L’être humain évolue de l’enfance à l’âge mûr. Et il change au cours de sa vie à la suite des rencontres, de ses lectures, des événements qui le touchent. Et pourtant il reste le même. En effet il se raconte surtout à lui-même les événements qu’il a vécu. Il les arrange souvent  inconsciemment, pour leur donner un sens car il cherche à donner un sens à sa vie. C’est son identité narrative

L’identité généalogique

Si je dis qui je suis, définis mon identité en me référant à mes parents, je pourrai dire « Je suis le fils de  Serge et de Louise ». Je ne suis pas privé de l’accès à ma propre histoire. Je ne suis pas né de personne. Les enfants nés sous X, ou adoptés, ou par la PMA  n’ont pas cette chance. Pour eux il y a un blanc dans leur histoire. Et ils en souffrent. Le « biologique » est aussi important que le « social », que le fait d’avoir été désiré, attendu, deviné et peut être avoir été déjà là avant même de naître. Tout simplement aimé.

L’identité sociale

Avoir été engendré et accueilli à ma naissance pour être aimé, soigné, éduqué, fait que je ne pourrai jamais dire « je me suis fait tout seul ». J’ai été précédé par l’amour d’un couple, par une chaîne de générations, par un langage, héritant de tout un fonds culturel, de croyances. Non ! Je ne peux donc pas dire que je suis la source de moi-même.

Un don et une dette ?

J’ai bénéficié d’un don : celui de vivre d’une vie que je ne dois à personne, même pas à mes parents. Un don c’est un don et non un prêt pour un rendu hypothétique. Ma vie est un don et non un dû. J’ai été appelé à vivre  et à mourir dans le monde sans rien devoir en échange de cette vie. Me prendre pour une victime serait stupide. Comme l’explique J. D. Causse, « s’il y a dette, elle ne peut être que symbolique, c'est-à-dire qu’on ne s’en acquitte pas en restant tourné vers l’arrière et en versant indéfiniment un tribut  à des figures parentales fantasmatiques…en renonçant à exister soi-même …comme si le don offert d’une main était repris d’une autre….Il ne s’agit pas de rendre ce que l’on a reçu; telle est la mauvaise dette- mais de l’utiliser, de la faire fructifier pour soi-même et pour d’autres et d’en faire une histoire nouvelle ».

Une identité par une appartenance ?

J’ai dit que je suis fils de…cela pourrait signifier que je suis bien français puisque mes parents étaient français. Mais est-ce que je ne suis pas aussi un peu européen ? Bonnet rouge si j’étais breton  et du coup  un peu celte quand défilent les joueurs de binious? Je suis aussi chrétien ce qui me permet de penser que cela compte pour me définir. Finalement est-ce que mon identité se définit par les groupes dans lesquels je me sens reconnu et accepté ? Les adolescents qui s’efforcent de dire qui ils sont en prenant une certaine distance vis-à-vis de leurs parents, ont le sentiment d’être eux- mêmes en ayant leur place dans le groupe de leurs pairs. Ils se définissent par leur appartenance. Quand j’étais étudiant, je pensais prouver mon originalité en portant une belle barbe. Mais nous étions au moins dix barbus sans aucune originalité dans ma promotion ! Croyant me singulariser, j’étais comme tout le monde. Quand j’ai un peu mûri, j’ai rasé ma barbe. J’avais senti que mon identité ne se mesurait pas au mimétisme qui me renvoyait à l’anonymat.

L’identité, une image de soi ?

Il est vraisemblable que vers 6 ou 10 mois, je me suis vu pour la première fois dans un miroir. Ma mère sans doute m’a dit « cette image, c’est toi ! ». Et j’ai compris même sans savoir déjà parler que j’étais une image. J’ai commencé à penser que mon identité correspondait à l’image que j’avais de moi. Et depuis, j’ai toujours fait attention à cette image. J’espérais que les autres, en voyant cette image, sachent qui j’étais ! Mais alors, n’étais-je qu’une image ? Définir son identité consisterait donc à donner à voir aux autres une certaine image que l’on aurait choisie, souvent en la copiant ? N’existerai-je que dans le regard des autres ? Il y a, c’est certain, quantité de personnes qui vivent pour cela. Ils vivent en attachant beaucoup de valeur au fait de pouvoir montrer qu’ils sont parce que eux aussi ont une belle piscine, une voiture confortable et  sont propriétaires de leur maison. Leur identité se réduirait-elle à des objets ?
Le plus étonnant est que nous affirmons tous notre individualisme pour finalement être identiques à presque tout le monde, avec les mêmes habits, les mêmes goûts, les mêmes vacances.

Le challenge identitaire

L’être humain post moderne est convaincu qu’il se fait lui-même, qu’il ne doit rien à personne, et surtout qu’il peut le prouver. Son objectif est de se livrer « au culte de la performance ». Cela correspond parfaitement au souhait des patrons qui demandent maintenant à leurs employés de prouver qu’ils sont capables de faire face à toutes les difficultés auxquelles ils pourraient être confrontés dans leur travail. Autrefois, c’était un ingénieur qui dictait l’attitude à tenir, les gestes appropriés pour exécuter la tâche. Maintenant, c’est chacun pour soi. Et si l’agent ne parvient pas à faire face aux difficultés, on le jette. Il serait possible de le former pour cela. C’est ce qui se passe en Suède par exemple. En France, on préfère le jeter. Cela coûte moins cher. Et l’ouvrier subit. L’idéal est qu’il devienne son auto employeur. Il y en a maintenant un million qui se livre à ce culte de la performance individuelle en devenant « auto employeur ». Et ils en souffrent tout en serrant les dents.

La délivrance

La délivrance pour certains se trouve dans l’addiction à l’alcool,  la drogue, ou encore les médicaments. Devenir soi-même consiste à abandonner cette idée folle de tenter de prouver que l’on peut se faire soi-même, sans ne rien devoir à personne depuis son enfance. Chacun en fait n’existe que par ce qu’il a reçu, et de ce qu’il donne et reçoit des  autres. La découverte de son identité s’affirme dans la non-puissance. C’est ce que Jésus expliquait à ses disciples en donnant comme modèle à suivre, celui d’un petit enfant. Peu avant son assassinat, ses disciples aussi bornés que nous-mêmes  pouvons l’être, lui demandaient « qui parmi nous est le plus grand ? ». Et il répondit « c’est celui qui est le serviteur qui  est le plus grand ». Son objectif n’était pas de faire de ses disciples des serpillères, mais des personnes totalement libérées. Son but  était de faire comprendre que si par soi-même on ne peut se faire dieu, c’est au contraire en se soumettant à l’autorité d’une Parole qui vous fonde, qui vous transcende, que l’on peut véritablement devenir soi. Se soumettre à la parole de l’Autre, du tout-autre,  permet de devenir soi-même, libre. Libéré de chercher à voir sa propre image dans le regard d’autrui. Libéré du culte de la performance. Libéré du passé et de toute dette pour donner, pour se donner, et partager ce que l’on a reçu.

H.L. .