Vient de paraître « Religion et spiritualité ». Un coup d’œil sur cet ouvrage permet de se faire une idée de l’avenir des grandes Églises chrétiennes. Deux groupes de recherche suisse se sont associés pour répondre aux questions suivantes : quels sont les principaux types socioreligieux que l’on peut mettre en évidence dans la société ? Comment la religiosité et la sécularité de ces types se sont-elles transformées et comment expliquer cette mutation ?
Une enquête menée sur des centaines de personnes et pendant quelques décennies leur a permis de repérer quatre types socioreligieux et leur évolution: Les institutionnels qui représentent les fidèles militants engagés, les détachés enregistrés dans le groupe des séculiers ;  les distanciés,  chrétiens « sociologiques »sans grande conviction; et enfin  les alternatifs qui concernent les personnes  séduites par les spiritualités hors normes.
 - Ont donc été catalogués comme « institutionnels »  ceux qui accordent valeur à la foi, aux pratiques religieuses, qui croient en Dieu, à la vie dans l’au-delà». Un sous groupe important des « institutionnels » concerne les « évangéliques ».
-A l’extrême opposé, sont classés dans le type « séculier » celles et ceux qui n’ont aucune pratique religieuse, ne croient pas en Dieu, et pour lesquels  l’Église ne présente aucun intérêt, tout en étant parfaitement motivés pour la  justice. Un sous-groupe parmi ces derniers est constitué d’adversaires à la religion.
-Entre les institutionnels et les séculiers, nous trouvons  la masse des répertoriés comme « distanciés ». Ces derniers pensent et agissent selon des conceptions religieuses  et spirituelles, mais de façon superficielle. Pour eux il existe vraisemblablement  une certaine réalité supérieure, une énergie suprême à l’œuvre. Ils réfléchissent au sens à donner à la vie ;  ils se disent protestants ou catholiques, mais sur le papier. Ce sont des adhérents sans grande conviction, par tradition.
- Enfin un type forme un groupe un peu parallèle, appelé « alternatifs». On y  parle beaucoup plus de spiritualité que de religion, d’expérience spirituelle que de foi. Les alternatifs englobent  ceux qui croient par exemple en la réincarnation, au Karma, à l’énergie cosmique, au chakras, à la vertu bénéfique de certaines pierres, au reiki, au qi gong,à une pratique spirituelle du yoga, et à quantité d’autres formes d’exercices et de pratiques spirituelles.

Les pourcentages de ces différents types  sont représentatifs de la population suisse. :
-institutionnels : 17,5 % ; séculiers : 11,7 % ; distanciés : 57,4 % alternatifs : 13,4%.
Il est certain que les écarts devraient être plus grands en France par exemple, même si la tendance est sans aucun doute du même ordre.

Pour expliquer l’évolution des religions, plutôt que de prendre pour cause de l’évolution le choix de la sécularisation, ces chercheurs ont privilégié comme hypothèse de travail la théorie de la concurrence  entre les religions et la concurrence entre les offres de la société séculière et les religions.
Avant les années cinquante, un enfant obéissait à ses parents en allant au catéchisme au lieu d’aller au club de foot. La pression socio religieuse fonctionnait encore, ce qui donnait autorité au curé ou au pasteur pour qu’ils soient obéis en faisant pression sur les parents. Après les années soixante, ce serait plutôt l’enfant qui décide. On est passé, disent ces chercheurs, à la société de l’ego.  Et plutôt que de faire baptiser leur enfant, les parents hésitent et préfèrent laisser le choix à leur enfant de demander lui-même le baptême, une fois parvenu à l’âge adulte. On a en effet changé de monde. Les années soixante en marquent la fracture.
Avant les années cinquante, les religions se livraient à une certaine concurrence entre elles. Aujourd’hui, à part les évangéliques, elles semblent plutôt assez souvent s’associer et joindre leurs efforts pour faire front à la concurrence de l’offre séculière beaucoup plus séduisante. On passe plus facilement  à la réflexion œcuménique ou inter religieuse.

Il est possible de contester à cette étude d’avoir privilégié la concurrence comme cause déterminante de l’évolution de la religion alors que l’on pourrait très bien considérer que ce n’est qu’une conséquence de la sécularisation. L’intérêt de cette étude néanmoins,  est dans l’examen approfondi de l’évolution de chacun des types au fil des décennies passées, avec leurs caractéristiques. Les ministres des Cultes y trouveront avec précision, les attentes, les besoins religieux nouveaux de ces populations.

En conclusion apparaissent de manière très explicite l’avenir promis aux grandes religions et l’évolution prévisible de la réponse qui sera sans doute donnée aux besoins de spiritualité. Le cercle des « distanciés », ira s’agrandissant, car bon nombre d’entre eux iront rejoindre les indifférents à la religion, voire les adversaires. Les adeptes des spiritualités parallèles iront recruter d’autres adeptes dont un petit pourcentage basculeera dans le cercle ses « ésotériques », plus absolus dans leurs convictions. Quand aux « établis », qui désignent les militants « institutionnels » actifs dans leur Église, leurs rangs vont aller s’amenuisant, à cause de l’âge des militants actuels, du manque de ministres du culte, de l’absence de la transmission, et surtout de la pression de l’idéologie séculière. Un reste porteur d’avenir, tiendra sans aucun doute. Ce reste est le témoin porteur de l’avenir, de l’espérance. Il  sera constitué des convaincus, des fidèles engagés comme ce fut le cas des assemblées de maison dans l’Église primitive avant qu’elle ne devienne une Église instituée. C’est l’hypothèse positive à  la condition évidente de la capacité des ministres de du culte d’aider ces fidèles à ne pas verser dans la secte, mais au contraire dans une foi nourrie de la réflexion et de la raison. Si prêtres et pasteurs se soucient davantage de la survie de leur institution ou de leur carrière plutôt que de l’Évangile, ce sera le désastre. Cependant les évangéliques ne feront que croître, car le repli sur soi, le retour au passé archaïque obéissent aux mêmes lois que celles de l’intégrisme. Par peur d’affronter la modernité, le reflexe incite à se réfugier dans l’archaïsme du  passé comme l’explique si bien Olivier Roy[2].

H.L.

 



[1] Sous la conduite de J. Stolz, «  Religion et spiritualité à l’ère de l’ego ». Labor et Fides 2015.  23 euros

[2] O. Roy, La sainte ignorance, ed. Seuil. 2008.