Dans la seconde moitié du XXe siècle, les données archéologiques sur la période biblique se sont accumulées et la littérature extra biblique plus fortement étudiée. Désormais, nous connaissons mieux cette civilisation sémite qui a généré l'Ancien et le Nouveau Testament. Nous savons que ses auteurs nous disent leur expérience de Dieu à travers différents genres littéraires et qu'il ne faut pas prendre tous les récits pour des narrations d'évènements réels. Il y a beaucoup plus de contes que cela a été pensé à une époque, contes à vocation souvent théologique. Ceci vaut pour les évangiles comme pour tous les textes de la Bible.

L'intelligence des évangiles

Les évangélistes ne sont pas des narrateurs neutres nous rapportant la vie de Jésus, son comportement et ses paroles d'une façon qui se voudrait objective. Ils souhaitent nous faire entrer dans l'intimité de la (vraie) nature de Jésus et de sa mission. Ils souhaitent nous faire percevoir la place qu'il occupe dans le salut au sein de la tradition juive. En bref, ils font de la théologie.

Bien comprendre ces textes, au-delà de leur façade narrative, implique de respecter deux règles importantes :

  • chercher obstinément le message de l'évangéliste
  • intégrer la continuité du texte

Le message de l'évangéliste :

La culture contemporaine de l'information nous amène spontanément à une lecture factuelle, évènementielle et aux interrogations qui en découlent : est-ce bien ce qui s'est passé ? Les paroles de Jésus n'ont-elles pas été transformées ? Il y a-t-il des explications plausibles aux faits extraordinaires rapportés? Etc... Ce n'était pas la culture des auteurs évangéliques qui, comme tous les sémites, privilégient le sens donné à l'évènement plutôt que l'exactitude des faits (qu'ils auraient eu bien de difficultés à établir !). Pour les comprendre, il est nécessaire de se mettre dans leur perspective, en cherchant d'abord à répondre à la question :

« Que veut dire l'évangéliste aux lecteurs/auditeurs de son temps ? »

Il faut donc se replacer au mieux dans leur environnement culturel et notamment biblique et questionner obstinément le texte, en restant ouvert à plusieurs niveaux de sens.

Continuité du texte :

Nous sommes habitués à lire les textes bibliques dans la forme « morceaux choisis » à cause des nécessités du culte. Mais chaque auteur a produit une œuvre complète et non un ensemble de rondelles . Chaque évangéliste a ses points d'insistances repérables par des répétitions, développe ses lignes de forces propres dans l'ordonnancement de son récit, nous livre son interprétation du « fait Jésus ». Deux conséquences en découlent :

  • seule une lecture complète suivant la progression du texte permet d'atteindre toute la richesse du contenu
  • lorsque l'on examine un passage, il faut toujours l'interpréter dans son contexte littéraire

 

Rappelons que la « vérité » du texte biblique n'est pas dans l'exactitude des faits rapportés ou l'authenticité des paroles transmises mais dans sa capacité à nous rendre Dieu proche, à travers les témoignages de nos prédécesseurs dans la foi.

C'est dans cet esprit que nous vous proposons le premier d’ une série de commentaires de l'évangile de Marc échelonnés sur plusieurs mois.

Comment Jésus entre dans sa mission

(Mc 1, 1-13 dans la Traduction Œcuménique de la Bible)

Dans ce court passage introductif, l'évangéliste nous livre trois donnéesimportantes pour lui. En premier, Jésus s'inscrit dans une lignée prophétique qui plonge ses racines dans les Écritures. En second lieu, Jésus prend conscience de sa mission lors d'un « stage spirituel » auprès de Jean le Baptiste, prophète dans le désert. Enfin, Jésus s'engage dans une autre vie, d'artisan à Nazareth, il se laisse pousser par l'Esprit au désert.

La lignée prophétique:

Pour L'évangéliste Marc, Jésus s'inscrit dans une ligne d'annonces : il est annoncé par Jean le Baptiste lui-même annoncé par les Écritures. La citation composite des versets 2 et 3 – mélange de Ex 23,20 , Es 40,3 et de Ml 3,1- nous indique d'ailleurs la façon approximative de citer les Écritures employée par l'auteur.

Jean le Baptiste est présenté comme un prophète. Son habit rappelle celui du prophète Élie (2R1,8) considéré à l'époque comme le père du prophétisme. Il prêche dans un lieu doublement mythique :

  • le désert, lieu où Dieu fit alliance avec son peuple
  • le Jourdain, dont le franchissement permis à Josué d'entrer dans la Terre promise

Ce prêcheur des bords du Jourdain offre, à ceux qui viennent, le pardon de leurs péchés, en transgression par rapport au judaïsme officiel dont le rite de purification se déroulait au Temple de Jérusalem.

Un stage spirituel :

L'attrait de Jean le Baptiste sur Jésus est suffisant pour que ce dernier quitte sa famille, son travail et le statut social qui lui était attaché pour rejoindre ce « prêcheur » du Jourdain.

Là, Jésus fait une expérience spirituelle profonde. La manifestation de Dieu à Jésus (V 9-11) n'a pas de témoin (noter l'emploi de la troisième personne du singulier). Cette scène est donc probablement reconstituée pour faire passer le message de Marc :

« Jésus reçoit une mission directement de Dieu »

L'engagement personnel :
Alors tout change pour Jésus, il ne retourne pas à Nazareth et s'aventure lui aussi dans le désert comme un nouvel Israël. Le symbolisme des 40 jours (v13) nous le rappelle. Peut-être Marc veut-il suggérer que nous avons à faire à un nouveau Moïse. Entre les forces de Dieu (les anges) et Satan, Jésus choisit son camp et sa ligne d'action. La présence des bêtes sauvages, évocation de l'harmonie du monde (Es 11, 6-9) nous indique discrètement que nous sommes bien à la fin de temps, comme d'ailleurs le combat contre Satan.

Pour l'évangéliste Marc, à ce stade du récit, Jésus est un homme choisi par Dieu pour une mission (nous sommes loin de la présentation du prologue johannique !)

Marc va consacrer le reste de son récit à nous dire plus précisément qui est Jésus et qui est ce Dieu qui l'anime si profondément.