Le chrétien marchait sur terre, mais avait le cœur dans le ciel

 Louis Dumont[1] l’affirme :  « Il n’y a pas de doute sur la conception fondamentale de l’homme né de l’enseignement du Christ : comme l’a dit Troelsch, l’homme est un « individu-en-relation-à – Dieu », ce qui signifie, à notre usage, un individu essentiellement  «  hors du monde ».Il y a 2 000 ans, le chrétien est convaincu que notre monde est complètement dépendant du monde d’en haut. Dieu est pensé, imaginé à l’image du roi ou de l’empereur tout puissant. Cet autre monde dicte ses lois au nôtre.  A l’époque, l’individu est convaincu d’être totalement immergé dans un univers dépendant d’une autorité suprême qui régente les lois de ce monde. Ce qui compte, c’est le tout, le collectif, l’interdépendance de chacun. L’individu n’existe que par  la place et le rôle qui lui a été attribué. Être en relation  à Dieu, c’est délibérément ne plus être de ce monde-ci. C’est avoir le cœur au ciel tout en marchant sur terrre.

Première étape vers  le monde d’en bas

 Quand en l’an 315,  l’empereur Constantin se convertit au christianisme et que son successeur Théodose élargit encore la place faite à l’Église dans la cité, le chrétien s’insère dans ce monde. Un  peu plus tard, Augustin ( 354-430) fait avancer la réflexion. Il  considère qu’un État qui ne respecte plus la justice n’est pas un État. La loi divine doit s’imposer ici bas. L’État est subordonné à l’Église. Désormais on ne pensera plus que le Royaume est à projeter dans l’avenir, dans l’attente du  retour du Christ, mais qu’il faut œuvrer pour l’installer sur terre dès que possible. Ainsi, quand l’Église prétend régner sur le monde, c’est l’individu qui est de plus en plus engagé ici bas. Le pape Gélase au V e siècle édicte le fait que le prêtre est sous l’autorité de l’État quand les affaires concernent l’ordre public, mais que le roi doit obéir au prêtre pour ce qui est des affaires divines. En fait ce partage des rôles ne sera guère respecté. La lutte entre la papauté et la royauté fut acharnée. Au VIIIe siècle le pape Étienne II confirme le roi Pépin dans sa royauté. 50 ans plus tard, Léon XIII couronne Charlemagne empereur à Saint Pierre de Rome. Finalement ce sera Charlemagne qui dirigea l’Église.  

Avec Calvin , l’individu n’est plus au ciel

 Luther et Calvin sont sur la même ligne en ce qui concerne le salut fondé sur l’acte que Dieu accomplit dans chaque individu sans aucune médiation. Mais la Réforme est partagée entre Luther et Calvin. Luther, plus contemplatif,   abandonne toute activité politico sociale à l’État. Calvin par contre règnera sur Genève en véritable homme d’État. Il  va ancrer davantage encore l’individu dans le monde. La cité chrétienne est l’objet sur lequel porte la volonté de l’individu. Devant l’omnipotence de Dieu, l’individu est impuissant. Certains bénéficient de la grâce. Ils sont prédestinés. Les autres n’en bénéficient pas, mais ils en sont dans l’ignorance. Les uns et les autres doivent contribuer de toutes leurs forces à la volonté divine. Le Royaume est à édifier sur terre grâce à l’effort de tous. En quelques siècles, l’homme a atterri. Son cœur n’est plus dans le ciel, mais bien ici-bas.

Puis le monde d’en haut s’effrite

 Par la suite les débuts de la science exacte inspirent confiance et espoir. La nature suit ses propres lois. Psaumes de pénitence, eau bénite sont moins efficaces que le paratonnerre.  Au dix-huitième les Lumières amorcent la prise de conscience de l’autonomie. L’homme se libère de sa dépendance à l’égard de l’omnipotence divine. Pendant deux siècles, avec l’industrialisation, la population a placé tous les espoirs dans le progrès. Avec la sécularisation, l’Église est peu à peu dépossédée du pouvoir qu’elle exerçait sur la société. Les églises se vident. L’athéisme moderne a pris naissance avec le développement de l’individualisme qui a priorité sur la société. Le monde d’en haut ne régente plus le monde d’en bas.

La post modernité

 Rien donc ne permettait de penser qu’il y aurait une sorte de retour du religieux. Or voici qu’après deux guerres effroyables, après la désillusion des utopies socialistes et Hiroschima,  la crise de 1960 annonce  la post modernité. Les chercheurs et les philosophes utilisent les armes de la critique mises  à leur disposition par la modernité pour en contester les effets. Devant le vide, l’individu autonome et  dans la solitude, cherche par lui-même une issue. Soit, il satisfait au culte de la performance et tente alors par tous les moyens de donner par lui-même  un sens à son existence, au risque d’y laisser la vie.  Soit il  développe un retour aux religions orientales, ou  à toutes sortes de religiosités placées dans des techniques censées permettre un épanouissement de ses potentialités. Il croit à sa façon sans être inféodé à une quelconque institution religieuse. Il croit sans appartenir.

Les formes multiples de la religiosité

 Certains croyants restent fidèles à leurs convictions. Ils ne cèdent pas aux courants défaitistes. Ce reste cultive un certain reniement du monde et cherche à se fondre mystiquement dans une relation-à-Dieu analogue à celle que vivaient les premiers chrétiens. Ce sera la clientèle des pèlerinages. Les retraites en monastère ont du succcès.
 D’autres recherchent l’émotion exaltée et partagée en communauté, avec des chants, des prières, et parviennent à  se convaincre par une auto hypnose qu’ils sont habités par l’Esprit. Ils pratiquent une lecture fondamentaliste de la Bible, rejettent les effets de la modernité et vivent dans ce qu’O. Roy appelle « la sainte ignorance »[2]. Ils grossissent les rangs des évangéliques et des pentecôtistes en expansion.
 Enfin un autre reste  s’en tient à l’expérience existentielle de sa rencontre avec la personne du Christ tel qu’il se révèle dans les Écritures. Cela  permet à l’individu de trouver pour lui-même ce qui donne sens à la vie. Il cherche à formuler sa croyance, sans crainte de faire appel à la raison, tout en sachant qu’aucun « je crois », qu’aucun dogme ne parviendra à cerner la réalité divine.
 L’éthique fondée sur les évangiles est le chemin sur lequel s’engage le chrétien qui ne se dérobe pas et veut assumer sa part de responsabilité dans la marche du monde. L’éthique est en effet une des nouvelles voies possibles de la quête spirituelle.
 Peut-on s’en tenir  à la seule relation personnelle avec Dieu et  ignorer la solidarité,  la dimension socio politique du salut ? La lutte contre les indulgences proclamée par Luther en 1517 pourrait s’exercer aujourd’hui contre les indulgences aux effets dramatiques sur les plus faibles et sur la planète, indulgences  offertes par les épigones du néolibéralisme aux plus riches parmi les riches.

H.L. Le 12/05/2015



[1] Louis Dumont, Essais sur l’individualisme, Seuil 1983.

[2] Olivier Roy, La sainte ignorance, Le Seuil, 2008.