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À partir de notes prises à la suite d’un exposé de P. Keller.

 

           De quelle nature est le rapport que l'on veut entretenir avec l’Écriture?  Quelle autorité lui reconnaît-on ? De quelle manière vit-on cette relation ?

 Après donc avoir écouté cette parole, nous pouvons passer à l’interprétation. Ce sera la deuxième partie de l’exposé.

 

La bible est un interprète : il faut l'interpréter.

           C'est une autre manière de dire des choses semblables. Le témoin est aussi un interprète. Il met du sien dans ce qu'il dit.

           Depuis quelques décennies, nous sommes passés à l'âge de l'interprétation. C'est la fin du positivisme qui pensait que le mot recouvre parfaitement la "chose" désignée.

                       Le travail qu'historiens et exégètes effectuent sur le texte même montre l'impossibilité de savoir "ce qui s'était réellement passé", matériellement, objectivement au-delà des récits. La Bible ne livre pas un savoir, un  reportage historique,  mais des témoignages. 

Des témoins racontent, rendent compte de ce qu'ils ont vu, entendu et compris. Ils veulent communiquer, à la fois raconter une histoire qui leur est arrivée, transmettre un message et faire partager leur conviction et leur foi : ils interprètent.

           Et nous, nous revenons à ces récits, à ces textes, comme les interprètes des premiers interprètes parce que nous partageons leur foi et sommes témoins d'une conviction. Notre témoignage et notre interprétation ne seront pas identiques aux leurs, mais pas non plus contradictoires. Non pas conformes, mais compatibles.

           Ceci permet de clarifier des choses que nous vivons déjà en ce qui concerne notre rapport à la Bible.

 

 

1.  On a toujours  interprété.

           Dès son origine, le christianisme s'est présenté comme l'interprétation d'une Écriture antérieure. Par ex. le baptême et la Cène réinterprètent en fonction du Christ les récits de la Pâque juive, du passage de la Mer Rouge, etc. Jésus se présente comme celui qui donne un sens plein à l'AT. Des figures anciennes reçoivent un contenu nouveau. La prédication de Jésus remplit l'ancien avec du nouveau.

           Dans une large mesure, le NT apparaît comme l'interprétation d'une Écriture ancienne. Et il devient lui-même une Écriture. Et la prédication chrétienne  reprend celle-ci, la commente, l'actualise, l'interprète.

 

a)  Dans le judaïsme, le commentaire et l'interprétation ont toujours accompagné la lecture des Écritures.        On voit ici que c'est la prise en compte des diverses interprétations qui relance l'interprétation et l'intérêt pour le texte, sa vitalité, sa fertilité. C'est l'interprétation qui assure à la fois la nécessité du texte et son autonomie, son altérité.

 

b)  Dans le christianisme, quelque chose de semblable se passe. La Bible appartient au domaine public. Personne n'a pu la confisquer. Son indépendance par rapport à ce que les spécialistes, les clercs et les bigots peuvent en faire, stimule la recherche dont elle est l'objet de la part des  chrétiens et des non chrétiens.

           Parmi ces pratiques qui interprètent l'Écriture, il faudrait faire une place particulière aux pratiques cultuelles : les liturgies, les cantiques, etc.

 

2.  Interpréter,  c'est chercher derrière.

           C'est la première démarche : chercher le sens caché, pense-t-on, derrière le sens littéral d'un texte. On regarde alors les récits comme expression, présentation, indice ou symptôme d'un sens qui n'est pas évident. Il y a interprétation parce qu'on pense que la compréhension n'est pas immédiate, soit à cause de la langue (il faut traduire), soit à cause de la distance dans l'espace ou le temps (on cherche à transposer ou actualiser)           L'exégète et historien Rudolph Bultmann dit que nous avons une double distance à surmonter devant la Bible :

 

a)  D'abord une distance culturelle. Les auteurs bibliques (acteurs et rédacteurs) parlent de Dieu, du salut en Christ, etc. dans le langage, les représentations,  la cosmologie et toute la culture de leur temps.  Il faudra donc ne pas se laisser arrêter par ce qui nous dépayse ou nous rebute par archaïsme. Il faut "démythologiser", c'est à dire, surmonter  la distance culturelle  (toutes ces vieilleries) pour entendre le message toujours actuel. Il est donc nécessaire d'imiter les auteurs bibliques et de  dire l'Évangile dans notre culture actuelle (dans nos mythes), pour ôter ce qui, dans la Bible, fait obstacle pour l'homme moderne. Faire disparaître le "faux scandale" de la distance culturelle, pour qu'apparaisse le "vrai scandale" de la Croix - et que devant cet événement essentiel chacun puisse prendre une décision personnelle, celle de la foi.

 

b)  Une distance de 2 000 ans existe entre nous et les rédacteurs du NT. Il  existe aussi la distance d’une ou deux générations  entre les rédacteurs du N. T. et ceux dont ils parlent. En effet,  le NT n'apporte  pas les récits des tout premiers témoins, mais ce qu’une tradition orale avait gardé en mémoire pendant quelques décennies. Se mêlent le récit, le commentaire et la confession de la foi.

C'est souligner deux choses importantes

-     que la distance soit courte ou longue, ce sont toujours des témoignages interprétatifs qui nous mettent en présence des événements qui fondent la foi chrétienne.

-      en livrant l'interprétation qu'ils ont faite de l'objet de la foi, les premiers chrétiens disent en même temps comment ils ont interprété leur propre existence. 

           Deux choses sont toujours imbriquées dans la lecture : l'interprétation de l'Écriture et l'interprétation de sa propre vie.  Ou encore, de manière plus générale, c'est en disant qui est le Dieu de Jésus-Christ, que le chrétien dit qui il est lui-même.

 

3.  Interpréter,  c'est  déployer  devant.

           Tout à l'heure, on se demandait quelles questions étaient en arrière du texte. Maintenant, il s'agit des questions qui sont en avant : qu'est-ce qui est ouvert devant le texte. Ainsi lire un livre c'est aussi prolonger les perspectives que le texte a ouvertes.

           Gerhard  Ebeling est ici un bon guide. Il distingue 2 manières de traiter l'Écriture :

 

a) selon le versant catholique du christianisme (et on y trouve des protestants), l'Écriture doit être conservée pour conserver l'événement primitif. Elle devient une "relique". L'Évangile n'est pas transmis par une autre parole, mais est traité comme une chose qui traverse l'histoire.

 

b)  selon le versant protestant (et on y trouve des catholiques), l'événement unique et originel ne devient présent que par un autre événement qui lui est homogène, "un événement de parole". Il s'agit de réactiver une parole qui n'est vivante et active que si on la déploie, que si on l'actualise dans une autre parole. C'est la foi qui interprète l'Écriture tout en se laissant interroger par elle.  La prédication ouvre et déploie une parole, non seulement selon l'Écriture, mais en avant, devant l'Écriture.

                                                                                                                                   

           Pour conclure, on peut dire que "comprendre", c'est entrer "dans le monde du texte"[1]. Dans son rapport aux Écritures, le croyant doit entrer dans le monde du texte biblique. Il y est conduit par mille récits aussi divers que leurs auteurs et ceux dont ils parlent. Tous ont en commun une même foi. Tous en témoignent, chacun en son temps et à sa manière. Ce qu'ils ont dit, ce qu'ils ont vu, nous l'interprétons en fonction de notre propre foi, dans notre époque et dans notre culture.

 

           La Bible est ainsi la référence décisive des chrétiens. Reconnaitre une autorité à la Bible c'est accepter qu'elle remette en question ce que nous croyons et ce que nous sommes dans le monde d'aujourd'hui. Persuadés de partager la même foi, nous essayons de comprendre la pensée ou la manière d'exister de ceux qui ont écrit ces textes, de mieux saisir leur espérance et leurs difficultés. Ce recul pris par rapport à la vie dans le monde actuel, provoque un renouvellement de la réflexion, questionne nos prises de position et affermit nos engagements.

 

 

                                                                                                         Paul Keller

 

 

 



[1] Selon une expression de Heidegger souvent reprise par P. Ricoeur