La paroisse d’hier
L’image que nous pouvons avoir de la paroisse n’a guère à voir avec celle de l’Église primitive.[1].A l’origine l’Église locale n’est pas une paroisse intégrée dans un espace géographique. La condition des membres du peuple de Dieu était celle des étrangers en séjour ici ou là, voyageurs sur la terre, en situation transitoire (1 P 2,11 ; He 11, 13). Ils vivaient dans l’attente eschatologique, dans le temps de la fin. Leur condition se rapproche de celle d’un groupe d’émigrés.
                À partir de la destruction du Temple en 70 se termine la première génération de chrétiens. C’est alors que naît le christianisme, nouvelle religion sans temple ni , dit E. Trocmé[2]. Les chrétiens forment « une fraternité à travers le monde ». Ils ne s’enracinent pas ici bas. Ils sont « édifiés en maison spirituelle ». Ils résident dans les cités suivant la situation de chacun, et se conforment aux usages locaux.

La paroisse s’installe
Les communautés vont peu à peu se constituer à partir du deuxième siècle  sous la responsabilité d’un évêque en oubliant la réalité eschatologique de l’Église. Toutefois ils sont rassemblés pour être « une fraternité dans le monde » (1 P. 5, 9)
Au début du IVe siècle, le statut des chrétiens a changé. La paroisse s’installe. Le lien avec l’évêque fonde l’Église, car lui seul ou son délégué donne l’eucharistie. Les évêques jouent un rôle prépondérant dans la démultiplication des paroisses qui assurent la présence conquérante de l’Église. Le diocèse dont l’évêque est le responsable est une conquête territoriale pour Dieu à qui la terre appartient. La paroisse n’est plus une communauté particulière, mais la population même. Les clochers vont rythmer la vie de tous. C’est ainsi que les protestants ont été catholiques pendant 1 000 ans. « Là où paraît l’évêque, là est la communauté. De même que là où est le Christ  Jésus, là est  l’Église universelle » dit Ignace d’Antioche.

La cléricalisation en marche
Pendant une grande période, c’est la communauté qui nommait les évêques par acclamation . Mais le rôle des évêques  s’est par la suite affirmé jusqu’à confisquer le pouvoir. La nomination des évêques deviendra de plus en plus une affaire d’évêques.  En 1140 le décret de Gratien décide que l’élection appartiendra désormais aux clercs, et le consentement au peuple ». Ainsi la règle de l’élection de l’évêque décidée au  Concile de Chalcédoine (451), est-elle abrogée par le concile de Latran et l’on pourra dès lors être prêtre sans communauté, ou évêque sans Église. Le clergé devient un état, un  corps  sacerdotal. Vatican II tentera , sans aller trop loin, de réagir.
 
La paroisse des Réformés
Le système paroissial, partie délimitée du diocèse, ayant une église en propre et une population déterminée va se poursuivre. La Réforme ne détruira pas la paroisse, tout en en modifiant la compréhension : l’Église existe là où la prédication suscite la foi et rassemble la communauté. Ce n’est pas le territoire ou l’institution qui priment. Hors la communion et la solidarité, il n’y a pas Église. L’Écriture seule a autorité selon le témoignage intérieur du Saint-Esprit. Le ministère pastoral n’a pas qualité pour exercer le magistère.  La paroisse avec conseil presbytéral et pasteur, existe par le décret du 26 mars 1852. Ce système sera remis en cause au milieu du XXe siècle, car le territoire de l’Église s’est agrandi alors que le nombre de paroissiens s’est amoindri. La paroisse à l’image du village rural n’existe plus.  Elle rassemble les protestants résidant sur un territoire qui peut bénéficier d’une desserte pastorale. L’Église catholique réorganise également ses relais paroissiaux. Keller et Delteil considèrent que la paroisse est éclatée, composée de fidèles disséminés. Effectivement la paroisse rurale d’autrefois, regroupant la communauté dans un même village n’existe plus. Dans une ville, les membres de la communauté rassemblée viennent de tous les horizons et les autochtones sont la minorité. Cette dissémination des croyants est une chance à saisir.

Tous prêtres la Bible en main
Tous les chrétiens appartiennent vraiment à l'état ecclésiastique, il n'existe entre eux aucune différence, si ce n'est celle de la fonction. Nous avons un même baptême, un même évangile, une même foi, et sommes de la même manière chrétiens, car ce sont le baptême, l'évangile et la foi qui seul forment l'état ecclésiastique. Nous sommes absolument tous consacrés prêtres par le baptême. Enfin, sur le plan théologique, la doctrine du sacerdoce universel signifie que tous les fidèles sont prêtres. Leur baptême les consacre à la prêtrise. Il n’y a donc pas dans l'Église d'une part les religieux ordonnés qui forment le clergé, d'autre part les fidèles ordinaires qui constituent le laïcat. Dans la relation avec Dieu, et dans les rapports entre chrétiens, règne une complète égalité. Personne n'a de privilège ni de supériorité par rapport aux autres. Certes ! Les décrets de 1852 stipulaient qu’il y a paroisse là où l’État rétribue un pasteur. C’était donc le pasteur qui faisait la paroisse. Or si cela répond à une nécessité administrative, cela ne satisfait pas l’exigence théologique puisque pour la Réforme l’Église existe comme assemblée convoquée et constituée à l’initiative de Dieu. Souvenons- nous ! L’Église est là où la Parole de Dieu est annoncée et les sacrements correctement administrés. Cela peut donc se faire partout, même dans un quartier éloigné du centre-ville, à l’initiative des fidèles.

Le fonctionnement idéal
L’organisation de la paroisse peut prendre différentes formes disaient Luther et Calvin,  selon leurs ressources et les problèmes à résoudre.  L’épître aux Éphésiens ( Ch. 4 ) ne confond pas la constitution d’un corps ecclésial avec l’édification « du corps du Christ ». Il n’y a pas de modèle institutionnel, d’organigramme particulier. Le but est de mettre les croyants et la communauté en marche vers la plénitude du Christ. Le sacerdoce universel confié aux baptisés  leur confère une vocation de témoins de l’Évangile dans la société, dans leurs lieux de vie, et dans la dispersion. Ils sont membres de l’eklésia , famille œcuménique,  davantage que membres de l’église instituée.
 Ici l’Église est un rassemblement de « deux ou trois », sans temple, ni , sauf de passage occasionnel. « Un grand nombre de communautés disparaîtront si des hommes et des femmes n’acceptent pas d’assumer bénévolement, dans un collège d’anciens, des responsabilités pastorales ou d’enseignement » [3]. Là, dans une grande ville,  c’est une communauté offrant divers cercles d’activités fonctionnant de façon autonome, mais néanmoins fédérées, solidaires les uns des autres, tels qu’activités diaconales, chorales, cercles d’études divers, amitiés judéo chrétiennes, évangélisation, activités œcuméniques, formation théologique, etc …L’hôte de passage y est accueilli, invité à un repas par deux ou trois fidèles disponibles qui lui présentent les activités offertes dans les divers cercles, lui en facilite l’insertion sans faire pression. Ces cercles sont traversés par l’influence des  courants, de réseaux comme ceux de l’ACAT, du Christianisme social, du groupe de prière, de la Mission Populaire, de la Cimade, qui élargissent l’horizon parfois bien au-delà de la paroisse.  

Sacerdoce universel et ministère pastoral
Le sacerdoce universel mis en avant par la Réforme donne aux fidèles un statut de relais. Ainsi en dehors et au sein des structures paroissiales des groupes vivent l’Évangile dans leurs lieux de vie, à la charnière de l’Église et du monde extérieur. Leur manière de vivre, leur rayonnement culturel peuvent s’efforcer d’imprégner le tissu social.
Le ministère particulier qu’est le ministère pastoral consiste à veiller comme un berger sur le troupeau ( Ac. 20,28) en assurant la prédication , l’interprétation des Écritures.  On peut distinguer deux rôles principaux : l’un personnel, l’autre plus collectif. Le danger est le cléricalisme conduisant au pastoro-centrisme et l’ecclésio- centrisme. L’ego du ministre peut facilement prendre la place du l’Esprit. Mais le rôle des laïcs est important« L’organe que Jésus a créé dans son Église par l’action de l’Esprit pour l’accomplissement de la tâche pastorale est le collège des anciens. Ce n’est pas à un homme isolé qu’il a entendu confier la conduite de son troupeau en chaque lieu, mais à un groupe d’hommes, collectivement responsables(…) La restauration du pastorat collégial, exercé par un véritable collège d’anciens, est une des premières conditions  du renouveau spirituel dont nos Églises ont besoin ».

Le pouvoir de la base
La notion de subsidiarité remonte dit Mottu[4], au droit ecclésial calviniste de la fin du XVIe. « L’idée est de laisser le plus de pouvoir possible à la base de l’Église. Les décisions doivent être prises au plus bas niveau possible. La responsabilité d’une action doit être allouée à la plus petite entité capable de résoudre ce problème d’elle-même. Quand les problèmes dépassent les capacités d’une petite entité, l’échelon supérieur a le devoir de la soutenir dans les limites du principe de subsidiarité. Chaque groupe d’individus est autonome dans la mesure où il est capable de résoudre les problèmes qui se posent à lui. Lorsque les problèmes dépassent ses capacités, il a besoin d’aide de la part de l’échelon supérieur. La légitimité du pouvoir vient toujours d’en bas.
« Les diverses couches de la société ainsi que les diverses communautés entre elles forment alors un système solidaire que le droit calviniste appelle une alliance. » La subsidiarité est au cœur du protestantisme qui veut rassembler sans imposer, réunir sans contraindre, faire alliance sans fusion ».

Pour un retour à la dynamique d’autrefois
Le retour à l’Église primitive composée d’un groupe d’émigrés,  membres du peuple de Dieu étrangers en séjour  ici ou là, voyageurs sur la terre, en situation transitoire (1 P 2,11 ; He 11, 13), vivant  dans l’attente eschatologique, dans le temps de la fin, est-il une utopie ? Un parallèle peut être fait entre la situation dans laquelle se trouvait l’Église primitive et celle de  l’Église aujourd’hui. Le chrétien vivait alors en se considérant comme un étranger habité par des convictions, des valeurs qui n’étaient pas celles du peuple dont il partageait pourtant la vie. De même aujourd’hui le chrétien dans l’attente du royaume à venir, peut souvent se sentir étranger dans son pays puisqu’il ne partage pas les valeurs du matérialisme, de l’idéologie financière, du mépris de la nature qui semblent aller de soi pour ses contemporains.
H.L.



[1] Gérard Delteil, Paul Keller, L’Église disséminée, Labor et Fides 1995

[2] E. Trocmé, Le christianisme primitif, un mythe historique ? » ETR 1974

[3] G. Delteil et P. Keller, ibid. page 247

[4] Henry Mottu, Recommencer l’Église ». Labor et Fides , 2011