De la fatigue d’être soi à la création nouvelle
 (d’après lecture de « La fatigue d’être soi » d’Ehrenberg)

 

L’État « materne » l’individu

La croissance économique, la protection sociale, les mutations de la famille, les politiques du logement, tout cela a concouru à modifier les représentations de la relation individu-société. Le progrès des conditions matérielles de vie a fait du bien-être une réalité accessible à tous. L’idée que chacun puisse faire son chemin s’est démocratisée.
Dans les années 60, on a assisté à un recul de la responsabilité de l’individu de plus en plus  encadré par les normes sociales.
Le citoyen républicain conscient de ses droits et de ses devoirs, maître de lui-même, se soumettait volontairement à des lois qui respectaient ses intérêts légitimes et la liberté de sa vie privée, en assurant du même coup la cohérence de la société. L’intérêt général était la règle suprême et l’on était déjà dans un monde sécularisé dans lequel l’individualisme humaniste conciliait l’intérêt particulier et l’intérêt général.

L’adieu à l’individualisme hédoniste

Les années 70 sont une charnière. Chacun commence à devenir le propriétaire de sa propre vie. Le développement de soi devient affaire personnelle. Les thérapeutes doivent guérir l’individu de la contrainte sociale subie pour l’aider à devenir « soi-même ». L’objectif est de vivre par soi-même avec l’approbation d’autrui.  L’homme moderne est pris dans une magistrale évolution. Au cours des années 60, il vivait installé dans le bien-être des 30 glorieuses. Son idéal était de s’épanouir et de consommer. L’État providence « coucounait » l’individu sécurisé.

À partir des années 80, l’individu allait entrer dans un monde sans pitié. Au lieu de vivre cajolé par l’État, il allait devoir dire adieu à l’individualisme hédoniste et prendre l’entreprise pour modèle de sa vie personnelle, que ce soit dans le monde du travail ou dans sa famille. Son épanouissement, il ne le devrait dès lors qu’à lui-même. Comme le dit Erhenberg « ce que la politique ne pouvait plus faire, l’économie allait s’en occuper : l’entreprise, nouvelle solution miracle, devenait citoyenne » à tel point que l’individu doit alors gérer sa vie comme une mini entreprise. Compte tenu de la crise, du chômage, des plans sociaux, l’individu moderne ne rêve plus d’ascension, mais espère simplement ne pas redescendre d’un cran ou deux dans l’échelle sociale. Pour y parvenir, il lui faut mener un combat de tous les instants. Chacun doit s’appuyer sur lui-même pour inventer et construire sa vie. Le culte de la performance s’impose ».

Il faut maintenant devenir autonome, être capable de s’adapter sans cesse aux évolutions imposées par la mondialisation, prendre constamment sur soi. Chacun est responsable. Se faire par soi-même, être sa propre transcendance, tel est l’idéal à atteindre. Sans s’en rendre compte, l’individu contemporain a rejoint l’idéal que le pharisien contemporain de Jésus cherchait à atteindre, obéir sans faille à la loi. La seule différence tient au fait que la loi du pharisien était dictée par Dieu alors que la loi pour l’homme moderne est celle  de la concurrence imposée par l’idéologie quasiment religieuse dictée par l’ultra capitalisme. L’individu entreprenanteurial est né. Les règles ont changé.

Les contraintes de l’ultralibéralisme

L’on a basculé dans la mondialisation et la révolution de l’ère de l’information. Avec la dérégulation financière, avec la montée en charge d’un individualisme égoïste reposant sur la croyance que la vérité de l’être se situe en lui-même, l’économie a imposé ses dictats au politique devenu incapable de gérer l’intérêt général.

L’entrepreneur doit satisfaire dans l’instant le client, ses fournisseurs, ses actionnaires. Si autrefois il se souciait de son personnel, il souhaite maintenant que ses agents deviennent des auto-entrepreneurs avec lesquels il passe contrat au grès de ses besoins. L’individu est sommé d’être performant, que ce soit dans l’entreprise comme dans la vie privée. Il lui faut savoir s’adapter, devenir flexible, mobile. Responsable de soi, il est constamment sous pression. Chacun doit se trouver un projet et agir par lui-même. Il a le même challenge que l’artiste qui ne doit sa réussite qu’à ses qualités, son sens de la relation et ses réseaux.

Nouvel aspect du salut

Le salut n’est plus du tout une rédemption, une vie par delà la mort. Le salut doit s’inscrire dans l’ici et le maintenant. Il va consister à trouver les ressources pour faire face quoiqu’il arrive. Trouver auprès de sa banque le prêt indispensable pour se lancer ou surnager, raviver le carnet d’adresses, ne pas tomber malade, persévérer jusqu’à pouvoir enfin payer la rançon due pour survivre sans finir aux restos du cœur, voilà le combat à mener.

Pour tenir, l’individu en quête de reconnaissance, va se comporter à l’image du sportif qui s’impose une discipline de fer, ou de l’entrepreneur qui réussit, au besoin sans s’encombrer de scrupules éthiques. Tapie est le modèle. À défaut de réussite, en cas d’échec, le salut de l’homme moderne réside dans la dépression, la drogue, l’alcool, au mieux les anxiolytiques.

Le salut par la foi de l’homme contemporain

L’être soumis au culte de la performance consacre toute son énergie à satisfaire par ses œuvres le dieu dont il espère le salut. Mais celui qui avait investi dans le dieu de la performance qui lui apporterait le succès doit vivre une grande déception quand il est en situation d’échec. Son dieu, son idole l’a trahi. Il vit l’enfer ici et maintenant. Luther avait une peur panique de l’enfer post mortem. Le salut par la foi découvert en lisant l’épitre aux Romains l’en a délivré. L’homme contemporain peut échapper lui aussi à son enfer en faisant le pari de faire confiance en Dieu.

Le courage d’être

S’il a le courage simplement d’être, le courage d’accepter d’être accepté par Dieu lui-même, l’homme contemporain va vivre la résilience comme parfois l’enfant martyr auquel une main secourable est tendue. S’il va à la rencontre de la personne du Christ tel qu’il est annoncé dans les Écritures, le chemin qui  conduit à Dieu, à sa libération et à la découverte de son identité véritable lui est ouvert.

Comme l’aveugle de Jéricho (Lc. 18, 35-43) quêtant l’aide de Jésus qui passait, il va recouvrer la vue et devenir lucide au sujet des valeurs de notre société soumise à la loi du seul profit. Comme le démoniaque de Gadara (Lc.8, 26 et ss), il va ne plus vivre enfermé dans ses fantasmes et son désespoir. Il va être réintégré dans la société, et habiter sa véritable identité.

Il va découvrir ses potentialités, s’épanouir, oser aimer comme il est aimé lui-même. « Le Seigneur dit l’apôtre Paul, c’est l’Esprit sain. Et quand l’Esprit du Seigneur est présent, la liberté est là. Notre visage à nous tous est sans voile, et la gloire du Seigneur se reflète sur nous, comme dans un miroir. Alors l’Esprit du Seigneur, qui est l’Esprit, nous transforme. »

Il faut ajouter cet extrait de la deuxième lettre aux Corinthiens (Ch. 5 17-20) :  «Si quelqu’un est en Christ, il est une nouvelle créature. Le monde ancien est passé. Voici qu’une nouvelle réalité est survenue. »
Ou encore tiré de l’épitre aux Galates (5, 15) :  « ce qui compte c’est ce que Dieu nous crée à nouveau».

H.L.