’Esprit. Le salut par la foi, accordé à quiconque fait confiance à Dieu tel que le proclamait Luther, ne dit plus grand-chose aux héritiers de la Réforme, car ils restent sur leur faim en ce qui concerne leur rencontre avec un dieu toujours plus ou moins « théiste ».

L’Église catholique a résolu le problème. Il suffit pour le croyant, de faire confiance à l’Église. Elle lui dicte ce qu’il doit croire, ce qu’il doit faire ou ne pas faire. Son salut dépend de sa fidélité et de sa docilité à l’égard du prêtre qui détient « le magistère » ( l’autorité en matière de morale et de foi). On trouve la même dépendance à l’égard de leur pasteur chez les évangéliques. La savante utilisation de l’émotion suscitée par le cérémonial, la beauté du lieu chez les uns, la ferveur entretenue par les exhortations du pasteur, le rythme des chants et des guitares chez les autres, confortent par la dynamique du groupe, l’adhésion et la croyance confondue par erreur à  la foi.

Le Réformé  qui n’adhère pas plus au théisme qu’au magistère de l’Église catholique ou aux gesticulations des évangéliques, s’interroge : qu’est ce que le salut ? Qu’est-ce que la foi ?

Il pourrait choisir une voie mystique qui le conduirait à se détourner du monde pour  tenter des se fondre dans le grand tout des bouddhistes. Il pourrait également se résigner à subir stoïquement le monde tel qu’il est ; ou encore opter pour la recherche d’une spiritualité immanente, dont la source est en l’homme même, loin d’un dieu transcendant.

Il lui suffit au contraire de faire confiance à Dieu. A l’image du soldat qui fait suffisamment confiance à son pays pour signer son engagement au risque de donner sa vie pour défendre sa patrie, le chrétien fait confiance à Dieu. La foi ne consiste pas à affirmer quelque chose d’incertain comme des croyances. Elle consiste en cette tranquille assurance d’avoir fait le bon choix en répondant à l’appel du Christ. Le chrétien accepte d’être accepté malgré ses limites, sa finitude, ses doutes. Parfaitement libre, il s’engage et assume le fait de peut être se tromper. Toujours à l’image du soldat mentionné plus haut, qui refuserait de pratiquer par exemple la torture, il se sent responsable de ne pas obéir à certaines directives dictées par la société dans laquelle il est immergé, si elles ne répondent pas à son éthique.
Le salut, il le sait, il l’a de tout temps, depuis toujours. Il l’a reçu comme la vie à sa naissance. Sans la demander. Sans la mériter. Cela lui donne confiance en lui, et l’estime de soi. Il sait qu’aux yeux de Dieu, sa vie à un prix inestimable ! Il va dans la vie comme l’enfant qui sent que sa mère, son père lui font confiance et le regardent  avec bienveillance malgré ses limites.

Le salut ne se limite pas au « soi »c du chrétien, à sa personne. Il concerne ceux qui l’entourent, quels qu’ils soient et dont il se sent responsable.   Il sait également que l’amour du prochain est une passerelle pour rencontrer Dieu.  Le salut concerne la société, le champ du politique. Il comprend aussi la nature, le combat écologique.  « Toute l’Écriture proclame un salut personnel, communautaire et cosmique qui concerne aussi bien l’individu que le peuple et que l’univers ».

H.L.



[1] Gilles Bourquin, N° 264 de la revue « évangile et liberte ».