« Emerson, le sublime ordinaire » 

Auteur : Raphaël Picon

« Emerson, le sublime ordinaire », est le dernier livre écrit par Raphaël Picon. Parler d’Emerson, c’est parler d’un mythe, d’une personnalité qui a profondément marqué les États-Unis. Né en 1803, il est mort à la fin du dix-neuvième siècle. Il n’a pas été épargné par les épreuves familiales que furent les deuils de sa première épouse, de plusieurs de ses enfants ou petits enfants, d’amis très proches. (Le lecteur sera frappé des désastreux effets de la tuberculose au cours du dix-neuvième siècle).  Le sous-titre du livre « Sublime ordinaire », traduit l’ambition d’Emerson d’y parvenir en incarnant l’intellectuel américain qui se ressource à la littérature des pauvres, à une philosophie de la rue, au sens de la vie domestique.  « J’embrasse le commun »disait-il. Et ainsi Emerson avait devancé Darwin, inspiré Nietzsche, anticipé Whitehead, le père de la théologie du process.

Il a été pasteur en paroisse seulement deux ans, incapable de présider la Cène qu’il considérait être devenu un rite que le Christ n’aurait en fait pas instauré. « Emerson va, dit Picon, contribuer à sortir la foi chrétienne du « temple des idoles » pour lui permettre de redécouvrir la vérité qui l’habite : celle de la nature et des lois qui la gouverne, celle de l’âme dans ses variations infinies, celles de l’univers … » Son ministère pastoral s’est finalement exercé hors paroisse. Il a vécu financièrement en partie des centaines de conférences prononcées au cours de sa vie. Il fit plusieurs voyages en Europe, occasion pour lui de rencontrer les penseurs de l’époque, comme Dewey ou  Nietzsche, et de prendre la mesure de la culture de la vieille Europe, pour plus tard s’en émanciper pour conforter l’identité culturelle du Nouveau Monde.

Emerson se méfiait de tout système, de tout dogmatisme. La lecture des petits opuscules nourris de l’apport de ses conférences vous introduisent dans un mouvement, une dynamique qui flirte avec un romantisme à l’américaine. L’axe porteur de sa réflexion est le transcendantalisme que l’on peut définir comme un mouvement qui s’affranchit des convictions du passé et s’efforce de faire surgir la créativité. Ce mouvement postule que les êtres sont transcendés par une énergie divine, une puissance de renouvellement qui secoue les systèmes de pensée. Il y aurait alors une ouverture permanente de l’esprit. Tillich dira plus tard que la créature « porte en elle la puissance de l’être et cette puissance de l’être vient de sa participation à l’être-même, au fondement créateur de l’être ».
Le transcendantalisme croit à l’extase. Il se manifeste par une liberté créatrice, par une réforme religieuse, sociale, morale. Le transcendantalisme ne se veut pas doctrine, mais ouverture constante à un possible non encore réalisé. Ses racines sont unitariennes (rejet de la trinité)ce qui est sans doute dû à une réaction contre le dogme de la prédestination et contre le pessimisme de Calvin quant aux potentialités humaines. Le transcendantalisme est en effet convaincu que l’influence de Dieu se manifeste par sa présence en l’être humain et que l’homme peut grandir dans la ressemblance avec son créateur. La justification par la grâce est une présence agissante et transformatrice en chacun. Le Dieu d’Emerson est à l’opposé du Dieu de Calvin devant lequel l’être humain a priori dépravé ne peut que trembler de terreur. Pour Emerson, Dieu est un proche, une source aimante, une énergie disponible à qui l’accepte pour honorer Dieu en s’honorant soi-même.

Sous une influence néoplatonicienne, Emerson suggère que l’âme a une claire conscience du vrai, du beau, du bien, du cosmos, et peut, par la raison, décrypter les ombres portées du réel pour accéder à la connaissance.  La lecture de « La nature », l’un des nombreux petits traités publiés par Emerson à la suite de ses conférences, permet d’entrer avec bonheur dans son univers[1].  Je relève dans l’opuscule « La nature » : « Dans les bois nous revenons à la raison et à la foi(…) Debout sur le sol nu, la tête baignée par l’air joyeux et soulevé dans l’air infini, tous nos petits égoïsmes s’évanouissent. Je deviens une pupille transparente ; je ne suis rien, je vois tout ; les courants de l’être universel circulent à travers moi ; je suis une partie ou une parcelle de Dieu ».

La lecture de cette biographie permet de suivre les étapes de la vie d’,  parfaitement articulées  à l’évolution de sa pensée, au rappel de ses combats contre l’esclavage, de sa lutte  pour la cause des femmes, de ses multiples rencontres avec Lincoln par exemple, et surtout de son effort pour que l’Amérique en proie à la guerre de Sécession et à ses démons, ne perde pas sa véritable identité. R. Picon rend avec beaucoup de sensibilité l’importance qu’avait l’amitié pour Emerson.

Le lecteur ne peut qu’être interpellé par l’impact que fut, à la charnière du dix neuvième siècle, la découverte d’une forme particulière de la spiritualité du néo protestantisme. Cette étape anticipait clairement le renouveau religieux dû à « l’ultra modernité » de notre temps. D’aucuns ne manqueront peut-être pas de penser que, sans pour autant céder à la tentation d’obtenir son salut par les œuvres, Emerson résolvait dans son petit traité « L’affirmation de soi », la question à laquelle s’efforcent aujourd’hui de répondre nos contemporains par le développement  du culte de la performance.

Hugues Lehnebach


[1] Ralph Waldo Emerson, « La nature » Au prix de 6 ou 8 euros aux éditions Allia, chez Amazon.


On peut également lire de larges extraits du livre de Raphaël Picon sur le site de Gilles Castelnau « Protestants dans la ville ».