Gilles Bourquin propose dans son live « Théologie de la spiritualité » une démarche originale qui  renouvelle l’annonce de l’évangile pour contrer la désaffection des Églises et des temples. La fin du livre, difficile à lire,  m’a suggéré une nouvelle façon de voir le salut.

Le christianisme subit depuis quelques décennies une marginalisation sociale. Les Églises se vident peu à peu. Les fidèles qui persévèrent le font davantage par conformisme que par conviction. La transmission ne s’effectue plus. C’est la construction de nouvelles bases, l’édification de nouveaux repères qui serait nécessaire pour redonner un élan au christianisme plutôt que de ressasser des credo qui ne parlent plus.

Les causes de cette cassure sont multiples. Citons par exemple le développement de l’individualisme, l’influence des Lumières qui  amorça la distance prise vis-à-vis des religions, la sécularisation et la laïcité, et enfin la mondialisation portée par le discours du néolibéralisme particulièrement favorable à la concurrence.

Malgré ce contexte postmoderne, un retour du religieux se manifeste par une quête, disons « mondaine », de la spiritualité. Ce retour du religieux s’affirme délibérément hors du champ religieux traditionnel. Cette quête prend différentes formes comme peut l’être une recherche écospirituelle d’un retour à la nature, un intérêt pour l’ésotérisme, la méditation d’inspiration orientale, l’affirmation d’une appartenance ethnique, nationaliste.  L’État lui-même,  en cas de crise ou de catastrophes, répond à cette demande en assurant des rituels compassionnels comme le faisait autrefois l’Église. Ce ne sont plus des processions que l’État  organise, mais des marches blanches, des drapeaux en berne, l’appel aux psychologues pour assurer les deuils. Ainsi l’État laïc prend le relais pour répondre aux demandes de spiritualité, hors des religions établies.

La recherche d’un sens à sa vie s’impose d’autant plus que l’individu se sent vulnérable, car il doit, à tout prix, satisfaire au culte de la performance. Chacun est responsable. Chacun est absolument seul. Car la solidarité est perçue comme signe de faiblesse dans une société soumise à la concurrence mondialisée. Chacun, sommé d’être performant,  donc doit se faire par lui-même, prouver sa capacité à s’adapter à toute évolution.
Le salut en postmodernité prend alors la forme de la réussite. Il faut vaincre la solitude, la crainte de l’échec, de la mort, affronter l’absurde de l’existence. Se réaliser, devenir soi-même, être reconnu par son conjoint, son patron,  ou en passant à la télé. C’est le but ultime. Faute d’y parvenir, nombreux sont celles et ceux qui se réfugient dans l’alcoolisme, la drogue, les antidépresseurs[1].

Comme le dit A. Gounelle, les Églises donnaient deux types de réponses pour obtenir le salut. Selon la Réforme, le salut consistait en un acte de Dieu qui de manière souveraine et agissant de l’extérieur, change notre relation avec lui. Alors que Dieu devrait normalement me rejeter et me condamner parce que mon péché me coupe totalement de lui, voilà qu'il décide, par le Christ, de ne pas tenir compte de ma faute, de me pardonner, de ne pas tenir compte de ma culpabilité et de mon indignité. Tandis que le catholicisme du seizième siècle y voit plutôt une force ou une puissance surnaturelle que Dieu met à notre disposition afin de nous aider à avancer sur le chemin qui conduit au salut.
Mais que vaudrait aujourd’hui un salut accordé par une puissance agissant hors de notre monde, sans que le sujet concerné se ressente responsable de quoi que ce soit ? Ce salut ne parle plus, n’a guère de sens, car il dessaisit la personne de toute responsabilité.

Le salut dépend d’une chose essentielle à l’homme de la post modernité : devenir un être éthique, c'est-à-dire une personne qui se sent digne de son humanité. Cette expérience est impossible à quiconque serait au bénéfice d’un don, d’un salut qu’il aurait reçu sans en avoir la moindre conscience. Faute de pouvoir prendre conscience d’avoir acquis sa dignité d’homme, l’individu ne parvient pas à s’accepter lui-même. Il se rejette lui-même, se ressent indigne. Le christianisme lui offre la possibilité de pallier ce déficit en apprenant qu’il est accepté par Dieu, qu’il a droit contre toute attente, à l’existence pleine.
Cette découverte permet d’acquérir cette dignité éthique tant recherchée. Une dignité inconditionnelle à l’existence lui est reconnue sans condition. S’il accepte d’être accepté, comme le dit Tillich, l’individu reçoit la force  d’être réconcilié avec lui-même. Il est régénéré. « En d’autres termes, l’acceptation inconditionnelle qui permet à l’homme d’accéder à son humanité, l’élève aussi à la spiritualité » dit G. Bourquin (p. 343)

Ce dernier dans son livre « Théologie de la spiritualité », résout le problème de la nécessaire prise en considération de la spiritualité enracinée dans la dimension humaine, car pour lui, la spiritualité réunit deux sources en un seul mouvement. Ces deux sources sont d’une part, la source immanente, celle qui vient de l’être même, et d’autre part la source transcendante. Le sujet veut devenir lui-même, réaliser l’épanouissement de son être. Ce « devenir de soi » passe par le dessaisissement de soi. Il abandonne son désir de s’auto contrôler. Il s’abandonne, exactement comme si un autre venait vivre en lui. Cet autre n’est que le moi qui ne parvenait pas à devenir lui-même. Il ne s’agit pas d’une sorte de dissolution du sujet. Simplement du fait que le sujet s’abandonne en Dieu, se trouve de ce fait, porté par la grâce. Cette réalisation de soi est en accord avec la volonté divine. Le salut consiste en une auto réalisation personnelle. Le sujet ne dépend plus seulement d’une grâce descendant du ciel. Il a simplement renoncé à soi-même pour devenir lui-même.

H.L.  



[1] Voir A. Ehrenberg, « Le culte de la performance » Ed. Pluriel2008