Les raisons d’un bouleversement sociétal

La société française vit actuellement avec une grande anxiété les remises en question des normes sociétales. Depuis en effet les années 80, ce sont les normes sociales déterminant les différences statutaires des personnes qui sont bouleversées.  Les différences qui régissaient les rapports hommes/femme, enfants/ parents, mariés/divorcés, pacsés/union libres , homosexuels/hétérosexuels,  etc. obéissaient à des  normes admises structurellement et assuraient la cohésion sociale. Le contrôle de la procréation avec la pilule, l’I.V.G., la P. M. A., l’autonomie croissante des femmes, a provoqué le cataclysme de la mise en doute des normes structurelles sur lesquelles repose le fonctionnement de la société. Tout naturellement  toute remise en question de l’une de ces normes comme la revendication par les homosexuels du droit de se marier, et d’obtenir le droit d’adopter des enfants, suscitent de très vives réactions.

Un avenir bouché

Comme l’animal pressent la venue de l’orage, l’humanité est inconsciemment au fait de ce qui l’attend. À côté de ces mises en question sociétales, depuis la fin des  « trente glorieuses », la société vit les effets de la dérégulation financière à l’échelle planétaire et subit une  crise sans précédent. Dans la décennie qui vient, la croissance sera au mieux de 1,5 % , ne serait-ce que parce que les deux tiers des  3 % de l’accroissement de la production provenaient jusqu’alors de l’exploitation des ressources énergétiques naturelles du gaz, du pétrole,  du charbon, de l’uranium. Ces ressources  se réduisent peu à peu, car elles  ne sont pas inépuisables. L’extraction du pétrole par exemple devient de plus en plus onéreuse. Le dernier tiers des 3% d’accroissement de la richesse provient seulement du travail. Nous serons donc inéluctablement contraints de modifier notre genre de vie fondé actuellement sur la consommation. Et cela fait peur.

L’évolution de l’humanité

Au cours de l’évolution de l’humanité, à la faveur de crise comme celle que nous vivons, de nouveaux rapports sociaux s’instaurent entre les groupes qui composent la société. Des formes nouvelles de dépendance, de coopération, de hiérarchie modèlent les formes de l’organisation sociale. Ces rapports nouveaux n’existent pas dans la nature[1]. L’humanité les vit et leur donne forme sans pouvoir en donner les raisons. Faute d’explications, les coutumes, les sanctions humaines se couvrent alors de l’autorité divine. L’homme s’invente des règles de conduite, des hiérarchies qu’il attribue à Dieu ou à la nature. C’est ainsi qu’au terme de ces métamorphoses que les sexes deviennent des genres[2].

Le chrétien baigne culturellement dans cette société. Tout naturellement il adopte la plupart des normes sociales environnantes qui structurent la société et les valide en les dotant parfois d’une référence biblique. Pour peu qu’il tire de la Bible deux ou trois versets, contre l’homosexualité et cela lui permet de justifier sa conviction. Ce qui n’était qu’une norme sociale devient pour lui expression de la volonté divine. Il affirmera que la loi de nature interdit depuis la création toute autre forme de vie de couple,  hors celle de l’hétérosexualité .

La liberté dérangeante de Jésus

Quand Jésus intervient, Il met en question la façon dont les pharisiens, les docteurs de la loi, les autorités d’alors comprenaient la Torah. Ces hommes étaient parfaitement sincères. Ils étaient totalement convaincus d’avoir la bonne interprétation des textes sacrés. Comment auraient-ils pu supporter que Jésus se  permette de leur dire que le sabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat ? Comment auraient-ils pu admettre qu’une femme adultère puisse aller son chemin sans être lapidée comme elle aurait dû l’être d’après la loi ? Ce ne sont là que de petits exemples de cette fâcheuse tendance que Jésus  avait de leur dire : Dieu n’a jamais dit ce que vous croyez. Vous lui prêtez vos sentiments, vous lui attribuez vos pensées.  Vous n’avez pas saisi le sens fondamental des Saintes Écritures.

Jésus est totalement libre à l’égard des principes moraux ou religieux, des normes sociales, des préjugés. Quand Jésus se laisse interpeller, il va à la rencontre de l’individu, homme, femme,  enfant, sans confondre la « vérité » de  son être  avec son apparence, sans le réduire au jugement, à l’image que lui attribue la société, que ce soit une image de prostituée, d’handicapé, de lépreux ou de fou.
Il  les réhabilite dans leur être véritable, après avoir dit ou fait ce qu’il fallait pour les délivrer de ce qui les aliénait. Cette rencontre en fait des sujets libres et responsables.

La rupture anthropologique de Paul

C’est l’expérience que vit Paul. Il ne doutait pas des valeurs et des convictions dont il avait hérité et sur lesquelles il avait fondé sa vie. Voici le discours qu’il tenait  pour décrire ses convictions avant sa conversion.
« j’ai des raisons d’avoir aussi confiance en moi-même. Si un autre croit pouvoir se confier en lui-même, je le peux davantage, moi, circoncis le huitième jour, de la race d’Israël, de la tribu de Benjamin, Hébreu fils d’Hébreu ;  pour la loi, pharisien ; pour le zèle, persécuteur de l’église ; pour la justice qu’on trouve dans la loi, devenu irréprochable. » (Ph. 3 , 4-17)

Après sa rencontre avec la personne du Christ il porte un regard critique sur ce qui le justifiait :
« Or toutes ces choses qui étaient pour moi des gains, je les ai considérées comme une perte à cause du Christ.  Mais oui, je considère que tout est perte en regard de ce bien suprême qu’est la connaissance de Jésus Christ mon Seigneur. À cause de lui j’ai tout perdu, et je considère cela comme ordure afin de gagner Christ, et d’être en lui, non plus avec une justice à moi, qui vient de la loi, mais avec celle qui vient par la foi au Christ, la justice qui vient de Dieu et s’appuie sur la foi. »

Il abandonne ce en quoi il excellait pour se justifier : l’observance de la loi. Dorénavant C’est la justice qui vient de Dieu qui est son seul appui par la foi, par la confiance qu’il fait à Dieu.

Le résultat est création d’une nouvelle anthropologie, d’une nouvelle identité. Paul en donne une illustration. « Voici ce que je dis frères : le temps est écourté. Désormais, que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’en avaient pas, ceux qui pleurent comme s’ils ne pleuraient pas, ceux qui se réjouissent comme s’ils ne se réjouissaient pas, ceux qui achètent comme s’ils n’achetaient pas, ceux qui tirent profit de ce monde comme s’ils n’en profitaient pas vraiment. Car la figure de ce monde passe».
 Nous, chrétiens, sommes de mêmes invités à abandonner nos certitudes, nos convictions quand elles ne sont que la prise au sérieux de ce qui n’était que principes et jugements sociaux facilitant ou non la cohésion sociale dans un temps donné. Cela doit nous inciter à ne pas prendre pour vérités divines ce qui ne serait que le résultat des décisions prises par la société pour réguler ses rapports sociaux, de plus en plus impliquée dans la production d’elle-même,  au cours de son évolution.

Le choix du chrétien 

E. Cuvillier[3], considère que Paul vit « le temps messianique ». Ne serions-nous pas appelés nous aussi à vivre ce temps messianique ? Vivre le temps messianique dit il n’est pas fuir vers un  ailleurs, mais c’est remettre en question la réalité sans pour autant l’altérer. Le croyant fondamentalement libre par rapport à son action est libéré des « éléments de ce monde ». «  Le croyant appréhende les structures reconnues auparavant comme immuables, d’une façon nouvelle ».

Les débats internes aux  Églises concernant par exemple le mariage pour tous, la bénédiction ou non des couples homosexuels, la P. M. A. , prennent une orientation toute nouvelle. Il ne s’agit plus du tout de voir comment « sauver » son institution en se cramponnant à certaines formes de vie sociale, à des normes  indispensables par le passé, mais peut être désuètes aujourd’hui. Nous, chrétiens, sommes de mêmes invités comme le fit Paul, à abandonner nos certitudes, nos convictions quand elles ne sont que la prise au sérieux ce qui n’était que principes et jugements sociaux facilitant la cohésion sociale. Cela doit nous inciter à ne pas prendre pour vérités divines, ou de l’ordre dit de « la nature », ce qui ne serait que le résultat des décisions prises par la société pour réguler ses rapports sociaux, de plus en plus impliquée dans la production d’elle-même,  au cours de son évolution.
                Qu’en penserait Jésus ? Quand le centurion le sollicite pour guérir l’esclave « qui lui était très cher » (Lc. 7, 2), il ne lui demande pas s’il est homosexuel, il le guérit. Quand il s’entretient ave la Syro-Phénicienne, il lui donne raison de ne pas empêcher ceux qui ne sont pas juifs de manger les miettes qui tombent de la table (Mac. 7, 27). Il ne tient plus compte des frontières entre races ou nations. Quand assis sur la margelle d’un puits, il fait de la théologie avec une Samaritaine, il renverse les barrières plantées par les religions et dit : « l’heure vient- et c’est maintenant- où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité » (Jn 4, 23). Ce ne sera plus sur telle ou telle montagne ou à Jérusalem. On pourrait ajouter : « ce ne sera plus dans telle ou telle église mais en vérité ».
 Mieux vaut tenter de vivre « le temps messianique » et prendre du recul, être dans ce monde et ne pas en être. Car la figure de ce monde passe.
H.L.

 

 



[1] Cf. Maurice Godelier , Métamorphose de la parenté, p. 505 /508Fayard 2004

[2] Le genre désigne l’attitude, le comportement que l’on est amené à avoir par l’éducation, par la pression sociale,  pour être en accord avec ce que la société considère normal en fonction de son sexe.

[3] Elian Cuvillier, « différences fondatrices » ou « Refondation messianique » : de quoi Paul est-il le nom ? ». Recherches de Science Religieuse, 2014/2Tome 102, p.263-275.