La dominante du chrétien de l’Église primitive

Qui donc aujourd’hui se soucie de l’au-delà ? Il semble bien que la plupart de nos contemporains attachent plus d’importance à leur vie matérielle qu’à leur relation à Dieu. Dans l’antiquité, sous l’influence du platonisme comme du bouddhisme, le croyant était porté à se détacher du monde jugé impur. Une autre tendance plus stoïcienne, ou proche de  Confucius  comme de l’Islam, incitait à rester stoïque devant les vicissitudes de l’existence, considérant que mieux valait accepter de se soumettre à un ordre divin ou de la nature contre lequel l’être humain ne pouvait rien.
Le christianisme proclame alors que Dieu agit dans le monde pour le transformer et faire toute chose nouvelle. Il n’y  a donc ici ni évasion hors de ce monde, ni soumission, mais espoir d’un renouveau auquel le croyant peut s’associer. Néanmoins, il faut noter que si la chrétienté primitive marchait bien sur la terre, elle avait le cœur au ciel. Elle vivait dans l’attente du retour du Christ et ne s’impliquait guère dans la vie de la cité.

Pourquoi le chrétien s’engage-t-il davantage ici bas

Avec la conversion de l’empereur Constantin, l’Église participa plus activement au pouvoir temporel. Au quatrième siècle Augustin engage l’Église sur le chemin de la conduite du monde avec l’idée que le royaume terrestre servirait le royaume céleste. Vers l’an 500, le pape Gélase déclare que les rois doivent courber la tête devant les ministres des choses divines, mais que les ministres doivent se soumettre aux rois pour ce qui est de la vie civile. Cette théorie ne résista pas à l’attrait du pouvoir. Ainsi l’Église contribua-t-elle à faire que les croyants eurent moins le cœur au ciel et se soucièrent d'inscrire les préoccupations humaines dans le monde.

Influence de la Réforme

La réforme luthérienne porta un coup fatal à l’ordre médiéval. L’essentiel de la religion aura  désormais son sanctuaire dans la conscience de chaque chrétien. Le pouvoir laïque accèdera  par ailleurs à la pleine autorité. Le fidèle adoptera la religion de son prince. Calvin ira plus loin encore. Il instaure une théocratie. C’est la Parole de Dieu qui reste la référence et le fondement de l’ordre social. Le croyant est sommé de tout mettre en œuvre pour promouvoir les desseins de Dieu ici bas. En quelques siècles le glissement s’est opéré. Le monde est devenu préoccupation essentielle du croyant. Certes ! Dieu est encore au ciel et reste le référent. Mais  deux ou trois siècles plus tard,  sous l’influence des Lumières, de la sécularisation et de la laïcité, Dieu va disparaître du ciel.

Vers la sécularisation de la société

Les Églises vont sans faiblir, ressasser les vieux dogmes et leurs croyances. Au milieu du dix neuvième siècle, l’Église catholique tint le Concile  Vatican I pour réaffirmer qu’elle détenait la vérité quelles que soient les avancées de la science. Le protestantisme s’efforcera au contraire de tenir compte de la modernité en marche. La lecture historico-critique de la Bible s'impose. La raison est prise en considération. À côté des orthodoxies luthériennes et calvinistes, au dix neuvième siècle, se développe une théologie plus intuitive, moins doctrinale, plus rationnelle, car la foi ne s'oppose plus à la raison. L'autorité traditionnelle est mise en question.

 

A la fin du  vingtième siècle, les fidèles resteront encore un temps dans les temples et les églises par conformisme plutôt que par conviction. Puis les jeunes générations, ne trouvant plus de cohérence entre le credo  et les normes sociales, quittèrent leurs communautés.  Les diocèses n’ayant plus les moyens d’entretenir des églises vides les vendent pour qu'elles deviennent des musées, des centres culturels, voire des gites ruraux !

Les réactions des Églises face à la post modernité

La soif religieuse n’a pourtant pas disparu, mais elle se cherche en dehors des institutions, des Églises. La théologie doit être en prise au vécu, aux préoccupations actuelles. L’Église catholique, un siècle après Vatican I, a tenu un deuxième concile tenant compte de la réalité. Malgré des avancées évidentes, l’institution reste grippée, angoissée et perturbée par les changements indispensables. Du côté du protestantisme, deux courants s’affirment. L’un très dynamique, répond aux besoins d’une spiritualité primitive : Dieu est tout puissant. Le croyant qui lui fait totalement confiance, souvent en la personne du gourou qui entretient la flamme, sera béni. L’argent ou une guérison miraculeuse confirmeront l’intervention divine.
Un autre courant beaucoup plus restreint,  cherche un Dieu présent dans le monde, venant non plus du haut du ciel, mais à l’action secrète inscrite dans les êtres vivants ou non. Son image est celle du Dieu  qui meurt sur la croix par solidarité avec Le Christ et avec nous. On parle alors plus facilement de panenthéisme que de théisme.  Les notions luthériennes de salut par la foi restent présentes tout en laissant le croyant seul. S’il sait qu’il est pardonné, le fidèle ressent cet amour de façon assez abstraite, sans grande chaleur. La spiritualité est, disons « théorique », objet de réflexion, non pas vécue existentiellement.

Les pistes possibles du renouveau théologique

Comme le fait remarquer Gilles Bourquin, la mentalité populaire s’éloigne d’une spiritualité chrétienne qui puise sa source en un Dieu transcendant[1]. Elle se rapproche plus facilement des spiritualités orientales portées vers la méditation.
 Toute une mouvance  écologique développe également une spiritualité qui s’oriente vers une contemplation de la nature avec les yeux du cœur pour y retrouver Dieu. Cette spiritualité écologique se défend d’être panthéiste. Or la création ne se limite pas à la nature. Elle englobe l’humanité. La création est habitée par le divin. Dieu est bien dans la création. : « Depuis la création du monde, les perfections invisibles de Dieu, éternelle puissance et divinité, sont visibles dans ses œuvres pour l’intelligence » (Ro. 1, 20).
La spiritualité  contemporaine ne se satisfait pas d’une référence à la transcendance et au théisme.. Elle tente de se ressourcer  dans l’immanence. La théologie du process qui prône un Dieu présent en toutes choses, n’a pas de référence théiste ou panthéiste, mais panenthéistes, répond positivement à la demande d’une spiritualité qui puise ses ressources dans l’immanence. Il en est de même avec l’approche de Tillich fondée sur la corrélation et non sur le surnaturalisme. La révélation ne se trouve pas à l'état pur. Elle se présente dans un moule culturel. Le message qui vient de Dieu ne se formule jamais en dehors d'un contexte précis et d'une conjoncture particulière. La révélation nous arrive dans des vêtements culturels et historiques. Il faut donc se livrer à une interprétation forcément risquée pour discerner la parole divine au travers de paroles humaines.

H.L.



[1] Le théisme est la croyance en un Dieu créateur de l’univers, qui, doté d’une puissance surnaturelle, agit de l’extérieur sur le monde comme une personne animée d’une volonté propre.
Le panthéisme voit Dieu manifesté dans toute la nature.
Le panenthéisme suppose une force divine qui anime l’ensemble de l’univers. Au lieu que Dieu soit  considéré comme une être surnaturel, il est perçu comme une présence immanente et non transcendante en toute choses