Origine supposée du mythe

Il est impossible d’avoir un débat sur la famille sans que les tenants de l’ordre et de la tradition invoquent la loi de nature. L’Église catholique en a fait un credo. Ainsi c’est la loi de nature qui s’impose, car les lois qui président au fonctionnement de la nature ont été créées par Dieu lui-même. Les croyants doivent donc s’y conformer tout comme ils pensent que Dieu lui aussi est soumis aux lois qu’il a créées, ce qui est absurde. La méthode Ogino est seule autorisée pour le contrôle des naissances parce qu’elle est naturelle. La pilule comme le préservatif seront par contre proscrits. Il est également évident pour ces détracteurs de toute évolution que la famille telle que nous la connaissons en Occident est la seule concevable.
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La famille à l’origine de la société ?

L’origine de la vie sociale commencerait donc par un couple comme c’est écrit  dans la Bible. Adam et Ève sont des individus isolés qui errent dans le jardin d’Éden. Ils sont mâles et femelles. Ils sont doués par la nature de raison, de sentiments. Ils se parlent. Ils se choisissent. Ils passent contrat et forment une famille. La femelle a besoin d’être protégée surtout quand elle a un petit. Le mâle la protège. Il va à la chasse et lui apporte à manger. Ils sont complémentaires. Ils ont besoin l’un de l’autre. Peut-être même qu’ils s’aiment!  L’espèce humaine évolue. La famille serait ainsi devenue le fondement de la société. C’est d’ailleurs ce que dit la Déclaration universelle des droits de l’homme à l’article 16 : « La famille est l’élément naturel et fondamental de sociétés et a droit à la protection de la société et de l’État ». La famille serait donc à l’origine de la société. Ce serait une entité naturelle. La famille occidentale est donc bien un fait de nature.

 

Autant de modèles de familles qu’il y a de sociétés

Le modèle de la famille telle que nous la connaissons aujourd’hui en Europe serait un fait naturel et universel. Il n’en est évidemment rien ! Il suffit de faire un petit tour sur internet pour découvrir combien les formes d’organisation de la famille peuvent différer d’un peuple à l’autre, d’une culture à l’autre. Le mode d’organisation de la famille revêt en effet des formes très diverses. La description des mille et une formes de la famille que fait Françoise Héritier , chargée de recherches au CNRS, est stupéfiante. Elle  brosse un étonnant tableau des différences existant dans les sociétés. Elle nous apprend par exemple que  les Nayars de la côte de Malabar ( Inde ) ne sont pas autorisés à fonder une famille. Les femmes mariées nominalement y prennent les amants qu’elles veulent et les enfants qui viennent au monde  appartiennent à la lignée maternelle.
Par contre chez les Mossis polygames de Haute-Volta, les enfants sont répartis entre les différentes coépouses. Même les femmes stériles se voient attribuer des enfants qu’elles élèvent comme les leurs.
Les Tibétains pratiquent le mariage polyandrique. Que l’aîné d’une fratrie prenne femme et cette  dernière vit avec chacun des frères à tour de rôle, une année après l’autre. L’épouse collective règne sur le foyer.

Ce ne sont là que quelques exemples choisis parmi beaucoup d’autres pour illustrer le fait que l’union conjugale n’existe pas partout et qu’elle n’est pas une exigence naturelle. Il y a plus d’une vingtaine de formes de « mariages » de par le monde.

 Elle est un fait culturel, le résultat d’une lente évolution sous la pression des contraintes imposées par la nature et les règles que la société s’est imposée à elle-même pour se perpétuer. À l’origine la religion a été convoquée pour légitimer ces lois, comme si elles venaient de l’au-delà. Il n’y a donc pas grand-chose de naturel. « Nulle part les rapports de parenté et encore moins la famille ne sont au fondement de la société »[1]affirme l’ethnologue Godelier.


Critique sociologique du mythe

Adam et Ève se parlaient donc. Ainsi un être humain isolé avait pu, en puisant dans son intériorité, inventer le langage. Le livre de la Genèse n’est pas un cours d’ ethnologie, mais un récit qui s’efforce de faire comprendre quelle est la place de l’homme dans l’univers et quelle est sa relation à Dieu. Agir et penser de manière humaine n’est possible qu’avec le langage, ce qui suppose un apprentissage et une société, avec ses règles, des façons de penser, d’agir, inscrites dans les usages sociaux. L’individu, entité close sur lui-même n’existe pas. Il ne peut fonder la société à partir de rien. Un individu tout construit ne peut préexister à la société. C’est la critique sociologique faite à la loi dite de nature que résume Irène Théry.[2]

Le mythe en soutien au patriarcat

Défendre la  loi de nature a un autre avantage : elle cautionne le patriarcat et l’infériorité de la femme. Les religions sont généralement très attachées à ce principe. En 1994 Jan Paul II s’oppose catégoriquement à l’ordination sacerdotale et diaconale des femmes. Un peu plus tard, Benoit XVI considère que le féminisme incite à la guerre des sexes. Danièle Hervieu- léger suppose que l’accès de la femme à son autonomie  menace pour l’Église le caractère  absolu de la différentiation des sexes posée comme étant de l’ordre de la nature. L’humanité doit ainsi rester soumise à l’autorité de l’Église qui détient le magistère. Revenir sur le célibat imposé des prêtres serait s’attaquer aux fondements de l’institution.  

Le mythe, caution des religions
Défendre à tout prix le modèle de la famille sur la base du mythe de l’état de nature c’est défendre le statut supérieur de l’Église, le pouvoir des chefs spirituels de la religion. En effet on retrouve ici les traces de l’imaginaire tripartite, trifonctionnel indo-européen : Les dieux demeurent dans les cieux. Les prêtres sont ceux qui médiatisent les rapports entre les dieux et les humains. Ils sont de sexe mâle. Au milieu règne l’ordre des princes, du pouvoir politique, des forces armées. Tout en bas, les forces productives, ouvrières, paysannes et…les femmes. Elles ne peuvent être prêtres. Elles sont impures par définition. La relation avec les dieux passe par les prêtres. Ils offrent des sacrifices pour apaiser la colère des dieux,  C’est un ordre hiérarchique du supérieur et de l’inférieur, avec ceux qui commandent et ceux qui exécutent. C’est la représentation d’un monde pur opposé au monde de l’impur. Une religion de la séparation et de la distinction. En haut l’esprit, en bas la chaire, d’où la supériorité de la vie spirituelle et intellectuelle, en lien avec le sacerdoce.

De la saine interprétation des Écritures
Les Écritures ne permettent pas plus de valider le mythe de la loi de nature comme fondement de la famille que d’affirmer que la famille est le fondement de la société. En allant au Temple renverser les tables des changeurs, Jésus dit clairement le peu d’intérêt que présentent pour lui l’institution, le Temple et…la religion.  « L’heure vient et maintenant elle est là, où les vrais adorateurs adorent le Père en esprit et en vérité ». ( Jn, 4, 23)

H.L.



[1] Maurice Godeler, Métamorphose de la parenté. Ed. Fayard, p. 515

[2] Irène Théry, La distinction de sexe, éd.Odile Jacob, P. 62 et ss.