A partir de notes prises à la suite d’un exposé de P. Keller.

 

           De quelle nature est le rapport que l'on veut entretenir avec l’Écriture?  Quelle autorité lui reconnaît-on ? De quelle manière vit-on cette relation ?

 

           Pour les uns, l'instance sera érigée en absolu, comme la référence ultime, comme la norme en fonction de laquelle on entend régler sa pensée et sa vie. Elle devient un objet quasi divin et réduit l’Écriture à l'état d'idole.

 

           Pour d'autres, l'instance en cause sera ce à quoi on se réfère parce qu’elle  renvoie à un au-delà d’elle. On distinguera donc entre la référence et ce qu'elle désigne, au-delà d'elle-même. Ici, l'attitude sera d'écoute attentive dans un dialogue engagé de manière responsable. C'est la seconde de ces attitudes qui est "protestante". Disons le à partir de deux mots : témoignage et interprétation.

 

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I .  La bible est un témoin : il faut l'écouter pour entendre une autre  parole.

 

           Témoin, la Bible est le long récit multiforme  que des hommes et des femmes font de leur "rencontre" avec le Dieu d'Abraham, d'Isaac, de Jacob et de Jésus-Christ. Ils en témoignent. On ne les écoute pas pour se placer devant eux, mais pour être placé devant leur Dieu et le nôtre. Leur parole n'est pas la parole de Dieu, mais elle peut nous permettre de l'entendre.

           On ne prend pas les images d’un film  projeté pour la réalité. On sait que  le réel c’est le message délivré qui est au-delà de ce qui est montré sur un écran.

Dans cette perspective, l'Écriture a une autorité de témoignage, d'intermédiaire obligé; une autorité seconde. Elle n'a pas été faite Livre.

 

 

1.  Le "principe  protestant".         

           On appelle ainsi l'affirmation qu'il n'y a rien sur terre (objet, texte, institution ou personnalité, etc.) qui garantisse, contienne et fixe la présence de Dieu. Dieu est toujours au-delà de ce que nous en disons ou en faisons. "Dieu est au-delà de Dieu" (P. Tillich). C'est un principe fondamental du protestantisme auquel bon nombre de protestants devraient réfléchir.

           Cette affirmation combat les idolâtries et autres chosifications ou intégrismes qui cherchent la sécurité en assignant à Dieu une place bien précise (logé dans une institution, dans le pain de la Cène, dans la bible, etc). On peut alors le toucher, le voir, le "comprendre", l'avoir avec soi et en définitive le manipuler et le posséder. On cherche ici le contact direct et indiscutable avec Dieu. 

 

a)         la foi, comme l’amour, est une relation intime, une confiance en quelqu'un qu'il est impossible de "saisir", d'enfermer ou de fixer (pas même dans l'assurance de la foi).

 

b)   mais la foi chrétienne se rapporte à un Dieu dont je ne puis parler que "selon les Écritures", sous le contrôle des témoins bibliques. Ceux-ci interpellent et critiquent ce que la relation de foi pourrait me faire dire spontanément. Être chrétien, ce n'est pas croire en Dieu, mais avoir foi (croire)  dans le Dieu de Jésus-Christ dont parle la bible.

 

2.  Quelques  conséquences.

           Elles expriment le fait que notre rapport de chrétiens avec les Écritures se joue à 3 : la bible, Dieu et moi (nous). La foi est l'expérience intérieure d'une rencontre dont je puis rendre compte en disant qu'une parole m'est adressée par un autre, de l'extérieur (ce n'est pas moi qui me parle), mais il y a rencontre parce que j'accueille personnellement cette parole.

 

           l'Écriture n'est parole de Dieu que par "le témoignage intérieur du Saint-Esprit".   Parmi les conséquences :

 

a)  Une rencontre n'est pas une fusion, une confusion. Il faut être et rester 2 pour se rencontrer et pour dialoguer, pour qu'il y ait parole entre nous. La parole est le propre de l'homme ... et de Dieu.  Sans paroles, sans langage articulé, la rencontre est émotion, jouissance que des mots plus ou moins cohérents ou des cris (parfois un délire) exprimeront peut-être, mais non une parole sensée , intelligible pour moi-même ou pour les autres.

-    sans expérience personnelle (parole interne) la foi n'est qu'un discours.

-   sans le recours et le contrôle des Écritures, la foi n'est qu'un dialogue avec moi-même,  con-fusion.

 

b)  Jouer à 3 le rapport à l'Écriture, c'est découvrir [1] en particulier :

 

-  Que plus la Bible nous fait entendre la parole de Dieu (l'Évangile) parce qu'on s'est appliqué à écouter les témoins bibliques, plus on est libre à l'égard de la Bible. Plus elle est  pédagogue, plus elle exerce une autorité qui libère et responsabilise. La bible est servante de l'Évangile.

 

 

-  C'est découvrir que l'Écriture exprime l'altérité de Dieu et par rapport à moi (à ma foi), et par rapport à elle-même.  Le sens de l'Ecriture lui vient d'ailleurs. [2]

-  C'est découvrir qu'il n'y a pas une bonne lecture de la bible, qui serait la  lecture légitime et autorisée. Refus d'un magistère qui fixerait l'interprétation convenable.

-  C'est découvrir que loin de légitimer mes paroles sur Dieu, l'Écriture les interpelle. Elle est une instance critique. À ce titre elle est repère; elle balise notre cheminement, sans jamais nous ôter la responsabilité de notre parole, de nos interprétations et de nos choix.

-  C'est ainsi, dit M. Bouttier, que  "la Bible n'aura jamais fini de nous évangéliser et que nous, nous n'aurons jamais fini non plus d'évangéliser la Bible".

 

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Nous traiterons l’interprétation la prochaine fois. H. L.



[1] (cf. M. Bouttier in Etudes Théologiques et Religieuses 1983/1)

[2] Selon la Réforme, "sola gratia" et "sola fide", précèdent "sola scriptura".